Sœurs, de Yamina Benguigui, ou les affres de la Guerre d’Indépendance en héritage pour les jeunes générations

Depuis trente ans, trois sœurs franco-algériennes, Zorah (Isabelle Adjani), Djamila (Rachida Brakni) et Nohra (Maïwenn) vivent dans l’espoir de retrouver leur frère Rheda, enlevé par leur père et caché en Algérie. Alors qu’elles apprennent que ce père est mourant, elles décident de partir toutes les trois le retrouver en Algérie dans l’espoir qu’il leur révèle où est leur frère. Commence alors pour ces sœurs une course contre la montre dans une Algérie où se lève le vent de la révolution. En grande soeur qui doit montrer la voie et l’exemple, Zorah (Isabelle Adjani) est souvent sollicitée par la mère, Leïla, qui n’a qu’un souhait : retrouver son fils avant de quitter ce monde. Dans une mise en abîme qui accompagne la quête initiatique des trois soeurs dans le pays de leurs parents, Yamina Benguigui fait de Zorah une auteure qui a choisi, dans le grand secret, de mettre en scène une partie de l’histoire familiale.

— Maïwenn, Isabelle Adjani, Rachida Brakni – Sœurs
®JohnWaxx – Image courtoisie

Habité par le poids de l’héritage de ces enfants d’Algériens installés en France après la guerre d’indépendance, le film met en scène la sororité avec comme figure de proue, cette dramaturge d’origine franco-algérienne qui a du mal à se plonger dans son passé et leurs souvenirs d’enfance, tout comme ses deux soeurs, particulièrement à cause de son père, militant indépendantiste algérien venu combattre en territoire français, un père qui a fait régner la violence tant psychologique que physique sur la famille, violence accompagnée de chantage effectif. En chef de famille depuis son divorce, la mère Leïla, mère courage battante et surtout ancienne militante comme le père, mais qui a dû faire des sacrifices, comme celui de protéger ses filles en divorçant, un acte exceptionnel et courageux par rapport à l’époque et par rapport au poids de la tradition culturelle où le père de famille règne en maître et décide de l’avenir de son épouse comme de ses enfants.

Le film de Yamina Benguigui, Soeurs, présente trois portraits décliné au féminin présentant trois femmes très différentes mais qui sont unies par leur statut de Maghrébines au sein de la société française. En filigrane, les spectatrices et les spectateurs perçoivent la part importante d’autobiographie que Yamina Benguigui – écrivaine, documentariste, cinéaste devenue femme politique, née à à Saint-Quentin, près de Lille, dans le Nord de la France – a mis dans ce film afin de construire ces personnages. A l’instar de la cinéaste-auteure, Zorah, Djamila, Norah sont des femmes actives, indépendantes, qui mènent un mode de vie citadin et qui se retrouvent brutalement confrontées aux racines d’un drame familial longtemps tu qui va les entraîner, bon gré mal gré, vers le pays de leurs ancêtres et vers une culture qu’elles méconnaissent : celle de la famille, du clan qui prime sur l’individu. Quand on découvre le parcours respectif de chacune des soeurs à l’écran, on songe inévitablement au parcours d’une jeune femme d’à peine vingt ans, issue de l’immigration maghrébine en France, qui décide de choisir sa vie et refuse de subir ce que son père a prévu pour elle : une décision scandaleuse que le père de famille ne pardonne pas mais qui a permis à Yamina Benguigui de devenir celle qu’elle est aujourd’hui.

Dans la famille de Zorah, comme dans celle de Yamina – dont le second prénom est Zora ! -, un creuset linguistique mêle indifféremment le français, l’arabe et le berbère puisque les parents viennent de Bejaïa (Bougie à l’époque de la colonisation française), en Kabylie. Leila, la mère (interprétée par Fettouma Bouamari et par Hafsia Herzi dans sa jeunesse) vit dans la rancœur et l’amertume depuis l’enlèvement de son fils, Redha, et fait peser sur les épaules de ses filles la lourde mission de le retrouver.

Isabelle Adjani et Maïwenn se retrouvent ici mais les deux actrices ont déjà partagé l’affiche de deux films au début des années 1980 : L’Année prochaine… si tout va bien (dans lequel Maïwenn avait cinq ans), puis L’Eté meurtrier, Maïwenn jouait le rôle d’Isabelle Adjani enfant.

Si le retour des trois sœurs au pays de leurs parents s’accompagne de nombreuses allusions à la Guerre d’Algérie, aux maquisards et surtout au traitement des femmes révolutionnaires par les soldats français, évoquant avec pudeur les séances de tortures et les viols collectifs où tout le régiment défilaient en file indienne pour satisfaire leurs besoins, Soeurs traite aussi d’un sujet houleux dans l’égérie indépendante : le Code de la Famille, surnommé à juste titre par les Algériens « le Code de l’Infamie », et le statut particulier des enfants d’émigrés, nés Français mais qui, en cas de divorce des parents, deviennent « propriété » du père et peuvent être amenés en Algérie envers et contre tous les accords et toutes les lois internationales existants. À ce statut juridique qui implique des prises de décisions unilatérales de la part du père omnipotent s’ajoute un sentiment perpétuel d’une double identité déchirée, voire triple pour les Berbères et les Kabyles, ballotant entre deux terres, la France, et le territoire des origines : l’Algérie plus précisément la Kabylie qui a toujours affiché une identité résolument forte et indépendante à travers l’histoire et les diverses dominations étrangères : les Romains, les Juifs espagnols venus d’Andalousie à l’époque de la Reconquête, les Ottomans, les Français. Yamina Benguigui souligne le besoin de retour aux racines vécu par les parents, immigrés en France, qui jugeaient ce retour salutaire pour leurs enfants :

« Après l’indépendance, le départ pour la France était indissociable du projet de retour en Algérie. Mais nos parents ne se sont arrimés à aucune des deux rives. À leur insu, ils se sont installés dans un monde qui n’appartenait ni à la France ni à l’Algérie, un monde figé alors que les deux pays avançaient à pas de géants.  Nos parents se sont accrochés à un rêve, celui d’organiser le retour et pourtant cette terre s’est éloignée de plus en plus jusqu’à s’estomper et à n’être plus qu’un mythe alors que naissaient en France les deuxième et troisième générations. Nous nous sommes sentis coupables de nous enraciner peu à peu, nous avons endossé une dette morale qui n’avait aucun créancier : un jour nous avons quitté le groupe originel pour devenir des individus d’ici issus de là-bas. J’ai installé les héroïnes dans ce malaise qui ne dit pas son nom, celui d’une diaspora spectatrice d’ici et de là-bas. »

Les spectatrices et les spectateurs qui connaissent l’Algérie reconnaîtront Alger et sa promenade du bord de mer, Oran et sa baie, Constantine et ses ponts. En sus de Paris et du nord de la France, Yamina Benguigui a tourné en Algérie, ce qui est à souligner alors que, très souvent, voire systématiquement, les films censés se dérouler en Algérie sont tournés au Maroc. Yamina Benguigui revendique ce choix en insistant sur l’importance de confronter les trois héroïnes à l’Algérie contemporaine, en pleines revendications démocratiques et en pleine mutation politique, où les pères fondateurs dont l’avant-dernier président et son entourage, en particulier, les généraux, sont remis en question. Tout au long du film, les diverses situations, vécues en France comme en Algérie, mettent en exergue ce décalage entre l’Algérie de la Guerre sans nom et de l’Indépendance, l’Algérie des parents, et celle des enfants, nés en France et élevés au sein de la République : une discrépance qui habite le film de la première séquence au générique de fin. Le film de Yamina Benguigui souligne que l’Algérie contemporaine n’est plus celle de leurs parents : les citoyennes et les citoyens osent descendre dans les rues, brandissant des banderoles pour demander une démocratie digne de ce nom. C’est dans les slogans scandés par une foule bigarrée – jeunes en jeans et baskets, femmes vêtues à l’occidentale, femmes voilées, hommes barbus, jeunes et moins jeunes aux côtés des anciennes générations – que les trois sœurs se retrouvent en train de défiler dans les artères d’Alger, tenant à bout de bras un immense étendard où est inscrit

« Non au kidnapping des enfants ! Une loi pour défendre leurs droits ! »

Une allusion ouverte à ce fameux Code de la Famille qui déchoit les mères et leurs enfants de tout statut juridique et donc de leurs droits.
En accompagnant les trois sœurs dans leur périple en Algérie, le public comprend que le mythe, tant fantasmé, de la terre du retour s’éloigne au fur et à mesure de la prise avec la réalité actuelle de l’Algérie qui a continué et continue à écrire son histoire sans les protagonistes. Yamina Benguigui a réussi avec brio à souligner cette dissonance dans de multiples situations – la rencontre avec la cousine qui est le seul lien avec le reste de la famille algérienne, les discussions avec le groupe hétérogène de militants qui se préparent pour le défilé, entre autres – qui symbolise ainsi le fossé entre le rêve des parents et la réalité des enfants.

— Yamina Benguigui, réalisatrice de Sœurs, et Isabelle Adjani
®MarcelHartmann

Soeurs offre un portrait exhaustif de l’Algérie d’hier à celle d’aujourd’hui qui se bat pour une politique saine et pour une meilleure justice, un portrait souvent douloureux, ponctué de quelques moments de tendresse et de rires. Comment se construire de manière équilibrée avec cette double filiation si lourde à porter ? L’aînée a trouvé sa planche de salut dans l’écriture et la mise en scène, dans l’art comme voie libératrice ; la cadette semble, a priori, celle des trois sœurs qui s’est le mieux intégrée dans la société en portant avec fierté sa double culture en tant que maire d’une commune mais ses origines lui sont jetées en capture lors des réunions du conseil administratif de la commune ; si le problème ne vient pas de soi, ce sont les autres qui nous le crée. La benjamine est celle qui souffre le plus de ce bagage parental et ne parvient jamais à conserver un emploi. Sans jamais avouer à sa famille de quoi elle souffre, Norah vivra le voyage sur la terre de ses parents comme un séisme émotionnel et sa maladie sera ainsi révélée à ses sœurs ; Maïwenn offre une interprétation qui frise souvent l’hystérie, un registre qui a tendance à agacer certains spectateurs mais qui a le mérite de souligner le malaise existentiel que traversent de nombreux enfants de Fedayins et de maquisards qui, dans un conflit de loyautés particulièrement difficile à vivre, ne parviennent jamais à rapprocher les deux rives de la Méditerranée.

Pour accompagner les magnifiques images tournées en Algérie, sublimées par une photographie lumineuse, la bande-musicale, signée par le compositeur franco-tunisien Amine Bouhafa, est particulièrement judicieuse et invite au voyage aux côtés de ces trois sœurs contemplant la baie d’Alger ou au cœur des montagnes de Kabylie caressées par les rayons orangés ez chatoyants du soleil couchant. Les spectatrices et les spectateurs pourront identifier des chansons d’Idir; la bande-son contient aussi une magnifique version de La Foule, interprétée et remaniée par la chanteuse Fadma Amazit-Hamidchi, alias Mucat qui réalise une superbe adaptation aux percussions orientales, dont la darbouka de l’un des tubes mondialement connus de la Môme, en version kabyle (Lghachi) avec des arrangements musicaux sont l’œuvre de Abdennour Djemaï.

Quelques mois après la sortie sur les écrans du film de Lucas Belvaux, Des hommes, force est de constater que les crimes engendrés par la Guerre d’Indépendance algérienne porte les meurtrissures et les blessures profondes de générations en générations. Une bonne connaissance de l’Algérie en général, et de son historie en particulier, peuvent permettre d’apprécier ce film à sa juste valeur !

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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