NAZA de Yuval Abraham et Rachel Szor – Dans la machine à tuer
Ce film ne dure que 78 minutes. Cela suffit amplement à mettre le doigt dans la plaie – quelques minutes de plus seraient probablement insupportables. À la projection de presse, pas d’applaudissements, à l’inverse de la Mostra et de son ovation de 25 minutes : un silence de mort. Personne ne bouge avant la fin du générique. Quand la lumière revient, les yeux sont embués. Une spectatrice iranienne pleure à gros sanglots, longuement. On comprend alors pourquoi Yuval Abraham et Rachel Szor, les deux journalistes israélien·nes qui signent le film, semblaient si gêné·es et regardaient par terre à la première vénitienne.

Image courtoisie Filmcoopi Zurich
Produit par le quotidien britannique The Guardian, NAZA réunit les témoignages de 24 officier·ères, soldat·es d’élite et agent·es du renseignement. Elles et ils décrivent de l’intérieur la planification des frappes aériennes, la surveillance de masse et l’usage de l’intelligence artificielle, notamment le logiciel de ciblage Lavender, dans la bande de Gaza. Une bonne part de ces révélations avaient été publiées dès les mois qui ont suivi le 7 octobre 2023 par The Guardian, avec +972 Magazine et Local Call. Le film n’est donc pas le fruit de quelques nuits de tournage sur les toits de Tel Aviv, mais l’aboutissement cinématographique de trois années de travail journalistique, au cours desquelles ces informations ont été enquêtées, recoupées et publiées.
Ce qui sidère, c’est que rien n’y est spectaculaire. Des soldat·es racontent simplement, tranquillement, leur part dans cette machine à assassiner qu’est devenue l’armée israélienne, assistée en cela par l’intelligence artificielle. Écouter la stratégie qui sous-tend ce dessein, c’est entrer dans un trou noir.
D’abord, une IA désigne les cibles, avec un taux de fiabilité évalué par l’armée à 85 %. Autrement dit, selon ce chiffre rapporté dans le film, 15 % des personnes désignées comme cibles ne seraient pas liées au Hamas. Mais le pire est ailleurs : même lorsque la cible est identifiée comme un membre opérationnel du Hamas, il ne s’agit pas de la tuer sur le terrain. On attend qu’elle rentre chez elle. C’est là que la machine diabolique devient hallucinante : la maison entière est alors détruite, avec tou·tes ses habitant·es.
C’est cela, NAZA : un « dommage collatéral ». On ne parle jamais de femmes, d’enfants, de bébés, d’hommes. On parle de NAZA. Pour chaque cible, un seuil de victimes civiles considérées comme acceptables est fixé, souvent autour de 15 à 20. Certaines cibles sont approuvées à bien davantage. Un témoin dit avoir frappé avec 200 NAZA ; une autre cible aurait été approuvée avec 500. Un autre explique qu’il est plus simple de tuer les membres du Hamas chez eux, quand ils rentrent dormir. Tant pis si, en piratant les téléphones de leurs enfants ou de leurs épouses, on entend en arrière-plan, à travers le micro, un bébé pleurer : la mission doit être accomplie. Le bébé sera décompté comme un NAZA. Et cela ne semble pas questionner celles et ceux qui lancent le missile.
Ces soldat·es ne sont pas des monstres. Et c’est tout aussi glaçant. Certain·es ont été tellement choqué·es par le 7 octobre qu’elles et ils ont voulu s’engager ; d’autres rêvaient depuis toujours d’intégrer cette unité d’élite du renseignement. L’un d’eux le dit : ils sont nombreux, à Tel Aviv, à ne même pas détester les Arabes. Sous-entendu : ils viennent d’une ville ouverte, cosmopolite, tolérante. Pour certain·es, leur rôle était purement technique ; d’autres avouent le vertige de l’adrénaline, le « fun », comme dans un jeu vidéo. La déshumanisation est totale.
Et c’est précisément ce qui rend le film si difficile à regarder. Il serait plus facile de se rassurer en face de monstres. Mais ces hommes et ces femmes sont des gens ordinaires qui sortent, travaillent, vivent dans cette ville dont les lumières scintillent derrière eux. Ils parlent de ce qu’ils ont fait avec le calme de personnes racontant leur métier.
L’un des témoins se souvient d’un voyage scolaire en Pologne. Il se demandait alors comment les Allemand·es avaient pu faire cela, mais aussi comment ils avaient pu vivre avec. Sa conclusion: maintenant, il sait.
Le spectateur ou la spectatrice reste sidéré·e, jusqu’au moment de bascule: après l’exode forcé vers le sud de Gaza de populations affamées, les distributions de nourriture. Jusque-là, personne ne bouge ni ne fait de bruit, crispé·e sur son siège. Un soldat raconte que celles et ceux qui s’écartent des couloirs définis par l’armée pour tenter d’obtenir quelques vivres sont abattu·es par des snipers. Il dessine la scène, montre comment les cadavres sont empilés au bout d’un couloir. C’est proprement insoutenable. Il le relate très calmement, reconnaissant avoir lui-même tué de nombreuses personnes dans cette configuration.
Hannah Arendt serait-elle choquée de voir des Israélien·nes épouser une forme aussi terrifiante de banalité du mal ?
La mise en scène tient tout entière dans sa retenue. Pas de visages, pas de têtes discernables ; les voix sont modifiées, les écritures floutées. Souvent, pour illustrer ce dont ils parlent, les témoins font des croquis sur une feuille blanche. La plupart ont agi à distance.
Derrière eux, Tel Aviv se montre sous son jour le plus moderne. À travers les lumières et les grandes fenêtres, on voit des gens vivre, dormir, manger, danser. À une soixantaine de kilomètres, plus personne ne peut être regardé à travers une fenêtre : la plupart des bâtiments ont été rasés.
C’est là que le film devient plus qu’un récit des mécanismes de ciblage. Il donne à voir l’urbicide : la destruction totale des villes, l’anéantissement de toute vie possible, mais aussi de la mémoire des morts qui s’entassent sous les décombres et ne seront jamais enterré·es. Un témoin raconte la suite, sur le terrain : brûler les maisons et les objets qui n’ont pas été détruits par les bombardements. Détruire non seulement l’idée d’un retour, mais l’histoire, la mémoire, les traces, les preuves mêmes de l’existence d’une lignée sur un territoire.
Et les personnes visées ne se réduisent pas, loin de là, aux membres opérationnels du Hamas : journalistes, intellectuel·les, personnels hospitaliers, membres d’ONG ont également été tué·es à Gaza. NAZA ne documente pas directement ces autres catégories de victimes ; d’autres films l’ont fait, chacun à leur manière.

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Et ce n’est pas comme si personne n’avait raconté ce qui se passait à Gaza. Trois autres films ont été montrés dans de grands festivals : No Other Land, coréalisé par Yuval Abraham et Rachel Szor avec Basel Adra et Hamdan Ballal, puis Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi et La Voix de Hind Rajab (aucun·e journaliste de la rédaction n’a réussi émotionnellement à écrire une critique du film; ndlr) de Kaouther Ben Hania. Le premier a remporté l’Oscar du meilleur documentaire en 2025 et le prix du documentaire européen aux European Film Awards 2024. Le second, présenté à Cannes en 2025 dans la sélection de l’ACID, était porté par Fatma Hassona, photojournaliste palestinienne de 25 ans, tuée le 16 avril 2025 avec dix membres de sa famille par un missile qui a frappé son domicile, au lendemain de l’annonce de la sélection du film. La Voix de Hind Rajab, présenté à Venise, a reçu le Lion d’argent – Grand prix du jury en 2025, qui relate les dernières heures de la fillette de 6 ans, avec sa vraie voix archivée par le Croissant-Rouge alors qu’elle appelait à l’aide, avant d’être assassinée par l’armée israélienne, tout comme les secouristes.
Tous trois racontent, chacun à leur manière, la destruction en cours : en Cisjordanie pour le premier, à Gaza pour les deux autres. Tous trois ont été vus, commentés et primés. Et pourtant…
Le miroir que tend NAZA est aussi celui-là : beaucoup de ces faits étaient déjà documentés par les journalistes palestinien·nes, les ONG, les artistes, les témoins et les civil·es. Mais lorsque deux journalistes israélien·nes les rapportent, à travers des témoins israélien·nes qui étaient au cœur du système, soudain, le récit semble acquérir une autre valeur aux yeux d’une partie du public international. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela dit de nos médias, de nos politiques, de nos propres biais ?
On a entendu pendant des mois cette petite musique : « d’après le ministère de la Santé de Gaza ». On a entendu qu’il n’y avait pas de journalistes à Gaza, pas de personnel médical, que tout le monde était du Hamas. Et puis ce terme odieux de « Pallywood », qui permettait de suggérer que les images de morts, de blessé·es et de destructions relevaient de la mise en scène. Le problème n’était donc pas seulement ce qui était montré, mais qui avait le droit d’être cru.
C’est aussi ce qui rend la réception de NAZA si révélatrice. On pouvait encore écarter les témoignages palestiniens, les images palestiniennes, les journalistes palestinien·nes. Mais ici, les voix sont israéliennes. Et c’est précisément pour cela que le film dérange si violemment.
Quant au reproche fait au film selon lequel tout serait faux parce qu’étayé par des sources anonymes, quelle mascarade ! La protection des sources est au cœur du journalisme d’investigation : sans elle, les personnes qui témoignent contre un pouvoir militaire, politique ou financier prendraient le risque de perdre leur emploi, leur liberté, parfois leur vie, sans que nombre de scandales impliquant des institutions puissantes puissent être documentés. Dans le cas de NAZA, ces témoignages ne sont en outre pas apparus miraculeusement au moment de la sortie du film : ils prolongent trois années d’enquêtes menées par +972 Magazine, Local Call et The Guardian.
La violence des réactions de responsables politiques, de certains groupes en Israël et de certains soutiens sans condition de l’État d’Israël est à la mesure de ce déplacement du récit : accusations de « trahison », demandes de retrait de la citoyenneté, menaces contre les cinéastes. On pouvait laisser les autres films dans un espace où le narratif dominant restait maîtrisable ; ici, les témoins sont israélien·nes. Il faut donc s’attaquer non seulement à ce qu’ils et elles racontent, mais à leur crédibilité même.
Benyamin Netanyahou apparaît à plusieurs reprises, dans des extraits télévisés postérieurs au 7 octobre. La dernière séquence remonte à l’époque où il se présentait comme spécialiste du terrorisme sur une chaîne américaine, à l’occasion de la promotion de son livre Terrorism: How the West Can Win (1986). Il y donne sa définition du terrorisme : « l’attaque systématique et délibérée, le meurtre et la mutilation de civils innocents pour inspirer la peur à des fins politiques ». Sans commentaire.
Les qualifications juridiques sont elles aussi au cœur de la bataille : crimes de guerre, crimes contre l’humanité, déplacement forcé, épuration ethnique. Quant au terme de génocide, le débat reste acharné. En droit international, le génocide suppose des actes entrant dans le champ de la Convention de 1948 et une intention spécifique de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel.
Cette question de l’intention est donc centrale. Et c’est précisément là que NAZA devient vertigineux : il ne nous montre pas seulement des victimes et des ruines ; il nous fait entendre celles et ceux qui ont participé au système de ciblage et décrivent les logiques qui le sous-tendent, l’intention y comprise. Il suffit également d’écouter les déclarations publiques de responsables politiques israéliens comme Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich pour mesurer l’importance de la question de l’intention. Mais plutôt que de débattre abstraitement, écoutons ces 24 officier·ères, soldat·es d’élite et agent·es du renseignement israélien, dont beaucoup disent eux-mêmes ne pas éprouver de haine envers les Palestinien·nes.
Et c’est là que le film est le plus terrifiant : la machine n’a pas besoin de monstres. Elle a besoin de personnes qui font le travail.
Le film sera disponible gratuitement sur Internet à partir de la fin novembre. Mais, franchement, nous vous conseillons de le voir en salle. Pour vivre collectivement ce moment. Pour entendre le silence qui suit. Et, peut-être, pour trouver auprès de sa voisine ou de son voisin un peu de réconfort si le besoin s’en fait sentir.
De Yuval Abraham et Rachel Szor; Grande-Bretagne, États-Unis; 2026; 78 minutes.
Le film a remporté le Prix spécial du jury de la Mostra 2026.
Sur les écrans romands ce mercredi 30 septembre.
Malik Berkati
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