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La Fondation de l’Hermitage offre un magnifique écrin à l’œuvre d’Édouard Vuillard (1868-1940) sous l’angle du japonisme. Rencontre

La Fondation de l’Hermitage met à l’honneur le japonisme, dont la mode déferle sur le Paris fin-de-siècle et qui a inspiré de nombreux artistes du Vieux Continent, en particulier dans l’Hexagone. Parmi les artistes français inspirés par les œuvres venues du pays du Soleil Levant figure Édouard Vuillard dont les créations sont à voir à Lausanne jusqu’au 29 octobre 2023.

La Maison de Roussel à La Montagne (vers 1900) – Édouard Vuillard
Fondation de l’Hermitage, Lausanne, legs de Lucie Schmidheiny, 1998 © photo Eric Frigière, Saint-Légier

Le terme de japonisme, créé par le critique d’art Philippe Burty, désigne un mouvement d’une quarantaine d’années inauguré à la suite de l’ouverture du Japon par l’intervention du Commodore Perry (1853) et la découverte de l’art japonais par les occidentaux.

Un groupe de jeunes peintres qui se baptise les Nabis (« prophètes » en hébreu) s’inscrit dans l’histoire du postimpressionnisme mais se place en rupture avec l’impressionnisme. Les Nabis prônent un retour à l’imaginaire et à la subjectivité et sont mus par leur quête spirituelle et de renouveau esthétique.

En 1854, avec le traité de Kanagawa, un traité de libre-échange, le Japon, contraint par les États-Unis, s’ouvre à l’international et offrira une immense palette d’inspirations aux artistes européens. Jusqu’à cette ouverture au monde, le Japon avait conservé ses frontières fermées dans une politique isolationniste durant deux siècles. Cet isolement avait permis aux Japonais de conserver une culture traditionnelle pleinement préservée.

Mort en 1849, Hokusai n’aurait jamais pu soupçonner l’incroyable succès international que La Vague allait connaître. Lorsque les artistes français découvrent ce pays exotique, ils sont immédiatement fascinés pour cette culture et cet art si différents du leur et dont la visibilité est rendue possible grâce, en 1890, à l’exposition organisée par l’École des Beaux-arts et consacrée à l’art nippon. À l’époque, nombreux sont les artistes qui désirent s’émanciper des conventions artistiques académiques qui dictent et conditionnent leur art. L’arrivée en Europe de l’art japonais fait souffler un vent nouveau et les estampes japonaises suscitent un immense engouement, proposant une toute nouvelle source d’inspiration. Édouard Vuillard, comme ses acolytes nabis, cultive une grande admiration pour l’art venu de l’archipel nippon et revendique le droit de la peinture à être décorative.

Le Salon des Natanson, rue Saint-Florentin (1897-1898) – Édouard Vuillard
Collection Emil Bührle, en dépôt au Kunsthaus Zürich © photo Collection Emil BührleÉdouard Vuillard

L’inspiration d’une exposition consacrée à l’œuvre d’Edouard Vuillard à l’ère du japonisme est née d’un ravissant petit tableau que conserve la Fondation de l’Hermitage qui l’avait reçu de Lucie Schmidheiny en 1998, en legs, avec un Degas et un Fantin-Latour. Le fameux tableau qui a été le stimulus déclencheur pour cette exposition est La maison de Roussel.

En collaboration avec Sylvie Wuhrman, directrice de l’Hermitage, Marina Ferretti Bocquillon, commissaire de l’exposition, a choisi d’établir des résonnantes entre les peintures et les gravures d’Edouard Vuillard et la production nippone des années 1760-1900.

Avec le soutien exceptionnel du Musée d’Orsay, l’Hermitage a ainsi pu regrouper une centaine d’œuvres grâce à des prêts venus de la Tate, du Musée d’Orsay comme de privés, des œuvres venues de Cambridge, de Southampton et même de Sofia, en Bulgarie, pour êtres admirées à Lausanne. Pour mettre en valeur ces œuvres et les préserver de la lumière extérieure, les volets ont été fermés. Salle après salle, l’exposition permet d’apprécier l’inventivité et la dextérité d’Edouard Vuillard qui demeurait économe dans les supports qu’il utilisait : du carton, qui absorbe l’huile et la matifie, à la place des habituelles toiles et la tempera (de l’italien et qui signifie « à détrempe »), une méthode qui consistait à mélanger des pigments de couleurs souvent broyés avec de la colle (dans l’Antiquité, on utilisait un jaune d’œuf).

Passionné de l’univers du spectacle et du théâtre, Edouard Vuillard s’illustre dans la peinture de figure, de portrait, de scènes d’intérieur, de nature morte, de scène intimiste, de composition murale et de décor de théâtre et la déambulation dans les diverses salles de l’Hermitage amène les visiteurs à apprécier l’immense créativité de l’artiste.

Édouard Vuillard innove par le truchement d’un cadrage inattendu, d’un aplat qui ignore la perspective, d’une forme d’éclairage inspiré et inédit. Mais Vuillard ne cherche en aucun cas à reproduire l’art japonais, il sollicite sa mémoire et son imagination plus que l’observation directe, s’inspirant librement de divers codes des estampes pour laisser son imagination galoper et donner naissance à ses propres créations. Dans la collection d’estampes d’Édouard Vuillard se trouvent des représentations de geishas ou d’acteurs de kabuki, la plupart sont signées des maîtres de la gravure sur bois : Hiroshige, Hokusai, Kunisada, Kuniyoshi, Eisan et Utamaro dont certaines estampes ornent les murs des salles du sous-sol.

L’exposition s’articule autour des genres picturaux pratiqués par Edouard Vuillard – scènes d’intérieurs et paysages – revisités sous le prisme de l’esthétique japonaise, pour mettre en relief l’assimilation de cet art par l’artiste : scènes de la vie ordinaire, paravents et kakemonos, estampes et arts graphiques. À ce riche parcours se joint un ensemble de tableaux des amis nabis de Vuillard, tous imprégnés par l’art japonais : Pierre Bonnard, Maurice Denis, Paul Élie Ranson et Félix Vallotton.

Jointe par téléphone, Corinne Currat, conservatrice adjointe, nous apporte un éclairage bienvenu pour apprécier pleinement les œuvres exposées à l’Hermitage.

 

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

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