PFC’E 2021 – An Unusual Summer de Kamal Aljafari, un manifeste poétique et politique extrait d’une caméra de surveillance

Depuis son premier film The Roof (2006), Kamal Aljafari sonde l’espace de la mémoire individuelle et collective à travers la matière de l’observation qu’il retravaille et restitue à l’écran avec son propre regard. Son dernier film expérimental, An Unusual Summer, entraîne le public dans une enquête à suspense : qui dans le voisinage vandalise la voiture de son père ?

An Unusual Summer de Kamal Aljafari
Image courtoisie Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E)

La famille d’Aljafari habite en Israël, dans le quartier arabe de Ramla, surnommé Le Ghetto. Pendant l’été 2006, la voiture familiale est vandalisée trois fois. Le père décide de placer une caméra de surveillance depuis son balcon pour découvrir qui est l’auteur des méfaits. En 2016, il décède et en fouillant dans ses affaires, Kamal Aljafari découvre les bandes d’images conservées. Il y découvre les passants, les voisins, la famille qui vaquent à leurs occupations, vont et viennent et reviennent. Rapidement, l’attention est captivée par les images qui défilent, on se surprend à scruter les comportements, à essayer de déceler ce qui pourrait être suspect, offrir un indice, alors que ce qui passe sur l’écran sont des choses parfaitement anodines. Il y a des gens qui touchent systématiquement les voitures quand ils passent devant elles ; un soir un gars lance une pierre, est-ce lui ?!;  un homme lève la tête vers le balcon et regarde droit dans la caméra, et si c’était lui !? D’un matériau a priori ennuyant, le cinéaste fait un tableau passionnant du monde qui passe devant un balcon. Et cette tension qui monte : va-t-on découvrir qui est le vandale ?
Lorsque l’attention visuelle se relâche, une question traverse l’esprit : quid de la sphère privée dans l’espace public, de la société de surveillance ? Question assez rapidement évacuée par l’effet de réabsorption dans cet été 2006 et cette petite pulsion coupable de fascination voyeuriste.

Le côté expérimental du film est, lui aussi, fascinant, les images de piètre qualité sont travaillées par Aljafari qui ne se contente pas de les restituer. Il scénarise son film-essai par le choix des images, leur montage, les angles et les profondeurs de champs qu’il va rechercher dans ce matériel brut, par le bruitage qu’il insère; il ne se contente pas de mettre bout à bout les images, il réalise un travail scénaristique et technique remarquable pour créer son narratif. Parfois, il resserre tellement les cadres, zoome à outrance dans l’image, les dépixelise que l’on n’aperçoit plus que les formes, les couleurs et les flux des mouvements captés dans l’enregistrement. Les dix dernières minutes jouent avec la matière visuelle, en sous et sur-exposition, transformée, réduite à ses propres brouillages et le grain primaire du polycarbonate des bandes magnétiques.

Le cinéaste ne s’embarrasse pas de commentaires en voix off, il évacue l’explicatif pour décaler le propos vers l’impressionnisme réflexif à travers des incises de cartons telles qu’on les connaît dans les films muets. Le récit conté à travers ces quelques mètres carrés d’un quartier devient au fil des séquences un récit-monde qui trouve son apogée dans les cinq dernières minutes poignantes ; de courts récits qui défilent, écrits sur l’image en noir et blanc, complètement brouillée telle les fins de vieilles cassettes VHS, des récits anodins de petits événements quotidiens qui prennent une dimension qui les dépassent, racontant par petites touches les souffrances individuelles et collectives d’un peuple dont précisément le quotidien universel de routine est constamment cisaillé par l’injustice, l’arbitraire, l’effort de survie et d’adaptation aux événements de déracinement, d’occupation, de violence.

Une fois, il y avait un figuier que nous ne pouvons pas voir devant une maison qui n’est pas la nôtre et il y avait un jardin avec un figuier géant
Enfant, je passais mes étés à monter sur le figuier pour remplir des paniers de paille avec des figues vertes grosses comme des pommes
Ma sœur était plus courageuse que moi
Nos corps nous démangeaient à cause des feuilles de figuier
Mon oncle Issa est revenu un jour, j’ai entendu dire que la Croix-Rouge l’avait autorisé à rendre visite à ma mère
C’était un été chaud, peut-être le mois d’août, il était tous les jours dans le jardin, nettoyant et creusant autour du figuier
Avant de repartir il grava mon nom sur le figuier
Des années plus tard, les bulldozers sont venus déraciner le jardin et l’arbre
Je suis resté là, mon père est arrivé dans sa voiture, il était trop tard
Je n’ai plus jamais goûté de figues

De Kamal Aljafari; Allemagne, Palestine occupée; 2020; 80 minutes.

À voir à Genève, à l’occasion des Rencontres cinématographiques Palestine Filmer C’est Exister, le dimanche 28 novembre 2021 à 19h30 au Spoutnik.

Malik Berkati

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