Présenté hors compétition à la Mostra de Venise 2020, Mandibules, la nouvelle comédie déjantée de Quentin Dupieux, invite les spectateurs à suivre deux compères dans leurs aventures rocambolesques

Il n’est plus nécessaire de présenter Quentin Dupieux qui séduit le public par son univers décalé à chaque nouvel opus.
Opus : le mot est d’autant plus judicieux pour ce réalisateur qui avait commencé sa carrière comme musicien électro (alias Mr Oizo) puis poursuivi comme réalisateur de clips et de publicités.

Quentin Dupieux libère l’espace qu’il filme des clichés attendus par les spectateurs et le comble avec un élément qui n’est pas à sa place, qui déconcerte, surprend, captive et finit par amuser le public. Par exemple, le héros de la vidéo de son tube Flat Beat, c’est une peluche jaune et non le musicien !

Dès ses premiers longs métrages, il répond à l’interrogation d’Alphonse de Lamartine : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme … ? »

Chez Quentin Dupieux, les objets ont, en effet, une âme, parfois effrayante , souvent inquiétante : les rites codifiés d’une bande de jeunes dans Steak (2007), le pneu psychédélique dans Rubber (Semaine de la Critique cannoise 2010), Wrong (compétition World Cinema Dramatic au Festival de Sundance 2012), Wrong Cops (Piazza Grande au Festival de Locarno en 2013), Réalité (Orizzonti à la Mostra de Venise en 2014), Au poste ! (Prix du meilleur scénario à Sitges en 2018) et Le Daim (ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs cannoise 2019).

Pour son dernier long métrage, Mandibules, présenté à la 77ème Mostra de Venise en septembre 2020 sur un Lido moins fréquenté qu’à l’accoutumée vu le contexte de pandémie, Quentin Dupieux a fait fort en réunissant le Palmashow, Adèle Exarchopoulos, une mouche géante et Roméo Elvis.

Jean-Gab (David Marsais) et Manu (Grégoire Ludig), deux amis simples d’esprit, mènent une vie incertaine, au petit bonheur la chance, chapardant, voire volant une voiture quand l’occasion se présente. Dans une région ensoleillée où le chant des cigales invite à la dolce vita et au farniente, les deux compères prennent la route, nourrissant des projets les plus rocambolesques les uns que les autres. Soudain, un bruit se fait entendre à l’arrière de la voiture. Jean-Gab et Manu poursuivent leur chemin mais le bruit survient à nouveau, plus fort. Ils arrêtent la voiture et se décident à ouvrir le coffre : ils y découvrent une mouche géante et se mettent en tête de la dresser pour gagner de l’argent avec l’insecte.
Face à elle, Quentin Dupieux réunit donc les deux comparses du Palmashow, David Marsais et Grégoire Ludig, deux ans après avoir dirigé ce dernier en solo dans Au Poste ! (2018).

Mandibules de Quentin Dupieux
© Memento Films Distribution

Jean-Gab s’investit pleinement et avec assiduité dans le dressage de leur nouvel animal de compagnie pendant que Manu assure l’intendance, c’est-à-dire trouver des plans pour le gîte et le couvert. Tiens, par exemple, se faire invités dans une magnifique villa au bord de la mer par une charmante jeune femme qui croit avoir reconnu un ex !

Comme d’habitude, le réalisateur français de Mandibules propose une galerie exceptionnelle de personnages tous plus insolites et déjantés les uns que les autres. Ce qui change avec Mandibules par rapport aux précédents films de Quentin Dupieux, c’est une atmosphère ensoleillée, lumineuse, et surtout dénuée d’issue fatale. En effet, lorsqu’il a terminé Le Daim (2019), Quentin a réalisé que tous ses films étaient des comédies fortement imprégnées par la mort

Effectivement, dans chacun de mes films, un ou plusieurs personnages y trouvent systématiquement la mort, souvent brutalement, et la plupart du temps de façon inattendue et/ou choquante pour le spectateur. Mon cinéma sera toujours habité par les mêmes obsessions, la même écriture et le même sens de l’humour. C’est une certitude, je ne sais pas faire autrement. Avec Mandibules, j’abandonne enfin la mort pour m’intéresser à la vie.

En témoignent les images du rôle incarné par Adèle Exarchopoulos, qui montre ici une toute nouvelle facette de son talent dans le rôle d’Agnès, une jeune femme qui parle un peu fort depuis un accident de ski.

Contrairement à son premier long métrage, Steak, dans lequel Quentin Dupieux prenait plaisir à défaire le duo formé par Eric Tudor et Ramzy Bedia, pour en extraire un humour très noir, il a cherché dans Mandibules à magnifier le tandem comique et improbable formé par Grégoire Ludig et David Marsais en mettant l’accent, avec beaucoup de bienveillance, sur leur leur complicité et leur légèreté. La protagoniste qui anime le duo de bras cassés d’une souffle nouveau et qui déchaîne les passions, c’est, bien sûr, la mouche, que l’on ne voit pas toujours à l’écran mais dont on sent à la présence.

Un choix qui se révèle très judicieux puisque le duo du Palmashow s’intègre à merveille dans le univers absurde et incroyablement extravagant du metteur en scène. La distribution est détonante, regroupant : Adèle Exarchopoulos (Palme d’Or à Cannes en 2013, César et prix Lumières 2014 du meilleur espoir pour La vie d’Adèle, qui interprète ici Agnès), India Haïr (Cécile), Coralie Russier (Sandrine), Bruno Lochet (Gilles), entre autres. Soulignons la présence au générique du rappeur belge Roméo Elvis, qui fait ici ses premiers pas en tant qu’acteur et s’en sort plutôt bien.

Tourné dans le Sud de la France, Mandibules invite à un moment d’évasion de l’esprit, bienvenu en ces temps anxiogènes, distillant savamment absurdité, bouffonnerie, cocasserie et humour. Saluons le grand art de Quentin Dupieux qui non seulement a écrit le scénario mais assure aussi direction de la photographie, le montage et la musique du film.

On attend avec impatience sa prochaine fantaisie !

Prochainement dans les salles en Suisse.

Firouz.E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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