j:mag

lifestyle & responsible citizenship

Cinéma / KinoCulture / KulturInternet

ZFF 2026 – Techplomacy de Susanne Kovács : Démocratie vs. cartel de la technologie. Rencontre

Une glace et des casques de réalité virtuelle. Voilà ce que Meta propose à l’ambassadrice du Danemark pour la tech, en visioconférence, alors qu’elle vient lui exposer un agenda politique. Covid oblige, la dégustation attendra ; la leçon, elle, est déjà donnée. L’interlocutrice du géant californien prend soin de dire « ambassadrice », avec les égards d’usage, puis esquive le sujet pour ramener l’échange sur le terrain de l’expérience ludique et conviviale. Anne Marie Engtoft Meldgaard se fait prendre pour une cruche, et la caméra de Susanne Kovács ne détourne pas le regard.

— Anne Marie Engtoft Meldgaard – Techplomacy
© Good Company Pictures

Techmoplacy suit cette diplomate pendant cinq ans. Le Danemark a fait figure de pionnier en ouvrant une ambassade dans la Silicon Valley, signe qu’il faut désormais traiter avec des entreprises comme avec des États, tant leur emprise sur le quotidien des citoyen·nes est devenue considérable. Nommée à 33 ans, Anne Marie Engtoft Meldgaard plaide pour une régulation qui limite cette puissance et protège la démocratie tout comme les droits humains en ligne. La mission tient du combat de David contre Goliath, et la cinéaste danoise en fait le moteur du film.

Le récit renonce à la chronologie linéaire au profit de points d’ancrage : l’évolution des technologies, celle des législations, le lent réveil des politiques, les obstacles semés sur la route de l’ambassadrice. Un pré-générique tient lieu d’état des lieux. Il pose la vulnérabilité que créent les infrastructures numériques, l’absence de garde-fous et la question restée sans réponse de la responsabilité morale, éthique et légale d’un système qui semble s’affranchir de tout contrôle démocratique et qui appelle urgemment une régulation. Le sujet est technique, l’information dense, mais le montage la distille avec adresse : les spectateur·rices qui perdent le fil le retrouvent plus loin, une explication venant éclairer ce qui était resté obscur. Le dispositif fonctionne en rhizome, chacun·e opérant ses propres jonctions, et donne envie, le générique passé, d’aller approfondir soi-même certains des sujets abordés.

Cette matière gagne en clarté grâce à Maria Ressa, journaliste et Prix Nobel de la paix, dont chaque phrase ou presque fait mouche. Là où la diplomate pèse ses mots, elle ne prend pas de gants. « Nous ne mesurons la portée de ces dégâts qu’une fois qu’ils ont été causés », avertit-elle, avant de décrire des plateformes « conçues pour pirater notre biologie » et à inciter à scroller sans fin. Rien de neutre là-dedans, au contraire de ce que ses dirigeant·es de ces plateformes clament haut et fort : elles amplifient les divisions, émoussent la réflexion et l’empathie. La démocratie, juge-t-elle, ne survivra pas à l’écosystème ainsi créé. La charge est rude, mais elle rend les enjeux accessibles à quiconque n’a jamais ouvert un règlement européen. Car l’enjeu dépasse désormais de loin la simple mise en relation des individus : les liens familiaux, le débat politique, l’information, la consommation, jusqu’aux gestes les plus ordinaires du quotidien passent progressivement par ces canaux. Lorsqu’une part considérable de la population mondiale communique à travers eux, leur puissance ne relève plus seulement de la technologie : elle touche au contrat social lui-même.

D’autres voix ancrent la question dans le réel. Le médecin Imran Rashid, pétition à l’appui, exige une régulation des algorithmes et la protection des enfants. Il accuse frontalement les politiques d’avoir laissé familles et jeunes seul·es face au problème pendant quinze ans : les gouvernements démocratiques, dit-il, « ont abdiqué leur responsabilité de protéger les citoyens ». Anne Marie Engtoft Meldgaard convoque pour sa part le Danois Niels Bohr et les scientifiques du projet Manhattan qui alertaient les États sur la bombe atomique. Une brève séquence d’archives, économe et marquante, juxtapose le discours de Martin Luther King et l’assaut du Capitole de janvier 2021 : d’un côté une démocratie qui s’exprime, de l’autre une démocratie attaquée. Que certaines extrêmes droites européennes se rangent du côté de la tech, au nom de la liberté d’expression, n’est, à cet égard, sans doute pas anodin.

Cependant, le rapport de force bascule avec l’Europe. Le Digital Services Act (DSA), adopté en 2022, prévoit des sanctions financières et opérationnelles proportionnées à la taille des entreprises et à la gravité des manquements. Lorsque le Digital Markets Act (DMA) entre à son tour en scène, visant les « contrôleurs d’accès » avec des sanctions plus lourdes encore, Apple s’inquiète et active ses leviers. L’ambassadrice n’est dès lors plus prise de haut.

Le cinéma trouve moins son compte dans les salles de réunion : la diplomatie se filme mal, faite de bureaux, de visios et de palabres. Mais nous restons en haleine devant ce que nous voyons se dessiner : des firmes souveraines qui ont la capacité de rivaliser avec les gouvernements. Susanne Kovács ménage des respirations dans le quotidien de son personnage – jogging à l’aube, nouveau-né, seconde grossesse, baskets enfilées à la sortie des rendez-vous – et esquisse une diplomate jeune, moderne, spécialiste des technologies mais bien ancrée dans la vie.

Avec les années, la fatigue gagne l’ambassadrice, qui a le sentiment de recommencer toujours et encore la même conversation avec les géants de la tech. Elle cherche des allié·es, tisse des liens avec des spécialistes des droits humains. À la cinéaste qui lui demande si elle n’a pas été un peu naïve, la réponse tombe, franche : « Oui, mais il faut l’être un peu, sans quoi personne ne se lancerait dans une entreprise impossible. » Tout son idéalisme tient là, dans une morale du devoir arrimée à l’action. Ni elle ni les autres protagonistes ne rejettent la technologie ; ils et elles redoutent la perte de contrôle et surtout l’oubli de l’humain, qui doit rester au centre de ce progrès. Or la musique va plus vite que la partition : l’IA déboule, Trump et Musk sont au pouvoir, et un mensonge, rappelle Maria Ressa, circule six fois plus vite qu’un fait. « Nous sommes au cœur des ténèbres », conclut-elle. Le film n’adoucit pas ce constat, et c’est à son honneur. Il ne livre aucune solution clef en main, mais laisse le public mieux armé pour saisir pourquoi la question du contrôle de la tech ne se règle pas autour d’une glace.

Rencontre avec la cinéaste danoise Susanne Kovács au Festival du film de Zurich :

Vous avez dans votre film plusieurs personnes qui interviennent, mais deux sont particulièrement charismatiques : Anne-Marie Engtoft Meldgaard, bien sûr, et Maria Ressa, qui offre presque toutes les punchlines du film. Elles incarnent deux approches très différentes : la diplomate qui pèse ses mots et celle qui ne prend pas de gants. Était-il important pour vous de créer ce contraste ?

Oui, exactement. Chaque phrase de Maria Ressa est une punchline : rien qu’à l’entendre, on se réveille. Je n’ai eu qu’une heure avec elle, à Stockholm, au Grand Hôtel, et cet entretien a été très difficile à obtenir : il m’a fallu près de six mois pour parvenir jusqu’à elle. Je n’exagère pas, ce n’est pas mon style, mais il y avait vraiment beaucoup d’autres passages marquants dans cet entretien : on pourrait presque prendre n’importe laquelle de ses phrases. Elle avance tellement d’idées, et elle les formule si clairement, que j’ai eu l’impression d’avoir tout compris.

C’est exactement cela, elle rend compréhensibles les enjeux…

Exactement. Tout le monde peut comprendre ce qu’elle dit. Elle va droit au but. C’est de l’or. Et pour revenir à votre question, oui, l’idée était de créer un équilibre, car Maria Ressa n’est pas non plus tendre avec la diplomatie.

Ce qui est remarquable, c’est qu’avec seulement une heure d’entretien, vous avez pu faire ce contrepoint à la diplomate…

Pour la structure, je me suis dit que les personnes à rencontrer dans le film devaient être celles que l’ambassadrice tech croise naturellement. Elle a donc cette rencontre avec Maria Ressa, que l’on voit vers la fin, où celle-ci évoque un sujet qui intéresse aussi les journalistes : une fois qu’on aura une intelligence artificielle générale et que tout sera automatisé, les internautes ne retourneront plus sur les sites d’information. Ça revient à voler le contenu, à se servir : vous écrivez un article, ils le prennent, et votre média n’a plus de trafic sur son site. C’est un problème pour les médias, et à terme pour les lecteur·ices également.

Anne-Marie Engtoft Meldgaard aborde donc aussi de nombreux autres domaines du numérique où la technologie elle-même érode la société ou la transforme de façon néfaste, comme le travail des journalistes, tandis que les effets de cette transformation deviennent eux-mêmes de plus en plus extrêmes.

Et puis, pendant que je filmais Anne-Marie, c’était comme une capsule temporelle : on voit cinq ans de diplomatie. D’une certaine façon, la diplomatie n’apporte pas grand-chose : ce sont des bureaux, des gens qui discutent. Ce n’est pas du grand cinéma. Mais il s’est passé énormément de choses sur la scène mondiale. Je crée donc le drame à partir de ce que le public sait déjà, puisque nous avons vécu cette période : il y a eu l’insurrection, l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021.

J’avais évidemment fait mes recherches en amont sur les chambres d’écho et sur la manière dont les algorithmes peuvent enfermer progressivement les individus dans des univers d’opinions de plus en plus polarisés. Il est donc logique que les gens se divisent de plus en plus, et cela a un effet sur la société. L’insurrection, c’était l’image extrême de points de vue très divisés, jusque sur la réalité elle-même.

Vous avez introduit d’ailleurs quelques secondes du discours de Martin Luther King et des images de l’assaut du Capitole pour mettre en regard deux formes très différentes de manifestation politique…

Ce sont deux manifestations de la démocratie. D’un côté, un mouvement : des gens qui se rassemblent et font usage de leurs droits pour exprimer leur opinion. De l’autre, des gens qui expriment aussi leur opinion et manifestent par d’autres moyens, mais qui, eux, sont violents.

— Susanne Kovács réalisatrice de Techplomacy
© Justine Hoegh

Est-ce que vous savez combien d’États se sont dotés d’un tel outil diplomatique ?

Quand j’ai appris que le Danemark ouvrait une ambassade officielle dans la Silicon Valley pour entretenir des liens diplomatiques avec les entreprises de la tech, cela a éveillé ma curiosité. D’habitude, les pays ont des relations diplomatiques avec d’autres pays, mais là, il s’agit d’entités, d’entreprises, du secteur privé, parce que ces sociétés sont si puissantes et ont tant d’influence sur les citoyens danois. C’était le raisonnement : il fallait nouer des liens diplomatiques, et c’était nouveau. Les Danois ont été les premiers à le faire. D’autres ont suivi. En 2022, l’Union européenne a elle aussi ouvert une représentation et nommé un envoyé pour la tech, Gerard de Graaf, que l’on voit dans le film et qui est en quelque sorte son homologue. Beaucoup de pays européens l’ont fait depuis. Mais évidemment, c’est nouveau que les gouvernements aient pris conscience qu’ils devaient exprimer leurs positions, mais aussi comprendre la technologie et ce que font ces entreprises. Et on en voit malheureusement les limites.

On voit rapidement la limite d’influence qu’Anne-Marie peut avoir face aux géants de la tech, qui la prennent un peu de haut dans les premiers temps. Ce n’est que quand elle a l’appui de législations européennes qu’elle semble être prise au sérieux. Pourquoi, à votre avis, le politique a-t-il mis autant de temps à prendre le problème à bras-le-corps ?

Vous avez raison. J’ai trouvé intéressant qu’Anne-Marie arrive avec beaucoup d’enthousiasme et d’énergie. Elle a été nommée alors qu’elle venait de l’extérieur : elle n’était pas issue du ministère des Affaires étrangères, elle n’avait pas été façonnée par cette maison. Elle avait un autre parcours, elle comprenait beaucoup de choses sur la technologie, mais aussi sur ses effets sur la société et sur la question de l’égalité : favoriser l’accès à l’information et à la technologie, pas seulement dans notre partie du monde, mais aussi penser aux inégalités dont souffrent les pays en développement. Elle avait donc beaucoup de bonnes idées et beaucoup d’idéalisme, et elle a été la plus jeune ambassadrice nommée de l’histoire du Danemark : elle avait 33 ans à son arrivée.

Il y avait donc beaucoup d’éléments qui m’intéressaient, et aussi parce que la mission est tellement impossible : c’est une tâche colossale à porter sur ses épaules. « Je dois sauver le monde à l’ère numérique. » C’est impossible, presque ridicule, un peu l’histoire de David contre Goliath, et j’aime ça. Mais il faut aussi que ce soit un minimum crédible, et je crois sincèrement qu’elle veut faire de son mieux et donner tout ce qu’elle peut. On voit à quel point elle est passionnée.

C’est aussi la beauté du documentaire, sur la durée : je l’ai filmée pendant cinq ans, et elle s’installe de plus en plus dans son rôle. Mais il y a aussi ce qui s’est passé dans le monde extérieur : les problèmes sont apparus et sont devenus plus évidents, et la prise de conscience politique s’est renforcée. L’UE a commencé à légiférer, avec le DSA et le DMA. Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait moins de poids au début, mais qu’à mesure que l’histoire avance et que les effets négatifs de la technologie se multiplient, de plus en plus de gouvernements démocratiques commencent à débattre de ces questions et à les soulever. Il y a aussi des gens comme Maria Ressa, qui parcourent le monde pour pointer ces problèmes. Je pense donc qu’elle s’affirme de plus en plus dans ce rôle.

Elle obtient d’ailleurs le rendez-vous avec Nick Clegg. C’est drôle, parce qu’il a été le numéro deux de David Cameron au Royaume-Uni. Puis il est passé du côté des entreprises, et il est devenu le numéro deux derrière Zuckerberg. C’est donc un accès à un niveau très élevé. Quand elle commence, on la voit et elle dit : « Celui à qui je veux parler, c’est Nick Clegg. C’est mon objectif. »

Une scène revient régulièrement : les plans sur les chaussures d’Anne-Marie, qu’elle troque pour des baskets à la fin des meetings. Elle semble respirer, relâcher la tension, mais nous aussi cela nous permet de respirer, c’est très cinématographique…

Je pense vraiment que c’était une petite touche décalée pour dire qui est ce personnage, Anne-Marie. Ça révèle un peu de sa personnalité : elle est accessible. Elle fait de la diplomatie en baskets. C’est aussi pratique. Je crois que c’est simplement une image de son accessibilité, et aussi de la représentation : il existe de nombreuses sortes de diplomates dans ce monde, pas seulement des vieux messieurs en costume-cravate. Je trouve ça très intéressant. J’aime aussi beaucoup son trench. C’est presque un cadeau d’avoir une telle protagoniste, quand on a toute son allure, sa façon de se tenir : elle est élégante mais aussi très simple, très terre à terre, très scandinave peut-être. (Rires). Ce sont des qualités que je vois en elle et dans lesquelles je peux aussi me reconnaître.

Avez-vous vu Molly vs The Machines de Marc Silver, sur le capitalisme de surveillance à travers le cas de Molly Russell au Royaume-Uni et le procès gagné par sa famille contre Meta, qui a influé sur l’adoption du DSA ? Quand on regarde votre film aujourd’hui, on a pourtant l’impression que le politique et le législateur courent toujours derrière la technologie : alors que certaines batailles réglementaires sont à peine engagées, l’IA générative et l’AGI ouvrent déjà de nouveaux fronts. Le combat est-il encore possible ?

Non, je ne l’ai pas encore vu, malheureusement. C’est un phénomène intéressant, mais très inquiétant, parce que nous courons sans cesse derrière la technologie et que nous ne pouvons pas aller assez vite pour légiférer de manière adaptée.

C’est très pessimiste…

Oui, mais je dois dire que c’est aussi, à mon avis, que l’une des s qualités de mon film, c’est qu’on y voit, au fil du temps, ce phénomène précis : les technologies évoluent. Quand j’ai commencé, il s’agissait surtout des réseaux sociaux, de la manière dont ils érodent la société, et de ce que souligne aussi Maria Ressa avec les chambres d’écho et le flux d’informations détourné. Puis, avec l’IA et d’autres technologies, les problèmes prennent encore plus d’ampleur, et les technologies prennent les législateur·icess de vitesse : ils ont déjà un nouveau sujet à traiter, et on parle maintenant d’AGI, de superintelligence.

De Susanne Kovács; avec Anne Marie Engtoft Meldgaard, Imran Rashid, Christel Schaldemose, Maria Ressa, entre autres ; Danemark ; 94 minutes.

Malik Berkati, Zurich

© j:mag Tous droits réservés

Malik Berkati

Journaliste RP / Journalist - Rédacteur en chef j:mag / Editor-in-Chief j:mag

Malik Berkati has 1029 posts and counting. See all posts by Malik Berkati

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*