PFC’E 2021 – The Journey of the Others de Jaime Villareal, une mise en abîme puissante de l’art comme moyen de résistance avec le Freedom Theatre, dans le camp de réfugiés de Jénine en Palestine occupée

Le documentaire de Jaime Villarreal  prend comme point de départ l’entreprise a priori vouée à l’échec des membres du Freedom Theatre de Jénine, en Cisjordanie, de jouer leur pièce The Siege aux États-Unis, pour nous raconter l’histoire du Freedom Theater et ses enjeux culturels, politiques et sociaux. À travers les préparatifs et le suivi des acteurs le cinéaste chilien expose les dynamiques de résistance à travers la culture, du pouvoir symbolique qu’elle véhicule, mais aussi de l’effet salvateur qu’elle peut avoir sur des populations en situation de tension permanente.

The Journey of the Others de Jaime Villareal
Image courtoisie Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E)

Ce théâtre a été fondé par Juliano Mer Khamis, israélien d’une mère juive et d’un père chrétien palestinien, en 2006, dans la veine du travail de sa mère, Arna Mer Khamis, lauréate du Prix alternatif pour la Paix et qui, avec l’argent reçu pour ce Prix, avait créé un théâtre pour les enfants dans le camp de Jénine au début des années nonante. Son fils lui avait d’ailleurs rendu hommage dans un formidable documentaire, Les enfants d’Arna (2003), co-réalisé avec Danniel Danniel.
Rapidement, cet espace de liberté d’expression et de culture de résistance dérange, non seulement les Israéliens mais surtout certaines factions palestiniennes. Il sera assassiné en devant le théâtre en avril 2011. Les co-fondateurs du Théâtre de la Liberté reprennent les rennes de l’entreprise culturelle, la développent en Cisjordanie et font connaître ses productions en Europe et aux États-Unis.

The Journey of the Others traduit plusieurs traumatismes qui traversent la société palestinienne de Cisjordanie, avec pour fil rouge la voix off et les dessins d’un petit garçon, Wadee, qui dit avec le plus grand calme :

Il n’y a pas de rêve sans chagrin.

Les acteurs et l’équipe du Freedom Theater ont justement ce rêve de présenter au monde leur pièce The Siege, qui met en scène six combattants de la liberté terrés dans l’église de la Nativité à Bethléem. Une tournée étasunienne avait été organisée ; bien sûr, à chaque étape, les bâtons dans les roues deviennent de plus en plus nombreux pour devenir des obstacles quasiment insurmontables, allant de la demande des visas aux pressions faites aux États-Unis pour annuler leur venue. Pour finir, la tournée se réduit à une première à l’université de New York après que les autres salles ont annulé les représentations et que leur régisseur plateau a été arrêté, enchaîné, à son arrivée sans motif connu, détenu dans un centre de rétention pendant deux jours avant d’être expulsé. La représentation pourra-t-elle avoir lieu ? C’est tout le suspense de cet aspect du film.

The Journey of the Others de Jaime Villareal
Image courtoisie Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E)

Parallèlement à cette restitution de lutte quotidienne, le réalisateur nous fait entrer dans l’espace apaisé du petit garçon, grâce au programme théâtral et artistique du centre pour enfants qui fait partie du Théâtre de la Liberté. Ce lieu est le poumon de la résistance par la culture et l’art. La résistance pacifique du lieu n’exclue pas de son espace la résistance violente – des enfants qui avaient participé aux activités du centre culturel se sont retrouvés dans la résistance armée et des adultes qui faisaient partie de la résistance sont passé du côté de cette autre forme de résistance, tel Zakaria Zubeidi, co-fondateur du théâtre qui raconte cette anecdote emblématique :

Lorsque nous cherchions un lieu, il y avait cet endroit abandonné, fermé par un vieux cadenas rouillés dont plus personne n’avait la clef, j’ai pris mon arme et fait céder le cadenas avec la crosse.

Le théâtre a donc été littéralement ouvert par une arme…

Zakaria Zubeidi explique aussi sa démarche :

Beaucoup de gens disent que je suis passé de la résistance armée à la résistance culturelle. Il ne s’agit pas de résistance par la culture, il s’agit de la culture de la résistance. La culture est la base de tout.

L’outil de résistance à l’oppression par la culture est un soft power, à l’instar d’autres outils de lutte pacifique, qui traditionnellement fait d’autant plus peur qu’il ôte aux oppresseurs la justification de leurs actes de contraintes par la violence d’État. Évidemment, cela reste symbolique, lorsqu’un appareil d’État passe outre les droits fondamentaux et la légalité internationale, il n’y a pas grand-chose qui peut l’arrêter, mais dans l’arsenal des moyens de résistance, c’est une épine évidente dans le pied qui entend écraser une population ou un groupe de population qui mobilise de nombreuses ressources de l’État oppresseur – diplomatiques, économiques,  de propagande, policières et militaires, judiciaires. Dans le cas particulier du Théâtre de la Liberté, il se trouve entre le marteau d’une entité colonisatrice et l’enclume de plusieurs entités qui ne parviennent pas à se constituer au-delà du plus petit dénominateur commun, celui de l’autodétermination.

— The Journey of the Others de Jaime Villareal
Image courtoisie Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E)

Ce théâtre, c’est aussi un espace suspendu hors de l’espace-temps suffocant, angoissant d’un quotidien incessamment ponctué par les bruits de la guerre, pour de nombreux enfants de Jénine. Il permet à Wadee et ses camarades de s’exprimer, de trouver une voie cathartique à leurs peurs, leur intranquilité permanente. L’art comme modalité de thérapie n’a rien de nouveau, mais dans des sociétés où la psychologisation des maux collectifs et individuels se heurte à une grande défiance, si ce n’est un rejet total, il s’avère être un levier alternatif pour certain.es salvateur.

Jaime Villarreal instille une énergie dans le montage du film qui reflète ce sentiment à la fois d’urgence et de blocages incessants qui, au lieu d’arrêter les individus dans leurs démarches et les laisser s’en remettre à la fatalité, les obligent à chercher continuellement  à s’adapter, à trouver d’autres chemins, à ne jamais baisser les bras. C’est ainsi que les membres de la troupe de théâtre arrivent, contre toute attente, à avoir des visas pour les États-Unis. Leur volonté de vouloir amener au cœur de la puissance du monde occidental leur version de l’Histoire, à rendre gorge sur scène de la réalité vécue et ressentie, dans sa dimension politique et sociétale, déplace des montagnes d’obstacles. Le message martelé est d’une simplicité et évidence déconcertantes, et pourtant nourri de cette énergie du désespoir de ne pas être entendu : la puissance coloniale a fabriqué une image  qui les essentialise collectivement en terroristes.

« Nous voulons montrer que nous sommes des gens normaux, qui s’aiment, se marient, se disputent, rient, pleurent, etc. Des gens comme tous les gens de cette planète. Le cœur du combat est d’exister dans le respect et la dignité comme n’importe qui sur cette terre. »

The Journey of the Others, au-delà du contenu qu’il véhicule, est très engageant cinématographiquement, avec une magnifique photographie signée Sebastián Lara, loin de toute image misérabiliste, qui sublime la vie pourtant sciemment conditionnée pour être usante et constamment soumise à l’arbitraire et l’humiliation. Le récit est habilement augmenté, sans en abuser, d’incises de dessins, d’images animées et d’images d’archives, accompagné d’une belle bande-son, avec pour thème, Perfect Sense II de Roger Waters.

De Jaime Villarreal ; Chili, Jordanie, Palestine occupée ; 2019 ; 76 min.

À voir à Genève, à l’occasion des Rencontres cinématographiques Palestine Filmer C’est Exister, le dimanche 28 novembre 2021 à 11h30 au Spoutnik.

Malik Berkati

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