Locarno 2022 – Alexander Sokurov en compétition internationale avec Skazka (Fairytale), un ovni cinématographique qui convoque les crapules de l’Histoire

Le réalisateur russe ne cache pas son amertume envers le festival de Cannes où il voulait présenter son dernier film, Skazka (Conte). Un long compagnonnage uni Alexander Sokurov et le Festival de Locarno, le premier à l’avoir primé en 1987 pour The Lonely Voice of a Man. C’est donc tout naturellement qu’il retourne au bercail dans ces temps compliqués pour les artistes russes.

La forme visuelle et sonore du film couplée aux protagonistes qu’il implique entraîne le public dans un monde très malaisant où il est difficile de se positionner : faut-il rire aux postures absurdes, à l’humour acide, comment résister à ces envies de régurgiter à l’écoute de leurs leitmotivs assassins, répétés ad nauseam, qui ont souillé l’humanité ? Dans ce conte de fées, il n’y a que des nécromants qui ne cessent de vouloir rencontrer La Force Suprême, Dieu.

Skazka (Fairytale) d’Alexander Sokurov
Image courtoisie Locarno Film Festival

Hitler, Staline, Mussolini, Churchill errent dans le Purgatoire, ruines du monde, accompagnés de « leurs frères » – des versions d’eux-mêmes en différents uniformes ou habits civils, ses personnages semblant très attachés aux apparats et à la vanité de leur apparence. Sur eux, plane l’esprit de Lénine, figure qui suscite les jalousies entre eux, les uns revendiquant leur proximité avec lui. Et il y a ce pauvre Fils de Dieu qui se fait houspiller par Staline : « Lève-toi, fainéant, habille-toi. Va rejoindre ton père ! » Hitler en fait de même. Jésus cependant ne peut qu’à peine se mouvoir, « j’ai mal partout », invoque-t-il d’une faible voix.

La technique utilisée par Sokurov est celle de l’image de synthèse à partir d’images réelles de ces personnalités. Par manque de moyens, son équipe a utilisé des programmes open source pour les travailler et synchroniser les voix – chacun d’entre eux parle dans sa langue avec la voix d’un acteur. Cela se voit, et c’est très bien comme cela. Ces petites imperfections, ajoute de l’étrangeté à l’œuvre et surtout de la distance : leur présence et leurs discours sont souvent à la limite du supportable, mais le fait qu’ils soient dans des limbes où la technologie ne peut pas leur rendre complètement vie trace un périmètre salvateur à la spectatrice et au spectateur.

Sokurov met en lumière le côté pathétique de ces personnes, leur médiocrité, se moquant d’elles, de leur orgueil, les faisant s’insulter constamment, leur petitesse est leur moteur d’énergie malfaisante. Napoléon fait une apparition, raillant Hitler : « Au moins, moi, je suis arrivé à Moscou et je suis allé au Kremlin ! ». Tous ces hommes répètent à l’envie les mantras de leur pouvoir et regardent avec délectation un moulin à vent brûler, renvoyant Cervantès à ses gammes. Ils n’ont aucun regret de leurs actes, mis à part ceux qu’ils n’ont pas accomplis jusqu’au bout, Hitler se reprochant plusieurs fois de ne pas avoir rasé Londres ou brûler Paris alors qu’il en avait l’occasion.

Skazka (Fairytale) d’Alexander Sokurov
Image courtoisie Locarno Film Festival

Que fait Churchill ici, obsédé par le fait de rester en contact téléphonique avec la Reine ? Il représente un Empire, qui est loin de toute absolution morale, mais c’est surtout un bon camarade de Staline qui l’a toujours très bien reçu au Kremlin, lui offrant ses meilleures liqueurs. Cependant, Sokurov est plus magnanime avec lui, il sera le seul à pouvoir passer la Porte de la Force Suprême. Churchill est pourtant celui qui fait résonner la phrase la moins spectaculaire – comparé à Hitler qui continue à conspuer les Juifs, ou Staline à justifier les purges, par exemple – mais la plus révélatrice vis-à-vis de notre temps : « Tout sera oublié et recommencera ». Quel effet boomerang au fameux « Plus jamais ça » ! D’autant plus fort en ces instants troublés où tous les coins de la planète semblent se réfugier dans les affres du populisme le plus crasse.

Une longue séquence, à la limite du supportable, nous immerge dans la folie narcissique de ces assassins qui marchent sur le haut d’une construction monumentale, à l’image de l’architecture qu’ils affectent, dont le bas ressemble à un barrage dans lequel un maelström de silhouettes affluent en continu, mélange informe, fantasmagorique (qui a un moment, furtivement, prend une tournure à la Munch et son Cri) de foule, de soldats, de morts, dans un brouhaha fait de cris, de bribes de discours faisant la joie de nos dictateurs, particulièrement Hitler qui n’hésite pas à se pencher et à plonger sa main dans la masse pour toucher la seule chose qui le rend heureux : son pouvoir sur les êtres humains.

Skazka n’as pas, d’après son réalisateur, d’ambition autre que de parler du XXe siècle et de ses horreurs. Vu l’état du monde en ce début de XXIe siècle, ce conte ne semble pas très loin de parler de ces avatars qui se perpétuent dans une lignée qu’ils et elles ne cherchent même plus à masquer. Comme dirait le Churchill de Sokurov : Tout est oublié et tout recommence…

D’Alexander Sokurov ; avec les voix d’Alexander Sagabashi, Vakhtang Kuchava, Fabio Mastrangelo, Lothar Deeg, Tim Ettelt, Pascal Slivansky; Belgique, Russie ; 2022 ; 78 minutes.

Malik Berkati, Locarno

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