Le Pérou du Sentier lumineux a inspiré à Jean-Michel Rodrigo un roman, Olinda, qui mêle thriller politique, romance et fresque socio-historique. Rencontre
Passionné de l’Amérique latine et hispanophone, le réalisateur, scénariste et documentariste français Jean-Michel Rodrigo signe son premier roman, Olinda, publié aux Éditions Au Pont 9 et inspiré par les années qu’il a passées au Pérou. Son captivant récit se lit d’une traite et immerge le lectorat dans les années de plomb et de sang durant lesquelles s’affrontent la guérilla maoïste du Sentier lumineux et les autorités en place. Dans un pays en proie à une terrible crise sociale et économique, la violence extrême des senderistas ouvre la voie à celle, encore balbutiante, des narcotrafiquants, augurant de ce que vont devenir nombre de pays latino-américains.
Né à Paris en 1956, Jean-Michel Rodrigo étudie l’histoire et la géographie à la Sorbonne, goûte aux joies de l’enseignement, y renonce très vite pour partir sillonner l’Amérique latine comme photographe, journaliste, puis documentariste. Il se passionne pour les cultures amérindiennes et métisses des Andes, s’installe à Lima. Il réalise le portrait d’Olinda, jeune leader populaire et féministe, puis signe Cocafé (1995, avec le futur Président bolivien Evo Morales), enchaîne avec Les Fils du maïs (1997) au Guatemala, Le Business des fleurs (2003) en Équateur. Il plonge dans l’univers de la vallée sacrée de l’Inca, réalise Viva Patata (1990), accompagne au fil des années l’utopie incroyable de Villa el Salvador, les bâtisseurs du désert (2009) sur une ville ouvrière, paysanne, égalitaire, surgie de nulle part et qui compte aujourd’hui 500 000 habitants.
Jean-Michel Rodrigo se rend aussi en Afrique, rencontre des paysans décidés à fonder leur propre banque et filme Les Greniers de l’argent (2001). Dans la foulée, il tourne La Guerre des cotons (2005), qui oppose une poignée de « farmers » américains à vingt millions de paysans africains sous le regard intéressé du géant chinois.
Il réalise également une collection documentaire sur l’engagement humanitaire face aux enjeux de l’eau, de l’alimentation, du retour à la paix en zone de conflit. En France, il effectue plusieurs plongées dans l’univers des pêcheurs, chasseurs, cueilleurs, des marais d’Aquitaine. En lien avec les tragédies de l’exil qui bouleversent l’Europe depuis des années, il a réalisé, avec Marina Paugam, Exil(s)-sur-Scène (2015), un hommage à une poignée d’artistes chiliens qui ont tenu tête à la dictature de Pinochet et choisi de développer leur talent dans la banlieue de Paris.
Sa filmographie est encore très longue et ses intérêts multiples, entre politique, histoire, économie, sociologie, anthropologie, figures féminines et féministes, entre autres.
Depuis fort longtemps, Jean-Michel Rodrigo nourrissait le souhait de prendre la plume et il le concrétise enfin avec ce roman qui entraîne le lectorat au cœur des années de poudre au Pérou durant lesquelles s’affrontaient la guérilla mystérieuse du Sentier lumineux et les forces armées de l’État péruvien alors que l’industrie et les mines s’effondraient et que le trafic de drogue s’imposait comme la seule économie croissante.
Au fil des pages s’enchaînent massacres de paysans, « disparitions » de militants syndicalistes, torture et terreur systématiques ont plongé le pays dans un bain de sang dont il n’est pas certain qu’il soit remis aujourd’hui. Olinda rend ainsi compte de façon documentée de la situation politique, économique et sociale du Pérou à la fin des années 1980. Cependant, quand on demande à Jean-Michel Rodrigo si on peut deviner son alter ego littéraire à travers la figure du jeune Français du roman qui tombe éperdument amoureux de cette femme mystérieuse et envoûtante qu’est Olinda, il s’en étonne et affirme qu’il n’y a rien de lui dans ce personnage. Mais il ajoute aussitôt que les divers personnages de son roman sont des mosaïques des nombreuses personnes qu’il a rencontrées et côtoyées en Amérique latine comme, par exemple, ce truculent curé qui n’existe pas vraiment si ce n’est à travers la conjonction de plusieurs personnes.
Olinda se lit comme un roman d’aventures, comme un thriller politique, comme une romance. On y voit deux jeunes gens que tout oppose se rencontrer aux pires heures du Pérou, alors que s’affrontent les maoïstes du Sentier Lumineux et le gouvernement d’Alan Garcia. Leur romance sera plus forte que les tumultes ambiants et le couple bravera les dangers pour s’aimer encore plus intensément. Le roman peut aussi se lire comme un reportage, extrêmement documenté, qui sait rendre de façon frappante l’état du pays à la fin des années 80, la situation économique et sociale explosive, les arrogances aveugles de la bourgeoisie au pouvoir, les dérives de la révolution sendériste et les souffrances des peuples indigènes. Dans ces pages, Jean-Michel Rodrigo parle de son vécu durant cette période.
Enfin, Olinda s’apprécie pour le portrait de l’héroïne qui lui donne son titre. Fleur bleue et sang rouge, aussi à l’aise dans le meurtre politique que dans le babil amoureux, c’est une force, une femme sensuelle, pugnace et combative, qui va au front et jamais ne renonce. Car Olinda « porte l’Indien en elle », lui dit un vieux chef. « Qui ne meurt jamais », ajoute-t-il. C’est sans doute le message, ou l’espoir, que transmet ce livre. En effet, l’auteur s’est beaucoup intéressé aux communautés « indígenas », les nations premières d’Amérique latine, celles bafouées et opprimées par les Conquistadores. Dans les Andes, l’Amazonie ou les bidonvilles, en tant que documentariste, Jean-Michel Rodrigo s’est pris de passion pour un univers où se mêlent rêves et réalité, poésie et rage de vivre. Il a aussi rencontré des femmes dont le courage forçait l’admiration et le respect.
Durant le Festival du Film d’Histoire de Pessac, nous avions échangé avec Jean-Michel Rodrigo au sujet de son fin intitulé Federica Montseny, l’indomptable (2016) qui illustrait l’extraordinaire destin de cette femme libre, engagée et avant-gardiste.
Le documentariste qui s’est piqué avec délectation au jeu de l’écriture, nous parle de son premier roman en avouant que cet exercice lui a tant plu qu’il va le renouveler. Rencontre:
Firouz E. Pillet
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