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The Narrative de Bernard Weber et Martin Schilt – Le récit d’un coupable idéal. Rencontre

En 2011, le nom de Kweku Adoboli fait la une des journaux du monde entier. Trader chez UBS à Londres, il vient d’avouer une perte de 2,3 milliards de dollars – la plus grande fraude de l’histoire bancaire britannique. Les médias s’emparent immédiatement du récit : voilà le « rogue trader », le banquier cynique, le mouton noir d’un système qui, lui, fonctionnerait normalement. L’affaire est presque trop belle. On est en plein Occupy Wall Street, la colère contre la finance dérégulée gronde dans les rues, et il faut un coupable présentable. Adoboli, jeune homme d’origine ghanéenne élevé en Grande-Bretagne depuis l’âge de douze ans, fera parfaitement l’affaire.

— Kweku Adoboli, trader en actions chez UBS, arrive au tribunal de première instance de la City de Londres, le 22 septembre 2011
Photo Facundo Arrizabalaga / AFP

Douze ans plus tard, les réalisateurs suisses Bernard Weber et Martin Schilt reviennent sur cette histoire avec The Narrative – titre qui dit tout de l’ambition du projet. Non pas raconter le scandale UBS une nouvelle fois, mais déconstruire la manière dont il a été raconté. Le film ne cherche pas à blanchir son protagoniste. Il fait quelque chose de plus inconfortable : il lui redonne une épaisseur humaine que la mécanique médiatique et judiciaire s’était employée à lui ôter. Et ce faisant, il pose des questions qui dépassent largement le cas Adoboli.

Car ce qui frappe, à la vision de ce documentaire, c’est moins la culpabilité ou l’innocence du trader que la précision chirurgicale avec laquelle un système peut désigner un individu, construire autour de lui un récit cohérent, et s’assurer que ce récit tienne – quitte à faire taire ce qui le contredirait. Pour donner à cette mécanique sa pleine dimension, les réalisateurs ont eu l’intelligence de faire appel à Afua Hirsch. Journaliste, essayiste et figure intellectuelle engagée sur les enjeux de race et d’identité en Grande-Bretagne, elle est l’une des voix centrales du film. Son intervention ne relève pas du commentaire d’appoint : elle constitue la colonne vertébrale analytique du documentaire. C’est elle qui nomme ce que le récit médiatique dominant s’était bien gardé de formuler – le racisme systémique à l’œuvre dans la désignation d’Adoboli comme coupable idéal, le conditionnement social qui avait fait de ce fils de la diaspora ghanéenne un serviteur zélé d’un système qui ne le considérait pas comme l’un des siens. Sa présence dans le film rappelle qu’on ne peut pas raconter cette histoire sans interroger qui, dans cette salle d’audience et dans ces salles de rédaction, avait le pouvoir de décider ce qui serait vrai.

Les juristes d’UBS présent·es au procès n’étaient pas là pour défendre leur ancien employé, mais pour protéger l’institution. Les avocat·es commis à sa défense, rémunéré·es par la banque, lui ont conseillé de plaider coupable sur la base d’un email où il prenait ses responsabilités – ce que n’aurait jamais fait, souligne-t-il avec une amertume lucide, aucun banquier normalement constitué. « J’ai naïvement pensé que je devais prendre mes responsabilités, oubliant que les banquiers ne prennent jamais leurs responsabilités », dit-il dans le film. Cette phrase-là résume tout.

Le mot « naïveté » revient d’ailleurs comme un leitmotiv. Naïveté d’Adoboli lui-même, convaincu que la transparence le protégerait. Naïveté de ses ami·es et collègues, qui découvrent, au fil du procès et des années qui suivent, que le monde ne fonctionne pas selon les règles qu’on leur avait enseignées. L’un d’eux le formule avec une clarté désarmante : « Beaucoup d’illusions ont été anéanties. Nous avons réalisé que le monde ne fonctionnait pas comme il devrait. Ceux qui sont en position de pouvoir parviennent à imposer leur narratif. » On pourrait sourire de ce constat tardif, mais cette naïveté n’est pas seulement une faiblesse individuelle ; elle est aussi le produit d’un conditionnement, celui d’une industrie qui fabrique de jeunes employé·es persuadé·es que leur travail est crucial, que les règles du jeu sont légitimes, et que la loyauté sera récompensée.

À cet égard, le film n’échappe pas entièrement à ce qu’il démonte. En redonnant une épaisseur humaine à Adoboli, il fabrique à son tour un récit – plus nuancé, plus troublant, mais néanmoins orienté. Une ambivalence s’installe alors : le·la spectateur·ice se surprend à éprouver de l’empathie pour celui qui fut désigné comme coupable idéal, au point d’en oublier presque ce qu’il incarne aussi. Car sans cette chute spectaculaire, sans ce rôle de bouc émissaire, Adoboli aurait sans doute continué d’évoluer sans heurt dans le système qu’il sert. Ce trouble – entre compréhension et adhésion – constitue peut-être l’un des effets les plus puissants, mais aussi les plus inconfortables, du film.

The Narrative instruit également le procès du procès lui-même. Reconstitué à partir des procès-verbaux originaux – une démarche aussi rigoureuse que troublante –, il donne à voir une mécanique judiciaire dont on sort avec l’inconfortable sentiment que la justice et le pouvoir entretiennent des liens que personne n’a intérêt à rendre trop visibles. Des indices forts, que les réalisateurs reconnaissent ne pas pouvoir entièrement documenter, suggèrent que l’enjeu dépassait largement la salle d’audience : après les secousses d’Occupy Wall Street, l’establishment financier avait besoin d’un bouc émissaire crédible, et les conditions étaient réunies pour en produire un. John Hugues, supérieur direct d’Adoboli, n’a pas été poursuivi – faute de preuves, dit-on. Il n’a pas non plus souhaité s’exprimer dans le film.

— Kweku Adoboli – The Narrative
© Bigger Picture GmbH

Ce que Weber et Schilt réussissent, c’est d’articuler l’intime et le systémique sans jamais perdre de vue l’un au profit de l’autre. Après avoir été expulsé du Royaume-Uni, Adoboli aujourd’hui vit au Ghana, transpire sous une chaleur à laquelle il peine à s’habituer, fabrique artisanalement des smoothies, récolte des fruits dans la plantation d’arbres fruitiers de son père. L’homme qu’on voit à l’écran n’est pas un martyr. Il est quelqu’un qui a participé à une machine dont il commence seulement à mesurer la nature, et qui porte avec lui les cicatrices d’une trahison – celle d’un système, d’une institution, de collègues, et peut-être aussi d’une certaine image de lui-même. « Maintenant, dit-il, je vois le monde du point de vue des exploité·es. » Ce déplacement de regard – douloureux, irréversible – est peut-être la chose la plus précieuse que ce documentaire nous offre à contempler.
Mais ce déplacement – aussi salutaire soit-il – laisse en suspens une question essentielle : que choisit-on de voir, et que laisse-t-on, à nouveau, hors champ ?

Rencontre avec Bernard Weber:

La perspective du film est double : d’un côté, elle remet l’humain au centre en adoptant le point de vue d’Adoboli et de son destin au-delà de la perte financière ; de l’autre, elle démontre l’absurdité de sa culpabilité exclusive. Comment avez-vous géré la structure complexe du film, avec les talking heads, les scènes de reenactment, les images d’archives officielles et privées ? Est-ce que tout était déjà clair à l’écriture, ou est-ce que le montage a permis de trouver l’équilibre entre ces deux axes narratifs ?

Beaucoup s’est construit au montage. Nous avions quelques idées et un concept d’image, mais nous avons tourné pendant près de dix ans et découvert énormément de choses en chemin. Par exemple, la dimension raciste n’était pas très présente au départ – elle l’était un peu, mais pas avec la force qu’elle a aujourd’hui dans le film. La deuxième partie – la plus intéressante à mes yeux – traite de cette période postcoloniale où l’on commence à déporter les gens dont on n’a plus besoin. C’est une forme d’absurdité, un retour de l’esclavage, mais encore plus violent.

Sur la structure : ni la monteuse ni moi n’avions travaillé sur un film comportant autant de talking heads et d’événements passés impossibles à tourner. Il fallait trouver des reenactments, des façons de figurer le temps, l’espace temporel. Le film commence au Ghana et s’y termine. Entre-temps, on opère des retours en arrière – des flashbacks, en quelque sorte – mais à l’inverse des flashbacks habituels qui sont courts, ici c’est le temps présent qui est bref. Trouver le bon rythme avec la monteuse a pris énormément de temps. C’était vraiment complexe.

Il y a un bel équilibre. On suit les deux axes sans jamais se perdre, ce qui n’est pas toujours évident…

Exactement. Si l’on reste trop longtemps éloigné du Ghana, on perd cette perspective temporelle qui constitue la grande courbe du film. La séquence du procès et son reenactment posaient d’ailleurs les mêmes difficultés.

Parlons justement du reenactment. D’où est venue l’idée, et pourquoi avoir choisi de le tourner au Ghana ?

Au départ, nous envisagions de l’animation – quelque chose de simple et rapide. Mais en entrant dans le montage, nous avons compris que cela ne fonctionnait pas : il y avait trop de matière à transmettre, et des « têtes vides » accompagnées de quelques animations n’auraient servi à rien. J’ai alors pensé à une autre approche, qui n’est pas vraiment un reenactment au sens classique, mais plutôt une répétition de théâtre : les gens lisent le texte ensemble, à voix haute. Faute de temps et de budget, nous avons fait un casting minimal la veille du tournage.

Ce sont des acteur·ices professionnel·les ?

Non, des ami·es de la famille, des proches. Deux ou trois sont avocat·es. Pour les rôles principaux, nous avons cherché des personnes dont le parcours ressemblait à celui de Kweku ( études en Angleterre, internat, etc.) pour qu’elles aient un accent et un débit crédibles. Nous avons tourné sur deux jours. Ce qui était frappant, c’est de voir comment le texte les mettait en condition sans qu’il y ait besoin de direction d’acteur : le texte lui-même les faisait entrer dans le rôle.

Ce texte, ce sont les minutes du procès ?

Mot pour mot. Des milliers de pages pour un procès de deux mois. Nous avons tout lu avec une assistante, puis sélectionné les passages cruciaux. En deux jours, nous avons tourné près de deux heures de matière, que nous avons ensuite réduite pour ne conserver que les moments les plus révélateurs, ceux qui restituent le mieux la logique de ce procès.

The Narrative de Bernard Weber et Martin Schilt
© Bigger Picture GmbH

À la fin du film, il est indiqué qu’il est basé sur un livre. Pouvez-vous nous parler de cet auteur ?

Il s’agit de Sébastien Borger, l’un des protagonistes du film, journaliste et fin connaisseur de cette histoire. Il a écrit ce livre après avoir rencontré Kweku en prison, ayant suivi l’intégralité du procès. Il a été l’un des rares à chercher autre chose que le narratif officiel. Son livre nous a confortés dans notre vision. Nous avons ensuite contacté d’autres personnes – avocat·es, codétenus, psychologues – pour vérifier la cohérence du récit de Kweku. Une fois certains de son authenticité, nous avons décidé de faire exactement le contraire de ce qu’avaient fait les autres : lui donner la parole. Aucun média suisse – alors qu’il s’agit d’une banque suisse – n’avait cherché à entendre sa version. Pour beaucoup, l’affaire se résumait à : « un banquier a perdu des milliards, il est en prison, point. »

Cela crée une certaine ambivalence. On ressent de l’empathie pour la tragédie d’Adoboli – il assume ses responsabilités, fait de la prison, se fait expulser – mais les crises financières font aussi d’autres victimes. Lui-même dit qu’il voit désormais le monde du côté des exploité·es ; il serait probablement resté du côté des exploitant·es sans ce qu’il a traversé. Comment voyez-vous cette ambivalence ?

Kweku nous a dit – et nous n’avons pas mis cela dans le film – que si nous l’avions rencontré un an plus tôt, nous n’aurions pas eu grand-chose à nous dire. C’est précisément son parcours qui le rend intéressant. La perte des deux milliards n’est que le point de départ. Il y a eu aussi la rencontre avec le livre d’Afua Hirsch, Brit(ish), qui traite du racisme intériorisé avec une précision remarquable – des mécanismes dont je n’avais pas moi-même conscience. Le film ne cherche pas à substituer un point de vue à un autre, mais à ouvrir une zone grise. À la fin, beaucoup de spectateur·icess se trouvent déstabilisé·es, touché·es par la violence de cette histoire, mais aussi amené·es à réfléchir à notre fonctionnement collectif.

Comment Afua Hirsch est-elle entrée dans le film ? Sa contribution apporte une plus-value sociologique très claire, sans jamais être simpliste…

Kweku avait lu son livre en prison et m’en a parlé. Par intuition, je l’ai lu à mon tour, et j’ai immédiatement su qu’il fallait l’intégrer au film. Elle élargit le propos, c’était une chance incroyable !

Question qui semble anecdotique, mais qui peut renvoyer à sa réflexion « d’une certaine façon je suis un Blanc dans un corps Noir » : on voit Kweku s’éponger constamment au Ghana. On a l’impression qu’il est le seul à ne pas supporter la chaleur, que son corps est trop habitué au climat de la Grande-Bretagne…

Ce n’était pas une mise en scène. Au début, je me suis dit que cela allait sembler ridicule – puis je me suis dit non, c’est exactement ce que dirait Barthes : c’est le punctum. Ce détail qui n’a pas été fabriqué, qui s’impose et qui transperce tout. Déjà enfant, il transpirait beaucoup. Ayant grandi en Angleterre, le climat ghanéen est pour lui une punition supplémentaire. Le stress cumulé et ce choc climatique ont d’ailleurs failli lui coûter la vie à son arrivée au Ghana.

On sent qu’il est profondément marqué. La scène avec la police au Ghana est éloquente : il sourit pendant le contrôle, mais la tension intérieure est palpable…

Oui. Au début de nos tournages, il retenait ses larmes les deux tiers du temps. Il essayait de tenir un discours qu’on lui avait en quelque sorte imprimé en prison : « tu dois assumer ta responsabilité. » Mais lui n’a jamais eu le sentiment d’être un criminel. C’est le système qui l’est, à ses yeux. Nous avons attendu qu’il reprenne pied avec son histoire. C’était long, mais par chance, cela s’est produit.

Pensez-vous que le film l’a aidé ?

C’est difficile à dire. Sa vie reste très dure. Il vit dans un immeuble construit par son père et doit gagner sa vie en dehors de la finance. Comme pour 90 % des gens du pays.

Ce qui frappe, c’est la naïveté de Kweku et de ses proches – lui, persuadé que sa loyauté envers la banque le protégerait ; son ami qui dit en conclusion : « Ceux qui sont en position de pouvoir parviennent à imposer leur narratif. » On a l’impression qu’ils vivaient dans un monde à part…

Son meilleur ami, Roland, travaille dans une compagnie d’assurance. Ce ne sont pas des gens issus d’une culture de la contestation. Ils n’avaient jamais été confrontés à une telle injustice, et leur vision du monde a été bouleversée par cette affaire. Je voulais montrer cela, parce que beaucoup de gens croient encore que le monde fonctionne à peu près correctement. Avec mon co-réalisateur, nous nous sommes dit que le monde brûle et que ce n’est pas le moment de faire un film expérimental que quatre spectateurs verront. Il faut faire des déclarations politiques, dire les choses – même si peu de gens les entendent.

— Kweku Adoboli – The Narrative
© Bigger Picture GmbH

Revenons à la finance. Malgré la crise des subprimes, puis l’effondrement de Credit Suisse, on a l’impression que rien n’a changé. La FINMA réclame davantage de pouvoirs de régulation, le Conseil fédéral exige plus de fonds propres d’UBS – mais les dirigeants de la banque répondent en menaçant de quitter le pays…

Ce qui est absurde, c’est que cette affaire a permis à la FINMA d’imposer des restrictions sévères à UBS sur l’investment banking – mais pas à Credit Suisse, qui a continué comme avant. Ses dirigeant·es se sont versé 20 milliards de bonus en dix ans, tandis que l’action passait de 70 à zéro. Ce sont eux les vrais criminels, pas le petit employé qui fait son travail.

Ne manque-t-il pas un contrôle politique ?

On peut tous appeler à plus de contrôle, mais comment faire concrètement ? On ne peut pas placer un surveillant à côté de chaque courtier. Ce qui s’est passé relève avant tout de la bêtise humaine et de l’avidité. Le patron de l’époque, alors que les traders avaient déjà engrangé 150 millions en début d’année, leur a demandé d’en gagner six fois plus. Ils ne cherchaient pas à couler leur banque – c’est l’appât du gain, venu d’en haut, qui a tout emballé.

Et John Hughes ? Que fait-il aujourd’hui ?

Ils ont tous été bannis de la finance – mais seulement après que Kweku a été déclaré coupable. Lui seul a été puni. Les dirigeant·es sont partis tranquillement à la retraite. C’est illogique.

Le procès, tel qu’il est filmé, donne l’impression que la justice est complice. On croirait voir une série de fiction.

La défense n’a pas eu le droit de citer des personnes trop haut placées, afin d’éviter de mettre en lumière la nature systémique du problème. Les avocat·es savaient qu’il leur était impossible d’aller trop loin — continuer à travailler dans le système en dépend. C’est pourquoi aucun·e d’entre eux·elles n’a accepté de parler devant la caméra.

Le film est sur les écrans romands depuis ce mercredi. Certaines séances se déroulent en présence d’un des réalisateurs ou d’intervenants. La liste ici.

De Bernard Weber et Martin Schilt; avec Kweku Adoboli, Afua Hirsch, Kelly Chu, Roland Verhaaf, Pippa Scott, Sebastian Borger, Jamie Robinson ; Suisse ; 2026 ; 103 minutes.

Malik Berkati

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