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Fjord de Cristian Mungiu – les certitudes en eaux troubles

Palme d’or au dernier Festival de Cannes, Fjord marque le retour de Cristian Mungiu sur la Croisette, six ans après R.M.N. et près de vingt ans après 4 mois, 3 semaines et 2 jours, qui l’avait révélé au monde en 2007. Entre-temps, le cinéaste roumain n’a cessé d’ausculter les fractures de nos sociétés – la peur de l’autre, la désinformation, la polarisation des opinions – et Fjord s’inscrit dans la continuité de cette œuvre, avec un casting international porté par Sebastian Stan et Renate Reinsve, tous deux récemment nommés aux Oscars pour The Apprentice et Valeur Sentimentale.

Fjord de Cristian Mungiu
Image courtoisie cineworx

Le film suit les Gheorghiu, couple roumano-norvégien très pratiquant, qui s’installe avec ses enfants dans un village niché au bord d’un fjord. L’accueil est chaleureux, les liens avec les voisins – les Halberg – se tissent rapidement, et les enfants des deux familles deviennent inséparables. Mais lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps de l’aînée des Gheorghiu, tout bascule : l’agence publique de protection de l’enfance est alertée, les enfants sont retirés à leurs parents, et le modèle éducatif de la famille se retrouve exposé au regard et au jugement de toute une communauté.

Mungiu  explique que le projet est né de recherches approfondies sur plusieurs affaires réelles, condensées ici en une fiction qui se déroule en Norvège mais pourrait, dit-il, avoir lieu dans n’importe quel pays nordique – ces pays perçus de loin comme à l’avant-garde des valeurs progressistes, ce qui rend le conflit d’autant plus lisible s’il venait à y éclater. Le tournage, mené sur la côte ouest norvégienne entre Ålesund et le fjord de Stranda, mobilise quatre langues – norvégien, anglais, suédois et roumain – reflet d’un plateau aussi international que le sujet lui-même.

Le grand mérite du film est de refuser la démonstration facile. Mungiu pose des questions complexes sur le multiculturalisme, l’éducation, la liberté individuelle et la responsabilité collective sans jamais trancher, laissant le·la spectateur·rice dans la position d’un témoin partiel, jamais omniscient – on ne sait jamais vraiment ce qui motive les fonctionnaires de l’école et de l’aide à l’enfance, pas plus que ce qui s’est réellement joué dans le foyer des Gheorghiu.

Cette zone grise, pleinement assumée, s’accompagne toutefois de quelques faiblesses d’écriture. Lisbet (Renate Reinsve), pourtant norvégienne, ne semble pas mieux appréhender les rouages institutionnels que son mari Mihai (Sebastian Stan) – un déséquilibre qui aurait pu être exploité et qui reste ici en suspens. De même, les enfants réagissent avec une passivité surprenante face à leur placement, sans grande révolte ni résistance, ce qui affaiblit par moments la charge dramatique.

Un aspect en revanche particulièrement réussi tient à la langue : les enfants, qui ne maîtrisent pas le norvégien avec toutes les subtilités et nuances culturelles d’un·e locuteur·ice natif·ve, voient la procédure s’emballer précisément à partir de ce qu’ils disent et de la manière dont leurs paroles sont interprétées. Ce qui se joue alors dépasse la simple question de la traduction : maîtriser la langue, c’est aussi maîtriser le récit que les institutions peuvent construire à partir de ce qui est dit. Sans être au cœur du propos, cette dimension linguistique – et le pouvoir de celles et ceux qui possèdent les codes du langage dominant – constitue ainsi l’un des angles les plus stimulants du film, dans un monde où les migrations rendent ces rapports de pouvoir toujours plus visibles.

Néanmoins, certains choix visuels frappent par leur évidence et tombent parfois dans la démonstration, à l’image de cette première visite des services sociaux, reçue par Lisbet dans son salon, où le drapeau norvégien se gonfle sous l’effet du vent, en arrière-plan, dans le cadre de la fenêtre, au moment précis où la menace institutionnelle se fait sentir dans les mots des agentes.

Le film ne cache pas non plus sa critique de l’engrenage bureaucratique, cette machinerie qui broie les individus – la référente scolaire Gunda (Ellen Dorrit Petersen) se réfugiant sans cesse derrière son obligation de signalement. Mais côté famille, le tableau n’est guère plus flatteur : les enfants Gheorghiu évoluent dans un carcan dogmatique assez suffocant, sans pour autant présenter davantage de difficultés que les autres – à l’image de Noora (Henrikke Lund-Olsen), fille du directeur d’école, élevée à l’inverse, en quasi-liberté totale, ce qui la pousse vers un comportement adolescent assez caricatural.

Mungiu ajoute à cette trame un élément LGBTQI+ qui agit comme révélateur : Elia (Vanessa Ceban), l’aînée des Gheorghiu, affirme à une camarade qui se définit comme lesbienne qu’elle « brûlera en enfer », contribuant à cristalliser contre la famille une partie du corps enseignant, avant même que les ecchymoses ne soient découvertes. Mais, dans une ironie que le film ne semble jamais vraiment expliciter, une relation ambiguë, à connotation queer, se dessine parallèlement entre Elia et Noora. Le rapprochement entre ces deux éléments pourrait ouvrir une réflexion sur le désir, la répression et les contradictions de l’éducation religieuse ; Mungiu laisse pourtant cette piste en suspens, comme si elle venait ajouter une tension supplémentaire sans trouver sa véritable fonction dramatique.

Car c’est bien là la limite de Fjord : le film accumule les tensions, factuelles comme émotionnelles, sans jamais vraiment choisir où il nous emmène. On oscille, de façon presque mécanique, entre l’impression que les autorités norvégiennes se montrent trop interventionnistes et autoritaires, et celle d’une famille repliée dans un environnement religieux rigide, proche du sectarisme, qui n’hésite pas à mobiliser un soutien international pour le moins trouble. Le film dessine ainsi les contours d’un Kulturkampf contemporain, où s’affrontent moins des individus que des conceptions irréconciliables de la famille, de l’éducation, de la liberté et du rôle de l’État. Une sous-intrigue vient encore complexifier le tableau : Mia (Lisa Carlehed), la mère de Noora, juriste de formation reléguée aux soins de son beau-père, sort de sa réserve pour prendre la défense des Gheorghiu face à l’État norvégien – un fil narrativement pertinent mais traité de façon un peu trop appuyée.

Mungiu disait ne pas vouloir que Fjord confirme au spectateur les idées qu’il avait avant d’entrer dans la salle. Il y parvient, sinon toujours par la finesse de son écriture, du moins par cette gêne persistante qu’il installe : celle de ne pouvoir condamner complètement les un·es sans comprendre, au même moment, ce qui rend les autres inquiétant·es. Dans ce fjord où chacun croit savoir de quel côté se trouve la vérité, Mungiu nous oblige ainsi à douter de nos propres certitudes. Reste que son refus de trancher, à force de maintenir les deux camps face à face, finit parfois par ressembler moins à une ouverture qu’à une forme d’indécision narrative. C’est sans doute là que Fjord est le plus frustrant.

De Cristian Mungiu; avec Renate Reinsve, Sebastian Stan, Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli, Henrikke Lund-Olsen, Vanessa Ceban, Christian Rubeck, Markus Scarth Tønseth;  Danemark, Finlande, France, Norvège, Roumanie, Suède; 2026; 146 minutes.

Malik Berkati

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