Late Fame de Kent Jones – L’enthousiasme en héritage
Ed Saxberger (Willem Dafoe), employé de poste chargé du tri, mène une vie modeste à New York. Routinier dans le travail comme en dehors, il retrouve sa bande de copains dans leur bar habituel pour jouer au billard. Personne ne connaît son passé de jeune poète, qui a eu son moment de gloire à l’époque de la seconde génération de la New York School et de la scène bohème de Downtown. Le plus grand succès de sa carrière, Way Past Go, tombé dans l’oubli depuis, était passé presque inaperçu en dehors du milieu, si bien que, malgré des critiques positives, sa carrière de poète ne s’est jamais concrétisée.

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Un jour, Ed est abordé par un jeune homme habillé dans un style dandy, qui se présente comme un admirateur de son recueil. À l’image d’un stalker, il campe devant son appartement, le suit et insiste pour qu’il vienne rencontrer son groupe de jeunes intellectuel·les, nommé Le Cercle de l’enthousiasme. À contrecœur, il finit par céder à Meyers (Edmund Donovan) puis, contaminé par l’exaltation de l’excentrique troupe, mais surtout flatté par l’intérêt que lui porte l’énigmatique Gloria (Greta Lee, magistrale), il se laisse convaincre de participer à un événement organisé par le Cercle et qui aura pour point d’orgue la lecture d’un poème qu’il écrirait pour l’occasion et que Gloria interpréterait.
Ed Saxberger est le pendant new-yorkais des années 2020 du viennois Edouard Saxberger de la fin du XIXe siècle, protagoniste de la nouvelle longtemps restée inédite d’Arthur Schnitzler, Gloire tardive (Später Ruhm, écrite en 1894, publiée en 2014), elle-même inspirée du cercle littéraire dont l’auteur faisait partie, Jung-Wien.
Alors que la nouvelle met en exergue l’inspiration littéraire qui se dérobe et le nombrilisme des cercles littéraires, le film transpose cette satire au niveau d’une jeunesse prise dans les abysses de l’influence, dont certain·es, pour s’en démarquer et se faire remarquer, cherchent à reproduire une sorte de Cercle des poètes disparus, ambitieux et vaniteux, qui ne produit rien de plus que sa propre singerie. À cet égard, Le Cercle de l’enthousiasme n’a rien à envier au Schriftstellerverein Begeisterung de Schnitzler. Mais là où la critique était contemporaine – les membres d’une société artistique produisant leur propre matière autant que leur suffisance –, la version 2.0 caricature une scène composée d’une troupe de jeunes gens aisés, qui ont le loisir de romantiser une époque qu’ils et elles n’ont connue qu’à travers des livres et des films. Chez Meyers, une affiche encadrée et ostensiblement mise en évidence de Howl, le poème d’Allen Ginsberg qui fit scandale et devint l’un des textes emblématiques de la Beat Generation, rappelle l’idéal littéraire auquel ces jeunes gens veulent se rattacher. Il dit à Saxberger : « Ce qui nous lie, c’est la révérence pour l’art. »
Il y a pourtant quelque chose d’assez divertissant dans ce groupe de jeunes gens qui se regarde s’enthousiasmer, puisqu’il a sous la main un poète qui a connu la « grande époque » du New York artistique et côtoyé ses représentants-phares, ce qui suffit à leurs yeux à légitimer l’œuvre de Saxberger. Ed, d’ailleurs, entre avec humilité dans son personnage de poète sur le retour. Il n’est pas dupe du fait qu’il les légitime autant qu’eux lui remettent un peu de mouvement dans sa jeunesse aux couleurs défraîchies. Willem Dafoe lui insuffle une grande dignité dans la fragilité, sans jamais transformer son personnage en pauvre victime de sa gloire manquée.
Car c’est là que Late Fame se montre plus retors qu’il n’y paraît. Un élément à double tranchant du scénario laisse constamment attendre que quelque chose de malsain va se produire, qu’Ed sera la victime d’un piège, d’une manipulation ou d’une forme d’escroquerie. Le dispositif est suffisamment subtil pour installer une atmosphère légèrement mystérieuse. Ou peut-être sommes-nous simplement conditionné·es à attendre, dans le récit contemporain, le moment où l’enthousiasme va forcément révéler sa face cachée ? Mais Jones déjoue cette attente : chacun·e des protagonistes joue réellement sa partition, avec ses propres forces, ses faiblesses et ses failles à combler.
C’est à louer, même si cela conduit finalement à une question assez déroutante : pourquoi avons-nous passé une heure et demie avec ces personnages cabossés, pas particulièrement sympathiques ni antipathiques ? La réponse n’est peut-être pas évidente. La force de Late Fame réside précisément dans le fait de ne pas accabler ses protagonistes ni de se moquer gratuitement d’eux, même si le groupe des jeunes est, lui, largement caricaturé. Ed et Gloria, surtout, échappent à l’ironie facile.
C’est dans leur relation que le film déplace légèrement le sujet vers l’intime et construit un miroir inversé des attitudes face à l’art et au succès. Alors qu’Ed, malgré son bref retour sur le devant de la scène, accepte les limites de ses aspirations artistiques et s’est adapté à une vie routinière et modeste dont il s’accommode somme toute bien, Gloria se réfugie dans les chimères de son rôle au quotidien, celui d’une grande actrice excentrique et mystérieuse. L’un a renoncé à devenir quelqu’un ; l’autre semble ne pouvoir exister qu’en jouant à l’être.
Arthur Schnitzler, de son côté, a eu des difficultés avec son propre texte : il l’a corrigé plusieurs fois avant de décider qu’il n’était pas assez bon pour être publié. Une question à clef émerge alors : la transposition de cette nouvelle au cinéma, à New York, 130 ans plus tard, était-elle nécessaire ? La question est d’autant plus troublante que Late Fame semble lui-même mettre en scène ce problème : que reste-t-il d’une œuvre lorsqu’elle est redécouverte, admirée, réhabilitée, puis transformée en objet de fascination par une génération qui cherche dans le passé la légitimité de son propre présent ?
Difficile d’apporter une réponse définitive. Il reste New York, dans son jus suranné, agréable à regarder, et un Willem Dafoe absolument authentique dans ce rôle de poète disparu. Reste surtout cette relation entre deux êtres qui, chacun à sa manière, se sont construits autour d’une fiction : celle d’une gloire passée pour Ed, celle d’une gloire à venir pour Gloria. Et peut-être est-ce finalement là que Late Fame trouve sa raison d’être : moins dans la transposition de Schnitzler que dans ce qu’elle révèle, un siècle plus tard, de notre fascination toujours intacte aux fantômes de la création, à la reconnaissance et à la gloire – même lorsqu’elle arrive trop tard.
De Kent Jones; avec Willem Dafoe, Greta Lee, Edmund Donovan, Tony Torn, Jake Lacy, Graham Campbell, Ava Eisenson; États-Unis; 2025; 97 minutes.
Le film sort sur les écrans romands ce mercredi 26 août.
Malik Berkati
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