Avec The Power of the Dog, Jane Campion plonge dans le western avec brio et lyrisme

Basé sur le roman éponyme de 1967 de Thomas Savage, The Power of the Dog, projeté à la dernière Mostra de Venise, suit la vie quotidienne des frères Phil (Benedict Cumberbatch) et George (Jesse Plemons) Burbank, propriétaires d’un ranch. Originaires du Montana, Phil et George Burbank ont beau être frères, ils mènent une vie diamétralement opposée. Autant Phil est raffiné, brillant et cruel, autant George est flegmatique, méticuleux et bienveillant. À eux deux, ils sont à la tête du plus gros ranch de la vallée du Montana, une région, loin de la modernité galopante du XXème siècle, où les hommes, rustres et machos, assument toujours leur virilité et où l’on vénère la figure de Bronco Henry, le plus grand cow-boy que Phil ait jamais rencontré.

— Benedict Cumberbatch – The Power of the Dog
© 2021 Ascot Elite Entertainment Group

Ainsi, dans ce début du XXème siècle, pris entre le Far West à l’ancienne, figé dans des traditions qui semblent désormais obsolètes, et la modernité qui s’annonce, les deux frères, malgré leur différence de caractère, vivent et dorment ensemble depuis quarante ans. Lorsque George épouse en secret Rose (Kirsten Dunst), une jeune veuve, Phil, ivre de colère, se met en tête d’anéantir celle-ci par tous les moyens et il n’est pas à court d’ingéniosité. Il cherche alors à atteindre Rose en se servant de son fils Peter (Kodi Smit-McPhee), un jeune garçon sensible et efféminé, comme d’un pion dans sa stratégie sadique et sans merci… peu à peu, la jeune épouse, désemparée, sombre dans l’alcool.

Dès l’ouverture, soutenue magistralement par la partition envoûtante du musicien Jonny Greenwood (membre de Radiohead), The Power of the Dog annonce le contexte rocailleux, abrupt, sans concession de ce milieu viril où perce la sensualité inavouable, coupable et vénéneuse de celui que tous les cow-boys considèrent comme leur chef de file, Phil. Aux yeux de tous, Phil est un éleveur despotique du Montana qui inspire la peur et la crainte à ceux qui l’entourent et même au-delà des clôtures du ranch.

À travers la performance remarquable de Benedict Cumberbatch – les autres actrices et acteurs sont tout aussi remarquables chacun dans leur registre – la tension entre les divers personnages, mais en particulier entre Phil et Rose, puis entre Phil et Peter, est soutenue, tangible, anxiogène. De bout en bout, les spectateurs sentent que quelque chose de grave se trame sans savoir de quoi il s’agit. Un geste, un regard, un silence, chargé de non-dits ou de préférences inavouables : tout détail, a priori anodin, peut susciter une situation explosive.

 

Jane Campion a opté pour une mise en scène en strates, mise en valeur par la musique de Jonny Greenwood et de la photographie lumineuse d’Ari Wegner. Aux côtés de Benedict Cumberbatch, qui a choisi de ne pas se laver pendant le tournage pour qu’il puisse, rien qu’à l’odeur, entrer pleinement dans son personnage et créer l’effroi, la distribution est judicieuse et chaque acteur et actrice offre une performance exceptionnelle : Kirsten Dunst, Jesse Plemons, Kodi Smit-McPhee, Thomasin McKenzie, Genevieve Lemon, Keith Carradine et Frances Conroy sont toutes et tous émérites et incarnent avec brio leurs personnages qui marquent bien au-delà de la projection.

Jane Campion, apparue avec sa longue chevelure blanche à Cannes comme à Venise, où elle a remporté le Lion d’argent de la meilleure réalisation, se moque des attentes du showbiz et reste non seulement toujours naturelle mais ne redoute pas de se faire rare. Douze ans après Bright Star, The Power of the Dog, son huitième long métrage en trois décennies, sonne son retour au cinéma tout en osant, de manière iconoclaste, casser les codes de masculinité du western. Mais si la réalisatrice néo-zélandaise est restée éloigné des grands écrans durant ce laps de temps, elle a assumé deux saisons de la série Top of the Lake.

Questionnant la masculinité toxique à travers l’intrigue de The Power of the Dog, Jane Campion découpe le récit de ce huis clos psychologique – car c’est bien la psychologie plus que les actes des personnages qui nourrit ce récit – en plusieurs chapitres qui deviennent des pièces d’un puzzle qu’elle ajuste et combine au fil de la narration. Planté dans un décor ouvert qui s’étend à perte d’horizon, pour compenser l’étroite exiguë des mentalités, la caméra ponctue des plans panoramiques picturaux avec des scènes où la brutalité, voire la barbarie des hommes bruts de coffre jaillit comme dans la scène de castration des taureaux à mains nues ou la scène de vivisection d’un lapin.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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