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Le Otto Montagne de Felix Van Croeningen et de Charlotte Vandermeersch propose une fable moderne sur une histoire d’amitié masculine, née durant l’enfance, qui perdure à travers le temps et la distance

Pietro, un garçon, qui vit à Turin, part en vacances avec sa mère dans un chalet de montagne où vit un garçon de son âge, Bruno, le dernier enfant dans ce village oublié du Val d’Aoste. Tous deux se lient d’amitié dans ce coin caché des Alpes qui leur tient lieu de royaume. Bruno, fréquemment sollicité pour aider aux travaux des champs et pour garder les troupeaux, peine à suivre l’école. L’amitié entre les deux garçons est si forte au point que les parents de Pietro acceptent d’héberger Bruno pour qu’il puisse étudier en ville. Mais le père de Bruno n’est pas d’accord et l’enfant deviendra un garçon et un homme qui ne quittera plus la montagne. Puis la vie éloignera Bruno et Pietro sans pouvoir les séparer complètement. Ponctuellement, les deux garçons continueront à se rencontrer et rénoveront ensemble une cabane avant que Pietro ne commence alors à parcourir le monde tandis que Bruno reste fidèle à sa montagne. Ces parcours de vie différents leur feront connaître l’amour et la perte, leurs origines et leurs destinées, mais surtout une amitié immuable et invincible.

— Alessandro Borghi et Luca Marinelli – Le Otto Montagne
Image courtoisie DCM

Le film est inspiré du livre Le Otto Montagne – lauréat du Prix Strega 2017 – du romancier, nouvelliste, essayiste Paolo Cognetti. Le titre du livre provient d’une ancienne légende népalaise que Pietro découvre lors de son voyage dans l’Himalaya : selon une croyance populaire locale, au centre du monde se trouve une très haute montagne, le Sumeru, entourée de huit montagnes. Le Otto Montagne est un brillant exemple du Bildungsroman (Romanzo di formazione en italien) qui décrit avec poésie et délicatesse l’évolution, les changements et les expériences des deux jeunes protagonistes dans leur passage de l’enfance et de l’adolescence à l’âge adulte. Ce sujet, déjà abondamment traité, trouve dans l’écriture de Paolo Cognetti un révélateur qui développe la complexité de cette transition par une écriture solide et évocatrice et réaliste.  Felix Van Croeningen réalisateur, entre autres, d’Alabama Monroe (2012) et de My Beautiful Boy (2018) a réalisé Le Otto Montagne avec sa compagne, Charlotte Vandermeersch, qui fait avec ce film ses débuts à la réalisation.  Le couple a opté pour un format de projection restreint qui rappelle les documentaires de montagne d’antan où, pour avoir du matériel léger à transporter, on tournait en 16 millimètres. Le couple de cinéastes souhaitait retranscrire une série de gestes infimes, l’intimité d’une amitié, en livrant une « ode à la fragilité et à la force de tout être vivant, qu’il s’agisse d’un humain, d’un animal, d’une plante ou d’une montagne ».

Cette amitié sincère et pure semble d’un autre temps, un temps révolu où le respect mutuel est de mise et où a compétition n’a pas sa place. Les choix différents que les deux protagonistes font dans la vie les inspirent, dans un jeu de miroir l’un pour l’autre, et chacun s’interroge sur ce qu’il veut réellement dans la vie. Le Otto Montagne suit la rencontre romanesque entre deux visions de la vie que le milieu naturel finit par déterminer. Ainsi, pour Pietro le citadin, qui a un père ingénieur dans une usine de dix mille personnes, comme le garçonnet le fait remarquer à son ami montagnard, la passion de la montagne se transmet comme l’amour d’un lieu à parcourir et à parcourir le temps des vacances pour retrouver le brouhaha et l’animation de la ville. En revanche, pour Bruno, la montagne, avec ses flancs abrupts, et ses cimes enneigées, représente un point d’ancrage dont la flore et la faune n’ont aucun secret pour lui. Bref, la montagne est pour Bruno un univers qu’il connaît parfaitement et qu’il ne veut surtout pas quitter. La montagne dictera ses décisions et ses choix, même difficiles à prendre alors qu’il trouvera l’amour.

Les deux rôles principaux des amis devenus adultes sont tenus par Luca Marinelli et Alessandro Borghi, deux acteurs italiens amis dans la vie et qui avaient déjà tourné ensemble. Luca Marinelli et Alessandro Borghi réussissent à offrir à leurs deux personnages une vraisemblance troublante. Afin de respecter l’authenticité du récit du romancier, les cinéastes belges ont choisi de tourner en Italie et en italien, relevant un défi supplémentaire réussi au point que l’on croit avoir affaire à un et une cinéaste venu.es de la péninsule. Un protagoniste à part entière est la nature où la caméra du tandem vagabonde entre les montagnes, à la fois accueillantes, ressoudantes et inquiétantes selon les lieux – le glacier, les crevasses – et les saisons. La voix narrative qui amène la description de la naissance et de l’évolution d’une franche et solide amitié met en exergue la montagne qui ne se cantonne au rôle d’arrière-plan, mais devient l’élément fondamental et fondateur du lien qui unit Pietro et Bruno. Si le public valaisan reconnaîtra facilement le Val d’Aoste qui partage le même patois que le Valais et où le couple de cinéastes a tourné la majeure partie du film, le reste du film a été tourné à Turin et au Népal. Les cinéastes ont magnifiquement capturé en images les lieux décrits par Paolo Cognetti dans son roman en parvenant à en saisir l’essence et les atmosphères.

Pour la bande-son, discrète et symbiotique avec les paysages, les réalisateurs ont fait appel au musicien suédois Daniel Norgren qui partage avec le personnage de Bruno le choix de vivre à l’écart de la foule, dans les bois, sur une montagne où il a construit lui-même sa maison et son studio d’enregistrement. Daniel Norgren était le compositeur idéal pour transcrire avec justesse, délicatesse et authenticité un milieu naturel qu’il connaît si bien. Cependant, découragé par la charge de travail que représentait la composition de toute la bande-son, Daniel Norgren a donné l’autorisation aux cinéastes d’utiliser ses compositions préexistantes, dont dix-huit de ses chansons écrites entre 2013 et 2022. Le compositeur a ensuite proposé d’autres compositions inédites. Le tout distille une nostalgie palpable et amène les spectateurs à séparer inconsciemment le récit en chapitres par le truchement des mélodies. La touche musicale qu’apporte l’auteur-compositeur-interprète suédois magnifie les paysages, mais laisse entrevoir un drame à venir en recourant à des passages instrumentaux.

Le Otto Montagne a été présenté en compétition officielle comme premier film de la compétition au Festival de Cannes 2022, où il a obtenu le Prix du Jury, et sort sur les écrans de Suisse romande ce mercredi.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée/based Genève)

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