TIFF 2026 : Donde Comienza el Río (Where the River Begins) de Juan Andrés Arango – Quand revenir ne signifie pas rentrer
Une hutte sur pilotis s’embrase dans la nuit ; depuis l’eau où il vient de plonger, un enfant autochtone regarde les flammes dévorer ce qui reste d’un monde. Cette image d’ouverture, d’une violence sèche et silencieuse, installe l’atmosphère de Donde Comienza el Río (Where the River Begins), long métrage de fiction du réalisateur colombo-canadien Juan Andrés Arango, présenté au Festival international du film de Toronto (TIFF) 2026.

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Le film suit Yajaira (Girleza Duave Cerezo), jeune femme emberá (peuple autochtone fortement touché par le conflit armé colombien et dont certaines communautés subissent des déplacements forcés ; N.D.A.) qui vit avec sa fille Maria (Ana Michell Nama Dumaza) et son père dans un quartier violent de Bogotá où les herbes poussent entre les pierres et les constructions abandonnées. ». Les enfants récupèrent ce qu’ils trouvent, les filles fabriquent et vendent des bracelets de perles sur le trottoir. En suivant leurs déplacements, on entre dans un véritable labyrinthe de maisons délabrées, de couloirs qui les relient et de petites arrière-cours où la végétation reprend peu à peu ses droits. Toute une vie fourmille ainsi à l’arrière des rues : une communauté autochtone organisée en petits groupes de quartier, qui survit à la marge de la ville. La menace, elle, affleure dans les conversations, notamment lorsqu’il est question des dangers auxquels les jeunes femmes sont exposées dans certains endroits.
Après la mort de Mateo, un enfant du quartier, lors un affrontement, Yajaira décide de quitter Bogotá avec Maria pour rejoindre l’Andágueda, la rivière de son enfance. Elles sont accompagnées par Jhon (Juan David Junca Linares), jeune membre d’un gang qui cherche lui aussi à échapper à un environnement devenu mortifère. Le voyage qui s’engage alors déplace progressivement le film : de l’enfermement urbain vers un territoire où mémoire, violence et appartenance ne se laissent plus dissocier.
Le scénario adopte la forme d’un road movie initiatique pour traverser une Colombie contemporaine encore profondément marquée par le conflit. Au fil du trajet apparaissent des campements de fortune, des personnes déplacées, des réfugié·es vénézuélien·nes et des formes de solidarité improvisées. Une rencontre avec un ancien infirmier devenu pêcheur après avoir perdu sa famille dans les affrontements donne une mesure de la profondeur des blessures qui traversent la région. Arango ne s’attarde pourtant jamais assez longtemps sur ces figures pour transformer le voyage en catalogue documentaire : elles composent plutôt, par touches successives, une cartographie sensible du déracinement.
La mise en scène soigne particulièrement le rapport entre lumière et obscurité : la photographie joue des contrastes chromatiques avec une efficacité redoutable, notamment dans les scènes nocturnes, où les silhouettes se découpent sur des fonds saturés de bleus et d’orangés. Le basculement s’opère progressivement de l’urbain vers l’organique. Lorsque Yajaira, Maria et Jhon atteignent la jungle, le film devient plus poreux entre réel, rêve et pressentiment. Les prémonitions de Maria, quelques apparitions oniriques et un serpent rouge qui semble guider les personnages introduisent une dimension presque surnaturelle, mais toujours discrète. Le dosage est juste : assez pour suggérer un autre rapport au monde, jamais assez pour transformer la culture emberá en carte postale mystique.
Le film fait ainsi se superposer plusieurs lignes de violence : celle de la classe sociale, celle qui pèse sur les femmes et celle, plus structurelle, qui frappe les populations autochtones déplacées par le conflit armé. Lorsqu’un homme harcèle Yajaira et tente de l’entraîner de force, Jhon intervient ; après cet épisode, elle choisit elle-même d’accepter sa présence à ses côtés. Mais le rapport entre les deux ne se réduit pas à une relation de protection. Lorsque certains éléments de son passé ressurgissent, elle décide de poursuivre vers la jungle en lui faisant comprendre que, plus ils s’enfonceront dans ce territoire, moins il maîtrisera les règles du jeu. À l’approche de la forêt, les rapports de pouvoir s’inversent progressivement. L’homme qui connaissait les codes de la ville devient celui qui doit demander la permission d’entrer. « C’est l’état sauvage absolu », lui lance un accompagnateur autochtone avant de les laisser sur l’autre rive. Le lieu n’est donc pas un simple décor : il devient l’espace où se redistribuent l’autorité, la peur et la possibilité même d’être accueilli.

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L’interprétation, portée par des acteur·rices convaincant·es, évite l’écueil du misérabilisme : la dignité des personnages ne passe jamais par la démonstration, mais par une économie de gestes, de silences et de regards. Girleza Duave Cerezo donne à Yajaira une présence particulièrement singulière, à la fois terrienne et mystérieuse, traversée par une force vitale maternelle et une lucidité presque prophétique. Face à elle, Juan David Junca Linares compose un Jhon moins univoque qu’il n’y paraît d’abord, dont la vulnérabilité affleure progressivement.
Le retour aux sources n’a pourtant rien d’un retour à l’identique. Lorsque Yajaira et Maria atteignent le village qu’elles pensaient retrouver, celui-ci est abandonné : la communauté a été relocalisée plus loin pour échapper aux paramilitaires. Le territoire de l’enfance n’existe donc plus comme refuge intact. Même l’accueil reste traversé par la méfiance lorsque Jhon apparaît aux côtés de Yajaira et de Maria. Il n’est pas simplement un homme qui a changé de territoire : il est celui qui vient d’un autre monde, porteur d’une violence dont la communauté se souvient. Le film se garde ainsi de faire de la jungle un espace de rédemption. Elle peut permettre une reconstruction, mais celle-ci passe d’abord par la reconnaissance des blessures, des déplacements et des frontières qui subsistent entre les communautés.
Le film accumule parfois les péripéties dans sa seconde partie, au risque de diluer quelque peu la tension dramatique. Il conserve néanmoins une cohérence de fond : la reconstruction ne peut passer ni par l’oubli ni par une vengeance qui reproduirait les violences du passé. Elle suppose plutôt de réapprendre à habiter des espaces qui ont été détruits, déplacés ou rendus étrangers. La méfiance entre les communautés demeure ainsi palpable jusque dans les gestes d’accueil. Le film ne résout pas artificiellement cette fracture : même lorsqu’il est accueilli, le « Blanc » reste un intrus potentiel, et la possibilité d’appartenir doit encore être négociée.
Le feu de la première image a peut-être déjà tout dit : quelque chose brûle, quelque chose disparaît, et l’enfant qui regarde depuis l’eau ne peut qu’en être le témoin. Le voyage de Yajaira est celui d’un retour, mais un retour impossible vers un lieu que la violence a déplacé avant elle. Ce qui reste alors n’est ni un territoire intact ni une réconciliation miraculeuse. Il reste des souvenirs, des liens fragiles, une méfiance qui ne disparaît pas, et la possibilité de recommencer ailleurs. Donde Comienza el Río ne dit pas que l’on retrouve son monde. Il suggère plutôt que, lorsque celui-ci a disparu, il faut parfois en porter les fragments pour pouvoir en inventer un autre.
De Juan Andrés Arango; avec Girleza Duave Cerezo, Juan David Junca Linares, Ana Michell Nama Dumaza; Canada, Colombie, Norvège; 2026; 102 minutes.
Malik Berkati
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