Monos, d’Alejandro Landes, dépeint une plongée anxiogène au cœur du conflit armé en Colombie

Quelque part en Amérique latine, isolé au sommet d’une montagne, un groupe de commandos d’adolescents rebelles aux noms de guerre fantaisistes, tels que Rambo, Schtroumpf, Bigfoot, Wolf et Boom-Boom, se livrent à des exercices d’entraînement militaire. Ils ont pour mission, ordonnée par une force obscure, « l’Organisation », de veiller sur une prisonnière , l’ingénieur américaine Sara Watson (Julianne Nicholson), que ces geôliers appellent « la Doctora », et sur une vache laitière, Shakira, en prêt aux guérilleros en reconnaissance de leur action. Mais le groupe doit s’enfuir dans la jungle, poursuivi par une troupe de gens armés. Leur lien se brise et la mission commence à péricliter.

Monos d’ Alejandro Landes
© DCM

La séquence d’ouverture nous entraîne dans ce qui ressemble à un camp de vacances isolé au sommet des montagnes colombiennes : huit adolescents sautent en rond, s’encourageant par des cris barbares, puis se jettent sur l’un d’entre eux, se mettant à le rouer de coups en incitant tous les membres du commando à en faire autant. La caméra d’Alejandro Landes révèle alors que ces adolescents, dont certains sont à peine pubères, sont  tous armés, et sont en réalité chargés de veiller à ce que la Doctora reste en vie.

Le film suit ce groupe de huit jeunes soldats paramilitaires – des enfants, en fait – qui font un exercice physique exigeant au sommet d’une montagne, instruits par un adulte (William Salazar) qui est néanmoins plus minuscule que ses légionnaires, ce qui ne manque pas d’étonner. Au son des rythmes électroniques pulsants du  compositeur moderne Mica Levi, ces scènes ressemblent à une rave sous emprise de drogues. D’ailleurs, ces jeunes sont peut-être drogués pour exécuter avec autant de zèle des ordres ds plus discutables comme fouetter un de leurs quand il fête ses quinze ans.

On s’interroge en effet pourquoi, au lieu d’aller à l’école, ces jeunes guérilleros ont consacré les années les plus importantes de leur vie à cette cause dangereuse au péril de leur jeune vie. Au fil du récit, on se demande si ces jeunes sont marginalisés, exclus du système scolaire et prêts à combattre aveuglément pour se donner une raison de vivre en adhérant l’organisation qui leur ofre ainsi un sentiment d’appartenance.

Leurs surnoms de guerre proviennent de sources occidentales: Rambo (Sofia Buenaventura), Bigfoot (Moisés Arias), Lobo (loup, Julian Giraldo) Boom Boom (Esneider Castro), Leidi (Karen Quintero), Pitufo (Schtroumpf, Deiby Rueda) et Sueca (suédoise, Laura Castrillón), Perrro (chien, Paul Cubides).

Cependant, lorsqu’ils tuent accidentellement la vache prêtée par les paysans du coin, et que l’armée régulière se rapproche, l’heure n’est plus au jeu mais à la fuite dans la jungle. Une jungle à la végétation luxuriante, empli de moustiques et à l’atmosphère moite, une nature oppressante et éprouvante filmée au plus près des écorces d’arbres gigantesques, au près de la terre humide et boueuse dans lesquels les pieds s’enfoncent, au plus près du fleuve qui traverse cette immensité verte et par lequel arrive, de temps en temps, « El Mensajero », un indigène qui, malgré sa très petite stature, semble le chef de ce commando et leur hurle des ordres lors de ses passages.

Plongeant les spectateurs dans une immersion intense et suffocante dans ce milieu hostile, belliqueux, Monos impose de bout en bout un sentiment d’oppression et de  vertige, soutenu par une constante adrénaline; malgré un paysage à la beauté picturale, le propos n’est pas à la contemplation. Ce film d’action décrit la guerre dans un pays qui la vit depuis plus d’un demi-siècle mais qui ne l’avait pas encore  racontée par le biais d’une plongée si abrupte qu’elle vire au plongeon incontrôlable.

 

Au fur et à mesure que le récit avance et que la caméra passe des montagnes à une jungle qui rappelle Apocalypse Now, les spectateurs les intentions de Landes et de son co-scénariste, Alexis Dos Santos, qui invoquent des décennies de troubles civils en Colombie, les rôles d’agresseurs et de victimes, faisant une évidente allusion à la lutte sans fin entre les FARC et le gouvernement légitime, une période trouble qui a amené les deux parties  à commettre des atrocités. La mort est banalisée et Landes le démontre dès la mise à mort terrible de la vache Shakita qui hurle de peur et de douleur.

Alejandro Landes décrit son intention :

«Je voulais montrer ce sentiment vertigineux d’être dans un conflit et à une époque aussi mélodramatique que l’adolescence. Nous sommes habitués à un cinéma un peu plus contemplatif et je voulais un coup d’adrénaline. De plus, comme je visais à jouer dans le genre du film de guerre et d’action, je devais le faire dans la peau, afin que le spectateur n’entre pas dans le film par la raison »

Le cinéaste colombien revient donc après une absence de huit ans dans l’univers du long métrage avec le groupe explosif de guérilleros, los monos (les singes). Avec plus de points communs qu’il n’y paraît au départ avec son œuvre Porfirio de 2011 (présentée à Cannes), ce film semble néanmoins un deuxième début pour Alejandro Landes.

Monos a remporté douze prix, dont le spécial du jury au Sundance Festival et a été projeté dans la section Panorama de la Berlinale 2019.

L’immersion que propose, ou plutôt qu’impose Monos, est réussie mais le film laisse un profond sentiment de malaise. On s’interroge sur le bien-fondé de montrer ce conflit armé de l’intérieur avec autant d’empathie pour ces jeunes guérilleros qui ne semblent pas se poser de questions sur ce qu’on leur demande de faire.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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