The White Crow, de Ralph Fiennes, retrace le « grand saut vers la liberté » de Rudolf Noureev, danseur prometteur de l’Union soviétique

Jeune prodige du célèbre ballet du Kirov, Rudolf Noureev est à Paris en juin 1961 pour se produire sur la scène de l’Opéra. Fasciné par les spectacles des cabarets parisiens et par la vie artistique et culturelle de la capitale française,  Rudolf Noureev se lie d’amitié avec Clara Saint (Adèle Exarchopoulos), jeune femme introduite dans les milieux huppés et qui jouera un rôle décisif dan sla destinée du jeune danseur russe. Mais les hommes du KGB, chargés de surveiller tous les danseurs invités à Paris puis à Londres, sont particulièrement assidus à suivre Noureev et ne voient pas d’un bon œil ses fréquentations « occidentales » et le rappellent à l’ordre. Confronté à un terrible dilemme, Noureev devra faire un choix irrévocable, qui va bouleverser sa vie à jamais, qui va le faire entrer dans dans la grande Histoire en pleine guerre froide entre l’U.R.S.S. et l’Ouest, El Dorado d’une terre convoitée et promise pour les ressortissant du bloc soviétique.

The White Crow, de Ralph Fiennes
Image courtoisie Praesens-Film AG

Le film de Ralph Fiennes,qui passe derrière la caméra pour la troisième fois après Coriolanus (Ennemis jurés) (2012) et The invisible woman (2013), The white crow (littéralement Le Corbeau Blanc, qui est l’appellation donnée aux personnes d’exception, qui se démarquent et sortent du rang, à l’instar de Rudolf Noureev, comme une citation en exergue au début du film l’explique) sort en salles aujoird’hui, près de cinquante-six ans après un incident diplomatique qui a défrayé la chronique à l’époque, alors qu’à l’aéroport du Bourget, un danseur soviétique de vingt-trois ans entre dans l’Histoire en prononçant auprès de la police de l’aéroport cette simple phrase : « Je voudrais rester dans votre pays et demande l’asile politique ». Cerise sur le gâteau pour les gardes du KGB que Noureev ulcère ainsi que les autorités soviétiques par ses frasques, écumant les nuits parisiennes après les représentations. Sommé de rentrer à Moscou alors que le ballet part pour Londres, il parvient à fausser compagnie à ses gardes du KGB devenant ainsi non le premier mais le dissident russe le plus médiatisé de la Guerre froide.

Quand on évoque Noureev, les gens pensent à l’immense danseur parce qu’il a redéfini le ballet dans le monde occidental

affirme l’acteur et réalisateur dans un entretien avec l’AFP. Mais l’acteur-réalisateur s’est intéressé à l’enfance de ce jeune garçon dans les provinces lointaines de Sibérie, à son éducation rigoureuse puis à ses débuts dans les grandes écoles de danse de l’U.R.S.S.

Il y a vingt ans, Ralph Fiennes  découvre la biographie de Rudolph Noureev écrite par son amie Julie Kavanagh. Fasciné par la culture russe, l’acteur est particulièrement captivé par les débuts du danseur, de son enfance à Oufa à ses études de danse à Leningrad – l’actuelle Saint-Petersbourg – et sa décision de passer à l’Ouest en 1961.

Fiennes y perçoit un potentiel cinématographique, même s’il ne songe alors pas à mettre lui-même en scène son histoire.  Au sujet de son film, il précise :

Ce qui m’intéressait, c’était la volonté de Noureev d’accomplir son destin et la cruauté des épreuves qu’il a surmontées, ou encore le contexte du fossé idéologique entre l’Est et l’Ouest au plus fort de la guerre froide.

Ecrit par David Hare, qui souhaitait plus développer cette phase-clef où Noureev découvre l’Ouest et décide, malgré le terrible dilemme d’être séparé à jamais de sa mère, de passer à l’Ouest alors que Ralph Fiennes souhaitait aller essentiellement sur l’enfance du danseur. Le scénariste a eu le dernier mot, s’inspirant donc le film de la biographie du danseur écrite par Julie Kavanagh, Rudolf Nureyev : The Life pour écrire le scénario. Ce ne sera pas un biopic puisque le scénario ne se concentre que sur une partie de la vie de l’artiste, une période qui «plonge dans le chapitre le plus cinématique, culturel et politiquement puissant de la vie de Noureev, une personnalité fougueuse, avide et curieuse de culture, à la « personnalité intrépide et explosive à la fois sur et en dehors de la scène», selon l’auteur du livre.

 

Fiennes, quant à lui, décrit le film comme

l’histoire d’un esprit intransigeant, de patrie et d’idéologies qui le restreignent, et d’amitié. C’est aussi un conte sur la vie et la culture du ballet qu’il a laissé derrière lui en Russie.

Ralph Fiennes parvient à restituer à merveille la soif de découvrir du jeune homme qui se lève à l’aurore pour être à l’ouverture du Louvre alors qu’il n’y a sur place que les femmes de ménage. On le découvre ensuite en trio, assistant à un spectacle de danseuses au Moulin rouge dans un « costume » qui enthousiasme le danseur, lui qui ne connaît que les juste-au-corps, les pas chassés-croisés et les pointes en ballerines.

Le film développe ce chapitre crucial et à l’issue fondamentale dans le parcours de Rudolf Noureev alors qu’en 1961, Noureev voyage pour la première fois à l’extérieur de l’Union soviétique, rejoignant la prestigieuse compagnie de ballet Kirov pour une tournée à Paris, entre autre au Palais Garnier. Il s’y délecte de la sophistication de la ville, s’imprègne de l’offre artistique et culturelle, et trouve aussi une attitude rafraîchissante et ouverte à la sexualité.

Le film montre clairement l’ambiguïté sexuelle de Noureev qui cède aux avances appuyées de la femme de son professeur de danse, Alexandre Pouchkine, mari passif qui subit la situation. Mais The white Crow montre aussi Noureev s’élançait à corps perdu dans des relations avec ses pairs.

Pour atteindre un résultat parfait et rendre un hommage vibrant à Noureev, la tâche la plus ardue demeurait dans la découverte d’un artiste capable d’endosser un tel rôle et de restituer avec authenticité les étapes-charnières de la vie de Noureev. Avec une fantastique performance centrale du danseur ukrainien Oleg Ivenko, le film juxtapose la tournée triomphale de Noureev à Paris avec des flashbacks de sa pauvre enfance, donnant ainsi un portrait fascinant de la légende complexe du ballet.

Oleg Ivenko – The White Crow
Image courtoisie Praesens-Film AG

À une époque où les danseurs n’étaient considérés que comme des faire-valoir de leurs partenaires féminines, Noureev comptait bien montrer qu’il n’était pas qu’une marionnette tout juste bon à reproduire des chorégraphies. Le scénariste David Hare revient sur cet artiste frondeur :

Il voyait bien que la fonction du danseur de ballet classique était sans grand intérêt. Traditionnellement, l’homme prenait des poses héroïques tandis que la ballerine gravitait autour de lui et suscitait l’admiration. Avec Noureev, on assiste à une explosion des différenciations sexuelles.

Le sentiment de véracité est accentué par le choix judicieux d’acteurs et de danseurs russes qui dialoguent, bien évidemment, en russe dans les scènes qui l’exigeaient. Ralph Fiennes, méconnaissable, interprète le professeur de danse Alexandre Pouchkine, en russe s’il vous plaît! On découvre aussi Noureev vivant sa passion avec Teja Kremke (Louis Hofmann) un jeune Allemand vivant à Saint -Petersbourg, qui photographie Nourrev en train de danser.

Ralph Fiennes a aussi privilégié le tournage dans les lieux réels tels Saint-Pétersbourg, notamment au Théâtre Mariinsky et au Musée de l’Ermitage, à Paris, dans le Louvre, la Sainte-Chapelle, le Palais Garnier et les quais de Seine.

Le reste des scènes a été filmé en studio en Serbie où la cheffe décoratrice Anne Seibel a reconstitué l’école Vaganova de Leningrad, le Théâtre Mariinsky où se produit la troupe du Kirov et l’aéroport du Bourget.

Plus de vint-six ans après la mort du danseur-chorégraphe à Paris en 1993, The White Crow est la première, partielle mais passionnante, biographie filmée consacré à Noureev.

Le film rappelle les changements que Rudolf Noureev a apporté au ballet classique, en imposant des changements impensables pour les écoles de cet art.

Un danseur qui voulait sauter avec autant de grandeur et de pirouette que les ballerines avec lesquelles il partageait la scène. Il voulait faire plus que simplement rester là et les soutenir pendant qu’elles s’envolaient, comme cela avait été le rôle traditionnel des hommes. Il voulait s’élever aussi haut, sinon plus haut.

Le film sort sur les écrans de Suisse romande le 19 juin.

Firouz E. Pillet

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