Le cinéma helvétique doublement endeuillé : Alain tanner tire sa dernière révérence, Jean-Luc Godard lui emboîte le pas

Le cinéaste Alain Tanner, décédé ce dimanche 11 septembre 2022, à l’âge de nonante-deux ans, était l’un des éminents représentants du cinéma suisse dans son pays comme à l’étranger. Reconnu internationalement, Alain Tanner a été à l’origine du nouveau cinéma suisse dans les années septante.

— Alain Tanner
Image courtoisie site officiel d’Alain Tanner

Si l’annonce de sa disparition a été faite par l’Association Alain Tanner, en concertation avec la famille, des messages de condoléances, emplis de tristesse, circulaient déjà sur les réseaux sociaux en fin d’après-midi ce dimanche, sur les profils de certains cinéastes suisses à l’instar de Nicolas Wadimoff, plusieurs heures avant que le téléjournal de la RTS rende un hommage à Alain Tanner.

Une référence incontournable pour les jeunes cinéastes

L’œuvre d’Alain Tanner, pionnier du Nouveau cinéma suisse, demeure incontestablement une référence  pour les nouvelles générations de cinéastes. Pour Alain Tanner, tout commence avec son premier documentaire qu’il réalise à Paris au cœur des manifestations de Mai 68 qui sera un moment fondateur pour le cinéaste :

« Voir et filmer cette petite révolution culturelle mais violente a été un déclic. C’était fort ! Il y avait des idées, de très belles. J’ai tourné Mai 68 en mai 68 et en juin 1968, en quinze jours, j’avais le scénario de Charles mort ou vif, parce que j’avais parlé à François Simon qui était d’accord. »

Rappelons qu’en 1968, Alain Tanner se réunit avec quatre réalisateurs – Michel Soutter, Jean-Louis Roy, Jean-Jacques Lagrange (remplacé par Yves Yersin en 1971) et Claude Goretta – pour fonder le « Groupe des 5 », à ne pas confondre avec le groupe éponyme de musique classique. Parmi le Groupe des 5, tous collaborent régulièrement avec la télévision, mais deux cinéastes, Claude Goretta et Jacques Lagrange travaillaient, comme employés pour la Télévision Suisse Romande et décident de la fondation de ce groupe afin de promouvoir leurs œuvres à l’étranger.

Alain Tanner soulignait les raisons qui ont appuyé l’existence du Groupe 5 :

« Nous sommes partis de l’exemple des deux premiers films de Michel Soutter qu’il a faits seul. Ce sont des films de cinéma, en 35 millimètres, avec un budget extrêmement limité et nous avons demandé à la télévision si il était d’envisager de faire des films destinés au cinéma et qui pouvaient aussi passer à la télévision selon une formule de coproduction. La formule est simple : c’est à la fois une coproduction et une sorte d’achat anticipé mais nous demeurons totalement responsable de la production du film. »

C’est donc avec cette proposition qu’Alain Tanner a initié la recherche de futures co-productions avec la TSR. Ces cinq cinéastes sont tous à l’origine de ce renouveau cinématographique suisse, un cinéma à contre-courant qui influencent le cinéma européen.

Charles mort ou vif, La Salamandre

Après plusieurs documentaires pour la TSR (Télévision Suisse Romande), Alain Tanner réalise son premier long métrage, Charles mort ou vif (1969), un film qui marque le début du cinéma d’auteur engagé en Suisse. Suivi en 1971 par La Salamandre, un film aux accents libertaires, réalisé avec de faibles moyens techniques (16 mm, son direct), et qui connaîtra un succès international hors du commun, devenant un film culte pour les nouvelles générations de cinéastes comme de cinéphiles. Alain Tanner vient présenter à Cannes La Salamandre, une venue d’autant plus marquante qu’il est le seul cinéaste suisse présent au festival cette année. Lors de la conférence de presse, il souligne le manque de moyens dont souffre le cinéma suisse et dénonce une totale absence de soutien des instances culturelles étatiques :

« Lorsqu’on fait un film, il faut être son propre producteur, son propre scénariste, son administrateur de production, son distributeur, son metteur en scène, sa dactylo, son téléphoniste et son porteur pour mettre les copies à la poste ».

La bouteille était jetée à la mer et contribuera certainement à faire prendre conscience aux autorités helvétiques du patrimoine cinématographique dont elle dispose grâce à ces réalisateurs dont fait partie Alain Tanner et les amener à développer une institution afin de soutenir la production cinématographique helvétique.

Par la suite, Alain Tanner est influencé par Jean-Luc Godard. Avec Jonas qui aura vingt-cinq ans en l’an 2000 (1976),  Alain Tanner déstructure la narration et désynchronise le récit et mentionne qu’il s’agit d’ « un film qui retentit sur la planète entière parce qu’il parle de la désillusion de 68 ».

Le cinéaste n’a eu de cesse de tourner sans relâche de la fin des années 1960 jusqu’en 2004, en distillant un amour inconditionnel pour tous ces personnages qu’il laisse évoluer entre légèreté et gravité mais toujours porteurs d’optimisme.

De nombreux prix et reconnaissances

Le réalisateur genevois a reçu de nombreux prix pour ses films à Locarno, Venise, Cannes et aux États-Unis : Le Léopard d’Or Charles mort ou vif, le César du meilleur film francophone en 1984 avec Dans la ville blanche, un film que les Portugais eux-mêmes considèrent comme une magnifique déclaration à Lisbonne.

Cet immense représentant du Nouveau Cinéma Suisse Alain Tanner, lauréat du Pardo d’honneur en 2010, a été convié par le Festival de Locarno lors d’une rencontre pour livrer une conversation dans laquelle il évoquait le contexte, les motivations et les souhaits qui l’ont conduit à la naissance d’un mouvement le Groupe des 5 dans les années 1970 et a souligné que ce groupe a permis de mettre la Suisse sur la carte cinématographique.

Lors de cet entretien, animé par Serge Toubiana dans « Discutiamo, doscutiamo », devenu ultérieurement les conversations du Spazio Cinema, Alain tanner mentionnait les influences primordiales de son parcours : le jazz, le néoréalisme, le surréalisme, l’expatriation, Mai 1968 et son travail pour la télévision suisse.

Alain Tanner a toujours considéré que faire du cinéma est un acte politique. Il a aussi prolongé son engagement au-delà du cinéma en s’impliquant notamment en faveur de la population palestinienne de Gaza. Les archives d’Alain Tanner sont entrées à la Cinémathèque suisse.

Voilà qu’Alain Tanner disparaît suscitant une abondance d’hommages dont celui de Jean-Jacques Lagrange né en 1929, et qui est désormais le dernier des fondateurs du Groupe des 5 encore vivant :

« sa rigueur et sa forte personnalité, c’était un homme très indépendant. Je reste seul. »

À peine avions-nous reçu l’annonce de la mort d’Alain Tanner qu’apprenions-nous celle de Jean-Luc Godard. Mais si Alain Tanner a attendu que La grande Faucheuse vienne le chercher, Jean-Luc Godard a choisi de la convoquer en faisant appel au suicide assisté et a souhaité le faire savoir.

Disparition de Jean-Luc Godard

Le réalisateur et théoricien du cinéma franco-suisse Jean-Luc Godard nous quittés ce mardi 13 septembre 2022 suite à l’annonce faite par son épouse Anne-Marie Miéville.
Agé de nonante ans, Jean-Luc Godard se disait très fatigué et a opté pour le recours à l’assistance au suicide, s’éteignant dans sa maison à Rolle sur les rives du Léman qu’i affectionnait tant et qu’il a su souvent filmer, avec ou sans ses chiens.

— Jean-Luc Godard à Berkeley en 1968
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Ces deux disparitions à deux jours d’intervalle ébranlent le monde du cinéma et émeut les cinéphiles en Suisse comme à l’étranger.

À bout de souffle

Jean-Luc Godard signe son premier long métrage, A bout de souffle (1959), qui s’inscrivit comme l’un des films fondateurs de la Nouvelle Vague du cinéma.

Avec A bout de souffle, « Jean-Luc Godard a pulvérisé le système, il a fichu la pagaille dans le cinéma, ainsi que l’a fait Picasso dans la peinture, et comme lui il a tout rendu possible », déclara François Truffaut à propos de ce film culte tourné sur le vif. Avec un gars (Jean-Paul Belmondo), petit malfrat qui aime une fille (Jean Seberg) et voudrait la convaincre de partir à Rome avec lui, ce film devient l’œuvre fondamentale de la Nouvelle Vague. Si Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo constituent un couple-phare de l’œuvre de Godard, le cinéaste franco-suisse en constituera d’autres qui marqueront l’historie cru cinéma : on songe à Anna Karina, Brigitte, Bardot, Anne Wiazemsky, Miou-Miou; c’est Anna Karina qu’il filmera le plus et qu’il a fini par épouser.

Le cinéaste, fort d’une carrière de soixante ans et riche de quelque cent-soixante films, nous avait encore surpris avec L’Adieu au langage, présenté sur la Croisette en 2014, Le livre d’image, présenté en compétition officielle en 2018, film pour lequel Jean-Luc Godard avait donné une conférence de presse par écrans interposés, un moment mémorable où la masse de journalistes désireux d’assister à cette rencontre numérisée était telle que nombre de journalistes devaient la suivre à l’extérieur de la salle de conférence.

Les messages d’hommage affluent, saluant la dimension iconoclaste et irrévérencieuse du cinéaste franco-suisse, ainsi son immense contribution au septième art. Le cinéaste suisse Lionel Baier a souligné combien Jean-Luc Godard a participé à l’histoire des idées du XXème siècle :

« Jean-Luc Godard était un chercheur du cinéma parce qu’il a inventé un langage qu’on utilise, toutes et tous, aujourd’hui quand on fait du cinéma. Il a popularisé beaucoup de formes et d’inventions stylistiques dans les années soixante, septante jusqu’à ces derniers films. Vous pouvez poser la question à des philosophes, à des peintres, à des chercheurs. Ces formes godardiennes sont devenues des habitudes que l’on retrouve dans beaucoup de films d’art et essai. Je pense qu’il aurait préféré que l’on dise de lui qu’il était un chercheur plutôt qu’un cinéaste ou un génie. Pour lui, le cinéma était une langue et il fallait que des gens travaillent cette langue. »

Grandement épris de liberté, Jean-Luc Godard travaillait encore sur deux nouveaux longs métrages, mais se sentant de plus en plus entravé par de multiples pathologies et fatigué, le cinéaste a choisi de partir, dans un ultime acte politique, revendiquant la liberté de choisir sa fin. Chapeau bas !

À la question : « Quelle est votre ambition ? » sur Le Mépris (1963), Jean-Luc Godard faisait dire à son personnage :

« Devenir immortel et mourir ! »

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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