Rencontre avec les trois commissaires de l’exposition « Pagnol raconte Pagnol »: Nicolas Pagnol, Valérie Fédèle, Nicolas Dromard

Jusqu’au 31 décembre 2022, l’exposition Pagnol raconte Pagnol évoquant 20 ans de l’histoire du Cinéma de Marcel Pagnol, invite à déambuler dans les entrailles de l’œuvre et de la vie de l’artiste, sur 300 m², au travers d’objets et de pièces provenant des collections particulières et des archives familiales des Pagnol. Lire la présentation de l’exposition ici.


Florence Signoret : Que représente pour vous cette exposition, Nicolas Pagnol ?

Nicolas Pagnol: Je suis très heureux d’avoir pu présenter d’autres pièces que celles que l’on avait présentées à Aubagne et, qu’aujourd’hui, l’on propose au Château de la Buzine ! Mon bonheur sera absolu lorsque le Musée dédié à Marcel Pagnol verra le jour à Allauch. Et cette exposition « Pagnol raconte Pagnol » en est en quelque sorte un véritable avant-goût. Nous aurons bientôt un vrai Musée Pagnol, à Allauch, là où se situe la Bastide Neuve, là où Marcel courait quand il était enfant. Cette aventure d’exposer tous ses objets personnels comme professionnels, c’est aussi un moyen de montrer aux potentiels mécènes du Musée que cette exposition sur mon grand-père, ce n’est pas n’importe quoi : Il y a de très belles pièces présentées, une infime partie de la collection, mais des pièces uniques. Ce sont des objets parfois très intimes de mon grand-père, avec sa canne par exemple, son visa, etc. Et l’intérêt pour moi de cette exposition sur mon grand-père, c’est de montrer à nouveau, son œuvre, bien sûr, mais aussi la personne extraordinaire qu’il était, avec une destinée tout aussi extraordinaire. Ainsi, ces pièces uniques exposées ramènent non seulement à sa destinée, mais aussi à son œuvre : des objets professionnels qui renvoient à l’œuvre et des objets personnels qui plongent dans son histoire, comme l’harmonica et la flûte du petit Paul, la massette du grand-père André, ses papiers d’identité… ça nous nourrit un petit peu de son quotidien et de sa grande histoire. Cette exposition, c’est mon grand-père !

— Nicolas Pagnol
Image courtoisie Château de la Buzine

F-S : Il avait un beau physique… Aurait-il voulu être acteur ?

N-P : Mon grand-père disait pour « une femme, être actrice, c’est la quintessence de la féminité et pour un homme, c’est la quintessence de l’ignominie ».

F-S : Pourquoi disait-il cela ?

N-P : Parce qu’une actrice vit de sa beauté, de sa féminité, de son jeu d’actrice, bien-sûr. Ce que Marcel voulait dire par là, c’est qu’un homme ne devait pas séduire ou être dans la séduction permanente. À qui s’identifie-t-il dans ses œuvres ? À des hommes simples.

F-S : Mais d’un autre côté, le cinéma américain de l’époque montrait des hommes beaux ?

N-P : Oui, mais si vous prenez John Wayne qui était très costaud, il était entièrement refait par la chirurgie esthétique. Dans l’esprit de Marcel, c’était se comporter comme une femme que de paraître beau. Un homme n’avait pas à paraître beau, il avait à être ce qu’il est : simple, fort, intelligent, volontaire, etc.

F-S : Sur quoi voulez-vous insister à propos de votre grand-père, Nicolas Pagnol ?

N-P : Je voudrais insister sur le fait que Marcel Pagnol était un défenseur de la culture française contre la culture américaine, contre la culture allemande ; c’est un des derniers grands représentants du génie français.

F-S : Est-ce que c’était un génie ?

N-P :  Oui bien sûr, même si ce n’est pas à moi de le dire. Mais en tout cas, il est considéré par beaucoup comme un génie. Il était pétri de culture latine, grecque, romaine, anglaise. Il a été professeur d’anglais : Il a traduit Shakespeare, Virgile. Mais il reconnaissait la singularité de la culture française. Molière, Shakespeare, Ovide, il avait une connaissance encyclopédique.

F-S : Si encyclopédique qu’il pouvait lui-même savoir ce dont il avait envie de parler dans ses livres ?

N-P : Non, je ne pense pas… Ce n’était pas conscient. Comme il le disait très bien : « Un auteur fait des œuvres sans rien y comprendre comme un figuier fait des figues ». C’est sa nature ! C’est ensuite le public qui juge. D’ailleurs, il était très surpris de son succès, Marcel. Quand il écrit les Souvenirs d’enfance, en 1957, il est stupéfait du succès de son bouquin, alors qu’il a 62 ans et a déjà eu du succès au théâtre et au cinéma.

F-S : Marcel Pagnol était-il un éternel émerveillé ?

N-P : Il avait une vision assez pessimiste de nature. Alors éternel émerveillé, non… mais éternel surpris de son propre succès, oui !

Interview de Valérie Fédèle, Directrice générale et artistique du Château de la Buzine.

— Valérie Fédèle, Directrice générale et artistique du Château de la Buzine
Image courtoisie Château de la Buzine

Florence Signoret : À quoi doit-on le succès de l’exposition « Pagnol raconte Pagnol » qui se prolonge jusqu’au 31 décembre 2022 ?

Valérie Fédèle : Le succès de cette exposition est dû à une dimension pédagogique très forte. Nous avons reçu et recevons toujours beaucoup de demandes d’établissements scolaires pour visiter l’exposition « Pagnol raconte Pagnol ». Ces visites ont rempli le calendrier de mai et juin 2022. Seulement, beaucoup d’autres écoles de Marseille et sa Métropole comme celles d’Allauch, de Plan-de-Cuques, d’Aubagne qui n’avaient pas encore visité l’exposition ont repris contact avec le Château de la Buzine en septembre 2022, pour demander une visite à leur tour. Ainsi, nous avons réparti ces très nombreuses nouvelles demandes sur les mois de septembre, octobre, novembre et décembre 2022, ce qui a entraîné la prolongation de la durée de l’exposition, qui devait s’arrêter, à l’origine, le 18 septembre 2022. Marcel Pagnol fait partie de notre patrimoine et nous tenons à cette notion de transmission vers les jeunes générations car l’éducation pour les enfants est un volet très important dans notre projet artistique. Il nous tenait à cœur de pouvoir recevoir toutes les écoles qui en avaient formulé la demande. Et nous sommes ravis que ce soit ces nouvelles générations qui s’emparent majoritairement de l’exposition, même si les touristes et les familles sont également venus en nombre découvrir les coulisses de la vie de Marcel Pagnol, et particulièrement celle du cinéaste. On peut se procurer des informations supplémentaires sur le site Internet du Château de la Buzine.

F-S : En quoi, à vos yeux, cette exposition est particulière, parmi toutes celles qui ont figuré au sein du Château de la Buzine ?

V-F : Le Château de la Buzine, c’est le Château de ma Mère de Marcel Pagnol : Il est ici le maître des lieux. Cette exposition fait donc partie de l’ADN du Château de la Buzine. Elle comporte une dimension toute particulière avec beaucoup d’émotion, car Nicolas Pagnol, le petit-fils de Marcel Pagnol, qui est notre président, nous a confié les objets personnels de son grand-père ainsi que les histoires qui y sont associées. Il en existe beaucoup autour de Jacqueline Pagnol, la grand-mère de Nicolas, et l’Amour et « le petit brin de folie » de Marcel Pagnol, comme il aimait l’appeler. On ne peut être que très émus quand on recrée l’histoire de la vie intime et publique à la fois, de Marcel Pagnol. Le commissariat de cette exposition, j’ai eu le privilège de pouvoir le réaliser avec Nicolas Pagnol et Nicolas Dromard. C’est une histoire d’amitié qui dure depuis des années entre nous trois, un peu dans la philosophie de Marcel Pagnol qui aimait s’entourer de ses amis pour travailler, impulsant à l’ambiance de ses tournages, convivialité et amitié entre lui, ses acteurs et les membres de ses équipes de tournage. C’était vraiment une grande famille et c’est cet esprit-là que nous avons voulu retranscrire en créant ensemble, cette exposition.
Enfin, Marcel Pagnol, c’est un peu notre grand-père à tous car il a tellement fait partie de nos vies en racontant, magnifiant notre enfance, quand il narre la sienne dans les collines. On s’y retrouve tous car ses récits nous rappellent les maisons de vacances, la nature. On a tous un oncle Jules, une tante Rose, une maman que l’on chérit plus que tout, un papa que l’on admire. Marcel, c’est le petit garçon, l’enfant qu’il y a en nous tous, et c’est en même temps, notre grand-père tant il a fait partie de notre enfance, de notre vie !

Interview de Nicolas Dromard, metteur en scène et comédien passionné par l’œuvre de Marcel Pagnol.

Nicolas Dromard, metteur en scène et comédien
© Guillaume Marbeck

F-S : Pourquoi vouliez-vous participer, en tant que commissaire, à l’aventure de cette exposition « Pagnol raconte Pagnol » ?

N-D  : C’est d’abord une histoire d’amitié, de bande qui me lie à Nicolas Pagnol et Valérie Fédèle. Nicolas Pagnol et moi, nous nous connaissons depuis 20 ans. C’est également la deuxième exposition que je fais avec lui, la première, intitulée « De l’encrier au projecteur », a été conçue à Aubagne, pour l’occasion des 120 ans de la naissance de Marcel Pagnol. Pour cette exposition : « Pagnol raconte Pagnol », tout s’est déroulé très simplement : nous savions, tous les trois, ce que nous voulions montrer de Pagnol, l’homme du cinéma parlant, mais aussi le fédérateur qui savait rassembler ses amis autour de lui, et l’entrepreneur qui se révélait être un homme extrêmement curieux de tout. C’était quelqu’un qui réfléchissait beaucoup, qui osait et qui expérimentait ses idées : il se servait de sa tête comme de ses mains.

F-S : C’est rare, voire unique, pour un auteur de filmer ses propres œuvres dans l’histoire du Cinéma ?

N-D : Au début du cinéma parlant, oui. Dans sa carrière, Marcel Pagnol a fait trois métiers artistiques distincts : il est, d’abord, un auteur de pièces de théâtre, puis il devient cinéaste en 1931, et à partir de 1957, il sera romancier en écrivant les quatre tomes de ses Souvenirs d’enfance : La Gloire de mon père (1957), Le Château de ma mère (1957), et Le Temps des secrets (1960). Mais les premiers films que Marcel Pagnol tourne ou fera tourner, sont adaptés, avec un droit de regard, de ses pièces de théâtre, comme Marius en 1931 et Fanny en 1932.
En 1931, Marcel Pagnol est un homme de théâtre qui a fort bien réussi… et qui se dirige vers un art nouveau : le 7e art, le cinéma parlant. Écrire pour le cinéma sera un véritable combat pour Marcel Pagnol. Il se met à dos, les gens du cinéma muet qui ne voulaient pas perdre leur monopole, et ceux du théâtre, qui lui reprochaient de faire du théâtre en boîte et de trahir cet art qui avait fait de lui l’homme qu’il était, déjà riche et célèbre. Mais Marcel ne déviera pas et après avoir adapté plusieurs de ses œuvres, il se mettra à écrire, pour le cinéma parlant, directement des scénarios. Il existe donc une partie de ses films issus de ses propres pièces de théâtre, comme Marius et Fanny, et des films écrits en direct pour le cinéma, à l’instar de La Femme du boulanger – qui, plus tard, deviendra un livre, et plus tard encore, une pièce ! Quant à César (1936), Marcel Pagnol l’écrit d’abord pour le cinéma, dans lequel jouera Raimu, avec l’idée d’en faire une pièce par la suite… mais sans Raimu, puisque ce dernier meurt en 1946 et n’aura jamais l’opportunité d’y jouer ! La partie purement romanesque de Pagnol, c’est-à-dire les Souvenirs d’enfance débutés en 1957, Pagnol avait dans l’idée d’en faire un tournage – il existe, à ce sujet, des écrits dans lesquels il souhaitait que Jacqueline, sa femme, joue dedans – mais il ne le fera jamais, car, à plus de 70 ans, cela demandait une énergie qu’il n’avait plus. Ainsi, les romans écrits par Marcel Pagnol à partir de 1957, sont restés, du temps de Pagnol, des romans… jamais adaptés au cinéma par ce dernier. D’où le troisième métier de romancier de Marcel Pagnol, après celui d’auteur de théâtre et de cinéaste.

F-S : Comment commence la passion de Marcel Pagnol pour les mots ?

N-D : Dès le collège, il écrit des poèmes. Il lit très tôt aussi… Son père, instituteur, n’y est pas pour rien ! Plus tard, il crée avec ses amis la revue littéraire Fortunio, en 1914, et voudrait devenir un grand romancier. Mais à Paris, il va être attiré par l’art du théâtre. Sa première pièce coécrite en 1925, Les Marchands de gloire, avec Pierre Renoir, mis en scène par Gabriel Signoret est jouée au Théâtre de la Madeleine. Puis, ce sera Jazz en 1926. Il se rend compte que c’est dans le théâtre qu’il gagne beaucoup d’argent, et Marcel Pagnol, positivement ambitieux, suit cette voie qui sera couronnée de succès. À cette époque, le théâtre lui prend toute son énergie, même si dans un coin de sa tête, l’écrivain reste ancré.

F-S : Et cette exposition Pagnol raconte Pagnol montre Marcel Pagnol, le cinéaste ?

N-D  : Oui, en partie, parce que l’on ne peut pas raconter sur 300 m², un artiste qui a une vie aussi intense dans le détail, avec ses trois métiers différents. Chaque film pourrait faire l’objet d’une exposition. Mais ce que nous voulions, au Château de la Buzine, qui est la Maison des Cinématographies de Méditerranée, c’est parler de l’aventure du cinéma de Marcel Pagnol et inciter les gens à approfondir leur connaissance sur cet homme hors du commun.

F-S : Vous-même, avez-vous mis en scène des œuvres de Pagnol et joué ses personnages ?

N-D : J’ai mis en scène plusieurs des pièces de Pagnol, comme Naïs, la Femme du Boulanger et Le Schpountz. Et depuis 25 ans, en tant qu’acteur, j’ai incarné Irénée, Toine, l’instituteur, le curé, le boulanger, Panisse, Monsieur Brun, et bien d’autres des personnages de Marcel Pagnol. Nous avons créé le concept des « Randonnées Théâtrales », que l’on a inauguré il y a 25 ans et de cette façon, nous avons expérimenté une manière de faire du théâtre sans barrière, ni distance avec les gens, en les transportant dans les collines où ils vivent des bulles de bonheur dans le monde de Marcel.

F-S : Avez-vous des personnages de prédilection dans l’œuvre de Marcel Pagnol ?

N-D : Il y a deux personnages qui me touchent particulièrement : Toine dans Naïs, qui est la première adaptation que j’ai faite au théâtre il y a 25 ans et dont le personnage est d’une force d’amour hors du commun, et Irénée dans le Schpountz parce que c’est quelqu’un qui rêve d’être acteur et de partir à l’aventure !

Propos recueillis par Florence Signoret

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Florence Signoret

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