Un film bosnien primé au 32e Trieste Film Festival – So She Doesn’t Live de Faruk Loncarevic. Rencontre.

Faruk Loncarevic a obtenu au Trieste Film Festival (21-30 janvier 2021) la mention spéciale pour son long métrage de 92 minutes, So She Doesn’t Live . Basée sur les faits réels l’histoire raconte le meurtre d’Aida, froidement tuée par arme blanche et jetée dans une vallée de 70 mètres de profondeur. Le cinéaste a obtenu l’accord de la famille d’Arnela Djogic, jeune fille de 24 ans, originaire d’Olovo, une petite ville de Bosnie centrale, à condition de changer les noms des protagonistes principaux.
Loncarevic, né en 1975, est diplômé de l’Académie des arts de la scène de Sarajevo, sa ville natale, en 2000. Après quelques réalisations théâtrales il part en Indonésie se spécialiser et faire son 3ème cycle. De retour à Sarajevo en 2005, il réalise quelques courts métrages et son premier long métrage intitulé Sa Mamom (Avec maman). Un an plus tard il obtient le Prix du jury Festival du film de Sarajevo. En 2013 il filme Maman et Papa qui décrochait le Prix Cineuropa à SFF et choisi pour représenter la Bosnie-Herzégovine aux Oscars en 2014. Professeur depuis 16 ans, Loncarevic enseigne l’histoire du Cinéma, de l’esthétique et d’analyse à l’Académie des arts dramatiques à Sarajevo et à Tuzla. Après son succès italien, le réalisateur est l’invité de nombreuses manifestations européennes et mondiales. Nous l’avons rencontré.

— Faruk Loncarevic debout au centre
Image courtoisie Faruk Loncarevic

Selon vous, le point du départ du film fut un meurtre commis pour anéantir une personne, exprimer et confirmer un pouvoir?

Bien sur, la raison de faire ce film est d’abord mon point de vue car je filme des sujets qui peuvent devenir œuvres d’auteur, qui développe les sensations de notre temps et de l’espace actuel. J’ai d’abord lu des détails sur la disparation d’Arnela Djogic, puis sur le meurtre lui-même et surtout son enchaînement, j’ai compris qu’il s’agit d’un crime haineux, pas passionnel ou commis par jalousie! Cela a été surréaliste car des policiers chargés de la retrouver, aidés de nombreux volontaires, n’ont pu rien faire pendant 15 jours! Pendant ce temps, le corps de la jeune femme est devenu la propriété d’une nature sauvage qui s’est jouée de l’homme “civilisé”. L’unique chose qui reste à la société est de se défendre de l’hypocrisie et du choc répressif d’une justice qui a jetée dans le trou profond tous ceux qui ouvrent les yeux. C’est ce qui a, fatalement, mené à la tragédie. C’est une réponse curieuse, mais il me semble que quelqu’un haut placé a cautionné le meurtre!

Vous avez choisi une manière très particulière de filmer avec une caméra fixe, de longs plans… cela s’est-il imposé pendant le tournage ou était-ce déjà été prévus dans le scénario?

Tout a été écrit et planifié dès le départ : je suis scénariste et j’exprime ma vision du sujet avant le tournage. J’ai dû transformer l’écriture initiale à cause du manque de moyens et des locations disponibles. Pourtant, l’idée principale d’immobilité de l’être humain dans l’intérieur d’un environnement naturel ou social est restée intacte! J’ai aussi sauvegardé mon intention de montrer la terre comme notre destin, en présentent un tag live à part : Tu peux survivre au couteau, tu peux survivre à la chute, tu ne peux pas survivre à la terre!

Étant professeur vous êtes en contact permanent avec des jeunes. Avez-vous voulu faire une leçon, les prévenir?

L’art m’a toujours beaucoup appris et je crois fort à sa puissance de transformation. Si n’importe qui, pas seulement des jeunes gens, après le visionnement du film ressent notre fragilité et notre exposition peu avantageuse face à la nature, il comprendra sa propre noirceur. Cela signifie qu’il ne faut jamais oublier le fauve, notre ancêtre! Pourtant cet animal doit être accepté et transformé. Si mon intention de souligner ce fait a été comprise, mon film peut être une petite réussite. Je ne voulais pas créer une œuvre didactique. Peut-être il s’agit d’une déformation professionnelle? Le fait d’avoir fait un film sans argent, en croyant à mon idée de l’écriture qui doit exister pour elle-même, sans grand soutien d’ailleurs, est déjà didactique!

Avec Rusmir Efendic, vous êtes aussi le producteur du film qui a été tourné en cinq jours, avec un budget de 20’000 euros. Comment avez-vous pu réaliser “une vraie production européenne en adaptant l’histoire universelle”, comme l’indiquent plusieurs spécialistes du septième art, avec si peu d’argent?

Je ne voulais pas attendre cinq, sept ou quinze ans mystiques avant de recommencer un autre tournage. Efendic, capable et débrouillard, a fait que nous réussissons à obtenir une somme d’argent et nous avons décidé de faire ce film, sans aucune autre production, car nos producteurs n’ont pas été intéressés auce genre de ce film. Liés aux auteurs bancables, privilégies, ils ne sont plus des producteurs mais des coproducteurs. Ils n’ont plus le courage ni l’humilité pour soutenir un projet original. Il est plus facile de demander à genoux la participation minimale aux coproductions, avec des moyens sûrs et garantis.  Mais j’ai la chance et l’énorme satisfaction d’avoir pu rassembler des collaborateurs formidables et unis. Toute l’équipe se connaît : ce sont mes anciens et actuels étudiants. Je travaille dans le cinéma depuis 26 ans déjà. Le coproducteur Efendic est dans ce cas, le chef opérateur Alen Alilovic aussi, comme les acteurs qui m’ont permis d’être remarqué à Trieste. Parmi eux il y a Aida Bukva, Dino Sarija, Enes Kozlicic, Aleksandar Seksan, Mehmed Porca, Faketa Salihbegovic- Avdagic, Ivana Vojnikovic, Sasha Krumpotic, Nadine Micic et de nombreux autres. Avec une générosité et une énergie incroyable, ils ont tout donné pour bien faire et jouer juste. Mais l’aide la plus importante est venue de la technique moderne. Nous avons filmé avec le Sony FS-7, utilisé un iPhone sans autre lumière. L montage a été élaboré sur Premiere et color correction, avec Da Vinci! Maintenant tout est à porté de main et moi comme auteur, j’ai le contrôle complet du film. Le son a été un problème à part mais après avoir vu le film, notre meilleur sound designer Mirza Tahirovic a fait des miracles. Avec des équipes technique et artistique très homogènes, j’ai eu et le soutien de l’Académie et du canton sarajevien. Ils m’ont aidé à créer une œuvre d’auteur et avoir tous les droits du film.

Il semble que le public local et international apprécie vos films? Ce sera le cas du nouveau projet, intitulé Safe Haven?

Mes films sont toujours en vue et cela me procure un grand plaisir. Mais en vieillissant, l’être humain devient plus dubitatif sur ses propres qualités et possibilités d’agir… et en même temps plus courageux, doté d’une meilleure compréhension d’autrui, de notre quotidien dans lequel la vie nous a jetés. Malheureusement, Safe Haven, le projet sur Srebrenica (la ville bosnienne dont 8372 habitants furent assassinés par des extrémistes serbes et le lieu du plus grand génocide européen de la fin du 20e siècle), scénarisé avec Roelof Jan Mineboo, qui aurait dû être une coproduction bosno-franco- hollandaise, a été refusée trois fois par la Fondation cinématographique de Bosnie-Herzégovine. J’ai été obligé de renoncer à sa réalisation : les Pays- Bas qui ont la majorité de la production sont d’accord de faire aboutir ce projet à condition qu’un réalisateur néerlandais fasse le film! Mon pays n’a montré aucun intérêt. Je suis toujours sur le projet, comme détenteur de certains droits. Rolf van Eijk, un talentueux cinéaste de la nouvelle génération hollandaise, tournera donc Safe Haven.
Mais je suis sur un autre projet, avec une différente construction stylistique, titré La vengeance est un grain de la cuisine populaire. Il raconte la noirceur des traumatismes causés par la guerre. Un conte sur la vengeance, dans le contexte d’une petite histoire individuelle et celle avec grand H, qui appartient aux tous.

Djenana Djana Mujadzic

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Rédactrice / Reporter (basée à Paris)

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