Mostra 2022 : Hanging gardens (Janain Mualaqa), du cinéaste irakien Ahmed Yassin Al Daradji, présenté dans Orizzonti Extra, plonge le public dans le labeur des chiffonniers de Baghdad

Hanging Gardens (Janain Mualaqa) s’ouvre sur une vue panoramique de décharges à ciel ouvert puis la caméra d’Ahmed Yassin Al Daradji se rapproche de silhouettes que l’on distingue difficilement dans les fumées de poussière et de saleté. On songe aux chiffonniers du Caire, ensuite, on réalise qu’au vu des vastes étendues qui entourent cette gigantesque décharge, nous nous trouvons dans un autre pays du Moyen-Orient : l’Irak. Une discrète indication en bas de l’image à droite vient nous le confirmer : « Baghdad 2021 ».

— Hussain Muhammad Jalil – Hanging Gardens (Janain Mualaqa)
Image courtoisie La Biennale di Venezia

Les frères As’ad (Hussain Muhammad Jalil), douze ans et Taha (Wissam Diyaa), vingt-huit ans, gagnent donc à peine leur vie en tant que ramasseurs d’ordures dans les « jardins suspendus » – le surnom local des dépotoirs fumants de Bagdad – mais ils tirent le meilleur parti de ce qu’ils ont. Rapidement, on comprend que les deux frères ont perdu le reste de leur famille. L’aîné entraîne son petit frère à ramasser les détritus pour le doyen qui surveille tout et tous et impose son diktat. L’unique présence féminine qui éveille le sens de Taha est la fille du voisin, jalousement surveillée et cachée derrière de grandes tentures, mais que Taha parvient à guetter furtivement depuis un trou dans le mur de sa terrasse, lançant à la jeune femme quelques œillades timorées.

Un jour, As’ad découvre une poupée sexuelle laissée par les soldats américains. Lorsqu’il ramène l’objet tabou à la maison et la présente comme une beauté fatale, Taha gifle son petit frère pour avoir ruiné leur réputation. As’ad se retire dans les jardins suspendus pour se faire une nouvelle maison auprès de sa découverte miraculeuse dont il va prendre soin au fil des jours. Il va la laver, la coiffer, lui vernir les ongles, lui acheter une robe dans le souk et la prénomment Salwa. Quand As’adet son ami Amir (Akram Mazen Ali), quatorze ans, qui sillonne les rues sur son triporteur, découvrent que la poupée peut parler, ils lui apprennent le langage de la séduction en arabe et la mettent au travail. Salwa a tôt fait de remporter un franc succès et la file d’attente pour accéder à ses faveurs, toujours consentantes, et ses extases déclamées en arabe, sont de plus en plus importantes. Pour As’ad et Amir, les affaires explosent, rehaussant leur réputation tout en leur permettant de mieux gagner leur vie. Salwa les rend populaires et adulés auprès des adolescents locaux et dangereusement surveillés par les hommes de main du patriarche local, El haji, qui leur scande des ordres que les sbires exécutent aussitôt… Y compris quand il s’agit de « prendre soin d’une personne » !

Le réalisateur irakien, Ahmed Yassin Al Daradji (1986), connu des cinéphiles puisqu’il est du Berlinale Talents et un ancien élève de la London Film School, signe avec Hanging Gardens (Janain Mualaqa) un film à la dimension poétique mais aussi à la portée socio-politique forte. Le cinéaste traite de thèmes universels – la paix, la guerre, l’amour fraternel, familial, amical, mais aussi les sentiments amoureux et le sexe, la corruption, la religion et ses interprétations, entre autres – mais qui prennent une intensité supplémentaire vu les années de guerre qui ont détruit l’Irak. D’ailleurs, le « terrain de jeu » d’As’ad est un tank américain, laissé sur place, poussiéreux, mais fonctionnel pour lui servir d’abri.

Élaborant un scénario subtil, Ahmed Yassin Al Daradji développe des thématiques qui parlent à tout le monde tout en les implantant parfaitement dans le contexte culturel et politique de son pays, offrant à chaque personnage sa bienveillance sans le juger ni le condamner, laissant leur libre arbitre aux spectateurs.

Le réalisateur irakien mentionne ses intentions de réalisation :

« J’ai un double objectif : remettre en question le statu quo et divertir. Je veux poser des questions non pas en étant provocateur ou en causant de la détresse, simplement en racontant une histoire émotionnellement engageante dans laquelle les personnages se demandent « Et si ? », et le public se demande « Que ferais-je à leur place ? »

Tous les acteurs offrent un jeu particulièrement convaincant, mais il faut noter la présence charismatique du tout jeune As’ad Hussain Muhammad Jalil qui interprète As’ad et qui distille une incroyable palette de regards et d’attitudes. Quant aux autres acteurs, le réalisateur commente :

« J’ai choisi mes jeunes acteurs et réuni l’équipe de soutien du quartier où j’ai grandi. Ce sont les experts des thèmes et des dilemmes du film et mes partenaires créatifs. Nous avons parcouru une ligne fine pour transmettre la vérité de l’histoire d’As’ad dans ses détails les plus intimes et les plus poignants. Le résultat témoigne de ce qu’il faut non seulement pour survivre, mais aussi pour vivre avec sens et intégrité dans l’Irak d’aujourd’hui. »

On ressort de cette escapade dans les faubourgs défavorisés de Baghdad à la fois sous le charme du jeu des comédiens et empli de questionnements sur la réalité d’un pays meurtri qui tente, à l’instar des jeunes protagonistes du film, de survivre tant bien que mal !

Firouz E. Pilet, Venise

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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