Toronto International Film Festival (TIFF) –  Première de Terrorizers de Ho Wi Ding, une plongée dans l’univers dématérialisé de la jeunesse

Le dernier film de Ho Wi Ding (Face à la nuit -2018, Pinoy Sunday -2009) propose un instantané kaléidoscopique d’une jeunesse – de la classe aisée – en perte de valeurs et de perspectives, livrée à elle-même dans une société où les adultes sont centrés sur eux-mêmes. Le cinéaste taïwanais s’écarte des sentiers battus narratifs du genre coming-of-age, plonge dans une narration à la fois éclatée et fluide, évite l’écueil de la simplification des événements qui s’enchaînent les uns aux autres de manière non-linéaire et propose des personnages complexes qui, comme dans la vie, ne sont pas unidimensionnels.

Terrorizers de Ho Wi Ding
Image courtoisie TIFF

Terrorizers entraîne les spectateurs dans l’univers perturbé de Ming Liang (Po-Hung Lin), un étudiant qui ne se rend plus à ses cours, vit dans une chambre de l’appartement d’un politicien auquel il n’est pas apparenté. Obnubilé par les jeux vidéo violents et son désir sexuel frustré, il est le point central autour duquel le récit va se développer, traversé par les éléments piliers de la tragédie : l’amour, la passion, la vengeance. La masculinité toxique qui se dégage de cette représentation du monde est exacerbée par une société hypocrite, érigeant les apparences en vertu, laissant toute sa part sombre et égoïste derrière la façade entretenue par une cohorte de charognard.es médiatiques qui se nourrissent des vies individuelles détruites pour préserver le vernis de la collectivité. Ming Liang est ce que l’on appelle un « incel » (un célibataire involontaire) qui voue une adoration pour Monica (Annie Chen), une ex cam-girl, qui cherche désespérément à devenir une actrice de théâtre respectable. Monica répète avec Yu Fang (Moon Lee), étudiante actrice, dont le père est sur le point de se remarier avec une jeune femme enceinte et qui fait campagne pour sa réélection. Ming Liang est pour ainsi dire son colocataire, même s’ils ne se croisent presque jamais. Xiao Zhang (JC Lin) est un jeune chef cuisinier qui a servi sur un bateau ; il veut revenir à terre quand il revoit Yu Fang dont il est amoureux depuis des années même si celle-ci ne le reconnaît pas immédiatement. Kiki (Yao Ai Ning), lycéenne férue de cosplay, est amoureuse de Ming Liang.

— Yao Ai Ning et Po-Hung Lin – Terrorizers
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Dans cet univers fermé aux aspirations, aux désirs, à la possibilité même d’entrevoir l’horizon de l’accomplissement personnel – mis à par Xiao Zhang qui tente sa chance de vie dans une démarche volontariste  – les destins semblent être portés sur un rail de fatalité. Les adultes sont défaillants, que ce soit les parents, les professeur.es, les policier.es. Ils sont au mieux aveugles au désespoir de leur jeunesse, au pire sourds à leur détresse, préférant perpétuer les réflexes ataviques de préservation de la société patriarcale. Il n’y a que Lady Hsiao (Ding Ning), une masseuse alcoolique, esseulée dans son minuscule appartement qui lui sert de lieu de travail, qui considère le monde et sa misère de manière détachée et désillusionnée, mais sera la seule à vraiment porter son regard sur Ming Liang, sur le jeune homme et non sa névrose.

Terrorizers, parle de violences. Bien sûr, la plus spectaculaire, celle de l’attaque au sabre dans un centre commercial, touchant des personnes au hasard, comme dans le jeu vidéo de VR de Ming Liang, se trouvant sur le chemin de sa victime choisie. Cependant, la terreur qui émarge de ce récit est celle latente de la société qui livre sa jeunesse en pâture à la virtualité : les corps ne se touchent plus, les gens ne se parlent plus, les responsabilités ne se prennent plus. Il y a évidemment  ces mondes imaginaires, faits de jeux vidéo, de réseaux sociaux, de déguisements. Mais ce qui fait réellement perdre pied, ce qui est vraiment terrifiant, c’est cet abandon des adultes qui ne semblent poursuivre que leurs propres trajectoires, sans considération pour celles et ceux qu’ils doivent épauler dans leur jeune vie. Chacun.e des personnages que l’on rencontre lutte autant avec son passé solitaire que son présent tourmenté.

Ho Wi Ding joue avec les écrans, les met en abîme de la réalité autant que le regard et la perception des spectateurs.trices. La réalité virtuelle (VR) répond aux vidéos pornos qui elles-mêmes se fondent dans les tournages de vidéo  de casting, plongeant parfois en immersion dans le cadre et les prises de vues, le tout habillé par une photographie classique (Jean-Louis Vialard) rendant coup pour coup visuel les perspectives géométriques d’une caméra fixe jouant de la transparence des vitres et des effets miroir, autant que du mystère des portes fermées. La réalisation de Terrorizers est extrêmement fine dans son découpage spatio-temporel, sans flashbacks à proprement parler mais des interactions de temporalité non-linéaires. Le montage (Lee Huey et Ho Wi Ding) est très subtilement exécuté, faisant du liant là où le temps et l’espace devrait normalement se creuser. Le cinéaste ne tombe dans aucune facilité narrative et là où il aurait pu appuyer avec une musique dramatique, il enjolive son film avec les légères et romantiques Nocturnes de Chopin, en interlude, qui donnent du souffle intérieur aux événements marquants du récit, ainsi qu’un design sonore remarquable de justesse.

— JC Lin et Moon Lee – Terrorizers
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La violence sociétale dont sont victimes ces jeunes prend des formes nouvelles par la technologie mais une chose semble rester immuable : la cruauté d’un monde où les hommes obsédés par le sexe, le pouvoir associé, font porter encore et toujours le chapeau de leurs fêlures, de leurs échecs aux femmes. Malgré tout, à l’image de la musique romantique qui traverse le film, l’espoir d’un monde meilleur n’est pas totalement abandonné par Ho Wi Ding qui nous propose une très belle fin ouverte.

De Ho Wi Ding; avec Po-Hung Lin (Lin Bo-Hong, Austin Lin selon les transcriptions), Moon Lee, Annie Chen, JC Lin; Ding Ning, Yao Ai Ning; Taïwan; 2021; 127 minutes.

Malik Berkati

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