Locarno 2021 Compétition internationale : Gerda de Natalya Kudryashova – L’enfermement de l’âme russe dans un monde prosaïque et brutal

L’actrice et réalisatrice russe Natalya Kudryashova offre avec son quatrième film une vision bien sombre de l’espace moderne russe qui ne laisse plus de place à l’épanouissement de l’âme. Dès la première scène, elle nous déconcerte : on y voit une voiture qui longe une forêt d’arbres longs et minces sans feuilles comme des conduits qui s’élèvent vers le ciel ; une femme, à côté de laquelle se trouve une petite fille, sort précipitamment de la voiture pour faire pipi à l’abri d’un tronc. La chose faite, un sentiment inquiétant semble la posséder ; elle se met à courir. Coupure dans l’espace-temps, nous nous retrouvons dans un club de strip-tease avec une jeune femme, Lera (Anastasiya Krasovskaya), dont le nom de scène est Gerda – comme celui du personnage principal du conte La Reine des neiges de Hans Christian Andersen. Le jour, Lera est une étudiante en sociologie somnolente. L’histoire de Gerda se joue constamment sur deux axes : le monde de la nuit et celui du jour, le prosaïque et la transcendance, le rêve et la réalité, la richesse et la pauvreté, la conscience et l’inconscience…

— Anastasiya Krasovskaya – Gerda
Image courtoisie Locarno Film Festival

Lorsqu’elle rentre de son travail de nuit, il n’est pas rare qu’elle retrouve la porte de l’appartement défoncée et son père avachie sur le canapé. Il  a quitté sa mère mais, lorsqu’il est ivre, il revient les voir pour lui témoigner son amour. Lorsqu’elles n’ouvrent pas, il défonce la porte, lorsqu’elles ouvrent, tout finit dans les cris et les larmes. Très vite, il apparaît que la mère de Lera est très instable émotionnellement, vit dans une bulle en plus d’être sujette à des épisodes de somnambulisme qui angoissent sa fille. Elle la rattrape la nuit lorsqu’elle s’habille pour sortir et lorsqu’elle la retrouve sur le balcon de l’appartement, elle sollicite son seul ami (Yura Borisov), un artiste qui, pour gagner sa vie et « rester un peu sur terre », travaille en tant que croque-mort. Assez mutique, rarement souriante, Lera ne semble ne jamais être à sa place, elle regarde ses collègues se défoncer à la cocaïne, son père et sa mère se battre comme si elle se trouvait à des années-lumière d’eux. Derrière cette façade inexpressive, on sent une jeune femme qui se bat entre son envie de trouver sa propre voie et son devoir moral envers ces personnes qui l’entourent et qu’elle veut sauver, malgré elles. Son refuge et son ergastule en même temps : la forêt qui lui apparait dans ses rêves, celle du début du film, étrange dans son uniformité et régularité, pas vraiment accueillante, sans densité ni épaisseur, mais ouvrant de longues perspectives spatiales horizontales et verticales. Plus sa vie devient difficile, plus le rêve vient l’habiter, tel un esprit.

Natalya Kudryashova explicite son intention :

Mon histoire porte sur l’espace métaphysique dans lequel nous vivons, qui est bien plus profond que le monde que nous voyons autour de nous. Il s’agit de la façon dont les gens se sont toujours cherchés, et se cherchent encore, dans cet espace. Existe-t-il une âme ? Que ressent l’âme dans ce monde cruel et charnel ? Pourquoi souffrons-nous et pourquoi chaque âme a son propre chemin unique ?

La fameuse mythologie de « l’âme russe », ce sentiment qui entraîne l’inconscient dans la symbolique, la transcendance spirituelle, mystique ou philosophique.  La réalisatrice parvient à nous faire entrer dans cet espace métaphysique sans tambours ni trompettes artificielles, ce monde d’à-côté côtoie naturellement l’univers physique dans lequel les protagonistes se laissent aller à leurs démons, se battent contre eux ou font tout simplement avec.

Gerda se retrouve dans des situations extrêmement dangereuses dans sa vie de nuit, Lera dans des situations malaisantes dans sa vie de jour. Pour valider son diplôme, elle doit faire du porte-à-porte et convaincre les gens de répondre à son questionnaire. Si elle tombe sur des personnes très gentilles, comme ces trois ami.es qui fêtent un anniversaire et l’invite à boire et manger avec eux ou cette dame très gentille qui vient de prendre sa retraite et ne comprend rien à ses questions à mille lieux de son quotidien,  elle se retrouve aussi chez des personnes très étranges comme ce vieux homme atteint du syndrome de Diogène qui essaie de lui faire une place alors que ses chats invisibles ne cessent de – littéralement – crier. Le point commun sociologique à toutes ces entrées dans l’intimité des appartements est, outre la classe des précaires dépeinte, le révélateur d’un réflexe collectif du cerveau reptilien : beaucoup refusent de lui ouvrir ou de répondre à ses questions et, celles et ceux que Lera interroge ou essaie d’interroger, à un moment ou un autre, finissent toujours par lui demander si leurs réponses peuvent leur apporter des ennuis…

Lera erre dans ce monde, cherche à améliorer sa vie mais n’a pas l’ombre d’un point de repère sur lequel s’accrocher. Elle bascule souvent d’un extrême à l’autre, faisant des essais de vie comme on fait des essais d’habits, mais rien ne semble pouvoir remplir le vide de son existence qui n’est attachée qu’à l’angoisse qu’elle éprouve face au somnambulisme suicidaire de sa mère. Natalya Kudryashova nous parle de transcendance mais sans jamais nous entraîner dans le recoin de la religion ou de la mystique, une transcendance terre à terre, appréhensible par tout un chacun.e face à des questions existentielles. Et comme chaque existence, chaque corps et âme a sa propre nécessité, la réalisatrice n’impose aucune réponse, laisse la fenêtre ouverte sur un horizon de lâcher-prise que chacun.e interprètera à l’aune de son propre point de vue.

De Natalya Kudryashova; avec Anastasiya Krasovskaya, Yura Borisov, Yulia Marchenko, Darius Gumauskas; Russie; 2021; 111 minutes.

Malik Berkati, Locarno

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