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VdR2026 – Heat de Jacqueline Zünd : Habiter un monde qui brûle. Rencontre

Le plan d’ouverture donne le ton de tout ce qui va suivre. Sur une image dévorée par la lumière, des silhouettes de voitures et de passants se dissolvent comme dans une fata morgana – une musique glaciale, presque clinique, accompagne ces formes qui refusent de se fixer. Puis une ligne sonore stridente, et l’on suit une femme noire longer une autoroute sous un soleil qui n’est plus une métaphore. Elle dira : « C’est comme ouvrir la porte d’un four et d’y rester enfermée. » Jacqueline Zünd n’illustre pas la chaleur. Elle la fait entrer par les pores.

Heat de Jacqueline Zünd
Image courtoisie Taskovski Films

Depuis Goodnight Nobody (2010), son documentaire sur l’insomnie, la cinéaste suisse s’est imposée comme une exploratrice de ce que l’on pourrait appeler les états-limites – ces conditions physiques et psychiques qui altèrent notre rapport au monde et aux autres. Avec Heat, présenté en compétition internationale aux Visions du Réel, elle s’attaque à un sujet qui déborde de toutes parts : la chaleur comme force géologique, sociale, intime. Le film se déploie dans le Golfe persique, là où le thermomètre dépasse les 50 degrés, là où la réalité ressemble déjà à ce que d’autres appellent encore la science-fiction.

Car on ne peut pas regarder Heat sans penser à Don’t Let The Sun, le premier long métrage de fiction de Zünd, présenté à Locarno en 2025 – un drame atmosphérique situé dans un futur proche où l’humanité, pour survivre à un soleil devenu meurtrier, vit exclusivement la nuit. La réalisatrice prouve une fois de plus, et avec une cohérence troublante, que la réalité n’est jamais très loin de la fiction. Les rues quasi vides de Heat – désertées sauf par des travailleur·euses et migrant·es condamné·es à l’extérieur – font écho aux cités nocturnes de son film de fiction avec une acuité qui donne le vertige.

Le dispositif formel est ici au service d’une écriture rigoureuse : structuré comme une fiction, habité par des voix intérieures, Heat suit quatre protagonistes dont les trajectoires s’entrelacent sans jamais se croiser et dessinent une cartographie des inégalités où la chaleur agit comme révélateur et accélérateur des fractures sociales au niveau géopolitique global. Sophy, jeune Kényane, travaille dans un lounge-igloo à Dubaï – un igloo de luxe refroidi à -6°C où des sculptures de glace accueillent des client·es aisé·es venu·es se « rafraîchir ». Elle dit : « Mon travail, c’est comme une torture. Tu es congelée. Puis après le travail, tu décongèles. » Essa, météorologue au Koweït, lance des alertes depuis des années dans un pays où il est écouté par les habitant·es mais dont la voix se dissout dans le désert du déni politique. Francis, livreur ougandais à moto, apparaît toujours avec son casque – une figure de style assumée, entre cyborg et anonymat forcé, qui finit par représenter tous ses semblables condamnés à cuire sur les routes pendant douze heures. Et Carina, agente immobilière, qui passe ses nuits à déposer des blocs de glace pour des chats errants – une obsession née d’un soir où elle était allée pleurer, seule dans sa voiture, dans un terrain vague et avait vu ses pauvres bêtes livrées à elles-mêmes pour survivre au manque d’eau.

Visuellement, Zünd travaille la décoloration comme d’autres travaillent le contrechamp : les images sont mangées par le sable et la lumière, presque monochromes dans des nuances délavées de jaunes pour les extérieurs, de bleus pour les intérieurs. Le soleil s’affiche parfois en plein écran, frontal, presque insoutenable, faisant écho à l’affiche de Don’t Let The Sun. Le sfumato s’installe même la nuit, sur les buildings illuminés du Golfe. Le sound design – crucial, comme dans ses films précédents – tresse les témoignages à des basses continues, comme si les voix elles-mêmes émergeaient de la même fréquence que la chaleur.

Mais ce qui rend Heat si implacable, c’est son refus du discours. Pas de leçon climatique frontale, pas de dystopie annoncée. À la place : un homme qui se souvient qu’enfant, on allait encore à la plage en été. Une femme qui pleure dans l’habitacle de sa voiture la nuit – et qui dit, le lendemain, que vivre ici c’est « comme une condamnation à mort ». Un livreur dont l’employeur a bloqué son compte, l’a fait arrêter, menotter, bannir.

Heat brûle lentement, et c’est douloureux. En filmant le Golfe, Zünd nous tend un miroir : celui d’un monde où les plus riches s’isolent dans des bulles climatisées, tandis que les plus pauvres cuisent sous le soleil. Une métaphore inflexible de notre époque.

Rencontre aux Visions du Réel avec Jacqueline Zünd :

Filmer la chaleur représente un défi visuel particulier. Comment avez-vous abordé cette question ?

Notre première expérience a été traumatisante. Nous avons tourné par une température d’environ 48 degrés, puis nous sommes rentrés visionner les rushes. Cela ressemblait à un tournage à Zurich au mois d’avril – rien ne laissait paraître la chaleur.

Il était essentiel pour nous de créer une forme d’immersion, de traduire de manière visuelle et sonore cet état. Nous avons vite compris qu’il fallait intervenir sur la mise en scène pour que la chaleur soit perceptible, car on ne la voit pas, même à 50 degrés. Il est même arrivé que des scènes tournées à des températures moins élevées paraissent plus chaudes à l’image.

Heat de Jacqueline Zünd
Image courtoisie Taskovski Films

Comment avez-vous finalement réussi à la rendre perceptible ?

Tout repose sur le ciel, le vent et les tonalités. Nous avons compris au début qu’il fallait beaucoup travailler avec les tonalités, car c’est cela qui fait naître la sensation de chaleur. Côté couleur, il ne s’agissait pas d’ajouter du jaune artificiel, mais de montrer comment le soleil décolore les teintes. Notre idée était de créer un monde délavé, lessivé. Avec l’aide d’un très bon coloriste, nous avons veillé à ce que le résultat ne donne pas un rendu grossier et artificiel, mais que l’on ressente vraiment la chaleur. L’immersion fonctionne.

On pense à cette séquence où apparaissent sur trois plans la dune de sable, le bâtiment jaune, puis le ciel jaune – c’est extrêmement stylisé…

Le travail consistait vraiment à traduire cet état de chaleur, comme une sorte de mirage cinématographique. Le mirage était un vrai sujet dès le départ. Nous avons cherché des mirages à filmer, et c’est en Égypte que nous avons trouvé ces reflets atmosphériques. Beaucoup de gens pensent qu’il s’agit d’un effet vidéo, mais c’était bien réel.

La fata morgana est immédiatement perceptible dans le film…

Je l’ai vu moi-même. Au Koweït et dans le Golfe, il n’y avait pas de mirage, car le phénomène dépend aussi du vent : il faut une atmosphère parfaitement calme pour que les couches d’air ne soient pas brassées. Nous n’avons jamais observé ce phénomène dans le Golfe, même s’il y faisait bien plus chaud qu’en Égypte. À Assouan, en revanche, c’était un phénomène quotidien — les bus de touristes s’arrêtent exprès pour le voir.

Comme pour Don’t Let The Sun, le sound design et la musique occupent une place centrale dans le film. Pouvez-vous en parler ?

C’est un aspect essentiel. J’ai travaillé avec deux sound designers différents pour ces deux films. Ce qui est fascinant, c’est la manière dont un spécialiste du son aborde la création de la chaleur : qu’est-ce qui sonne chaud ? Quel vent est chaud, quel vent est froid ? Quelles fréquences utiliser ?

Nous avons beaucoup travaillé avec des sons qui deviennent physiquement éprouvants. Quand on veut retranscrire la chaleur, il y a une dimension inconfortable – il faut que cela fasse un peu mal, mais pas trop non plus, sinon le public fuirait. Nous avons remarqué que certaines fréquences sont très efficaces selon les tranches d’âge : elles peuvent être douloureuses. On perçoit les aigus différemment selon l’âge. C’était une expérience passionnante.

Vous installez une atmosphère pré-apocalyptique. Est-ce bien ce que vous cherchiez ?

C’était très stimulant à construire sur ces deux films. Pour la fiction, j’ai créé ma propre dystopie, un monde légèrement fictif. Pour le documentaire, j’ai trouvé une dystopie dans le monde réel – c’était extrêmement intéressant. C’est aussi un lieu qui n’a pas encore été beaucoup montré au cinéma. Ces villes du Golfe, ces localités en coulisses, sont en réalité très peu connues, et cela nous a naturellement fascinés.

Ils vivent dans le désert, ils ont construit dans le désert. L’idée est assez absurde : ils habitent des maisons similaires à celles des pays froids, avec de grandes baies vitrées, abandonnant l’architecture traditionnelle qui intégrait des systèmes naturels de ventilation. Avant d’être riches, ils savaient construire des maisons magnifiques et fonctionnelles. Ce contraste a été pour nous un terrain extrêmement stimulant pour capturer cette dystopie.

Je me demande si vos deux films, Don’t Let the Sun et Heat, ne devraient pas être vus en diptyque. L’un paraît pré-apocalyptique, l’autre est pour ainsi dire « l’Apocalypse Now » pour faire un mauvais jeu de mots…

Dans la réalité, la question se pose encore plus intensément. Dans la fiction, on peut toujours se rassurer : « C’est le futur, c’est là-bas… » Non – c’est une réalité. Ces mondes existeront peut-être aussi en Europe, un jour, à ces températures.

J’ai réalisé le documentaire parce que, lors de mes recherches pour la fiction, j’ai trouvé tellement de matériau passionnant que je ne pouvais pas tout intégrer dans le film de fiction. Dans mon cœur, c’est toujours la réalisatrice de documentaires qui bat — mes quatre derniers films étaient des documentaires. J’ai donc décidé de faire les deux simultanément, en les développant en parallèle. Ils se sont mutuellement inspirés : j’ai transposé des éléments du monde réel dans la fiction – ce bar de glace, par exemple, que j’ai réécrit dans Don’t Let the Sun avec la scène de la chambre froide. Et inversement, ce que j’avais écrit dans la fiction – le vide des rues – je l’ai retrouvé dans la réalité. Ces parallèles m’ont semblé très beaux, mais parfois aussi très effrayants.

La chaleur agit comme loupe sur les inégalités sociales…

Elle divise la société dès maintenant. On ne peut plus ignorer que, dans un petit pays, les pauvres sont encore plus touchés que les riches. À l’échelle mondiale, nous continuons à vivre comme s’il n’y avait pas de limites, tandis que d’autres sont de plus en plus exclus.

Et il y a un niveau encore plus cruel. Les livreurs à domicile, par exemple, sont souvent des personnes originaires d’Inde ou du Pakistan – des agriculteurs qui ne pouvaient plus vivre chez eux à cause de la sécheresse. Ils viennent en quelque sorte s’asservir dans les pays qui vendent le pétrole, c’est-à-dire la cause première du dérèglement. Ils sont punis une deuxième fois. C’est un double déséquilibre, et c’est d’un cynisme frappant.

C’est la première fois que je me suis sentie poussée à faire un film politique. J’ai toujours travaillé à partir d’histoires personnelles, d’états d’âme. Mais là, la réalité était tellement criante que je ne pouvais pas ne pas le faire.

Comment avez-vous construit les portraits de vos personnages ?

Pour mes films, j’ai d’abord un thème, puis je cherche les personnes qui me racontent des histoires qui, ensemble, formeront un film. Cette phase est la plus longue – un film ne peut être bon que si les personnes sélectionnées le sont.

Le financement a été compliqué à cause du Covid, et les pays ont fermé leurs frontières. Au départ, je voulais surtout tourner au Koweït, mais nous sommes finalement allés aussi aux Émirats, les premiers à rouvrir.

Je voyage toujours avec mon directeur de la photographie lors des repérages — notre travail s’entremêle, car nous créons un film par l’image. L’idée était d’aller dans une usine à glace : la glace est un élément essentiel dans ces pays. On ne peut pas couler de béton sans glace sur les chantiers, car il fait trop chaud pour que le béton prenne. Nous avons passé plusieurs jours avec Jerin, un manager de l’usine, très généreux. C’est lui qui nous a parlé de la femme qui vient tous les matins – la femme aux chats. Et c’est aussi dans son usine qu’ont été sculptés les blocs de glace pour le bar.

— Sophy Njeri Jagnath – Heat
Image courtoisie Taskovski Films

Et le personnage de Francis, le livreur ?

Le plus difficile a été de raconter cette histoire, parce qu’il était impossible de trouver quelqu’un qui parle ouvertement tout en vivant encore sur place. Personne n’a accepté de me parler ni d’être filmé – ils connaissent les risques. Quand les migrant·es font un coup de chaleur, cela n’est pas noté à l’hôpital comme un coup de chaleur, mais comme un arrêt cardiaque. Ce n’est même pas enregistré pour les familles. J’ai parlé avec de nombreux défenseur·es des droits humains : ces jeunes meurent, sont renvoyés chez eux, et leurs familles ne savent pas vraiment pourquoi.

Francis, celui dont on entend la voix, est retourné en Ouganda. Celui que l’on voit à l’écran est un livreur qui travaille encore là-bas – c’est pourquoi son visage est dissimulé ; sa voix n’est pas la sienne mais celle de Francis. Comme il n’avait pas de visage précis à identifier, il pouvait représenter tous les travailleur·euses. C’était l’idée : qu’il incarne tout le monde. L’histoire se passe au Qatar, mais les scènes ont été tournées à Dubaï — ces pays fonctionnent tous de la même manière, avec le système de la kafala (système de parrainage de travailleur·euses migrant·es dans le Golfe ; N.D.A.). C’était la seule solution : trouver quelqu’un capable de parler au nom d’un autre, rentré au pays. Trouver une personne revenue et capable de bien raconter son histoire n’est pas simple : Francis a été une chance exceptionnelle.

Il y a deux autres figures récurrentes : Sophy, très émotionnelle, et le météorologue, beaucoup plus factuel. C’est un beau contraste…

C’était mon intention : raconter des histoires humaines tout en maintenant le cap sur le sujet. Si on s’attarde trop sur les mondes intérieurs, on perd le film. Tout doit continuer à tourner autour de la chaleur.

Sophy est Kenyane. Elle est rentrée au Kenya – nous avons eu de nombreuses conversations, et je l’ai en quelque sorte convaincue de retourner auprès de son enfant. Son parcours est classique : partir pour aider les siens.

Ce qui est saisissant, c’est de la voir dans l’Igloo-Lounge : elle fait partie du décor, les gens la photographient comme une curiosité exotique. Comme dans un zoo…

Ce moment est très dur, mais il fallait le montrer.

Et le météorologue ? Comment avez-vous travaillé avec lui ?

C’est une célébrité, ce qui le protège un peu. Il anime son bulletin météo quotidien d’une façon très proche des gens – sérieux, mais avec une touche d’humour qui le rend attachant. Il prêche sans relâche une sensibilité au climat, et on le lui pardonne parce qu’il est populaire. Il participe aussi à des symposiums scientifiques sur les dégâts climatiques. Son statut lui donne une position dans la société que peu d’autres auraient.

Il dit dans le film : « je m’inquiète: comment allons-nous vivre si l’électricité est coupée ? » Cela fait écho à l’actualité, non ?

Oui, parce que c’est la réalité – il y a la guerre. Au départ, je n’avais pas cette séquence dans le film. Puis, avec les événements, je me suis dit que nous devions l’inclure. Si l’électricité est coupée, les gens cuisent dans leurs maisons – des maisons qui ne sont pas conçues pour ce monde. Nous étions soudain dans l’actualité. Nous avons mis cette idée, puis retirée, puis remise, plusieurs fois. À la fin, j’ai tranché : on la garde !

Était-il difficile d’obtenir les autorisations de tournage dans ces pays ?

La rédaction des demandes est un exercice sensible qui nécessite de l’adaptation. Mais avec l’appui des producteurs exécutifs sur place, nous avons toujours obtenu les autorisations.

De Jacqueline Zünd; avec Sophy Njeri Jagnath, Essa Ramadan, Carina Bouali, Francis Nanseera, Milan; Suisse; 2026; 85 minutes.

Malik Berkati, Nyon

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Malik Berkati

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