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Bâtiment 5 de Ladj Ly – Le mal-logement, vecteur de violence sociale et politique

Le cinéaste originaire de Montfermeil (Seine-Saint-Denis, France) revient sur les écrans avec Bâtiment 5, quatre ans après son film choc sur la vie dans les banlieues françaises, Les Misérables, qui avait remporté le Prix du Jury, et 4 Césars (dont celui du Meilleur film). Dans la continuité de son premier long métrage, Ladj Ly dépeint une situation sociale à la limite de l’indigence, dans une ville fictive, mais qui ressemble à de nombreuses cités dans le monde entier. Le point de départ des Misérables était celui d’un fait divers autour d’une bavure policière et la confrontation inévitable qui s’ensuit entre les jeunes et les forces de police. Dans Bâtiment 5, le réalisateur élargit la focale et appuie sur la violence – et l’injustice – sociale quotidienne que subissent les habitant·es des banlieues à travers la problématique du mal-logement.

— Aristote Luyindula et Anta Diaw – Bâtiment 5
Image courtoisie Filmcoopi Zurich

Le récit s’enrichit ainsi de la diversité de la population qui vivent dans ces quartiers. Il ne s’agit plus de confrontations entre blocs – police vs. jeunes – mais de familles, de jeunes qui travaillent, étudient, ou glandouillent, d’enfants, de personnes âgées, de toutes nationalités et confessions religieuses, avec en face des institutions – politiques, sociales ou de maintien de l’ordre – qui sont, elles aussi, différenciées. La police reste certes violente, mais ici le point de vue exprimé est clairement celui de la responsabilité politique, avec un personnel plus intéressé par une carrière qu’une prise en main des inégalités.

L’histoire tourne autour de deux protagonistes qui symbolisent deux manières de réagir face à l’injustice sociale : Haby (Anta Diaw), jeune femme très impliquée dans la vie de sa commune, qui se revendique comme « une Française d’aujourd’hui », ancrée dans un territoire sans renier ses origines, et Blaz (Aristote Luyindula) qui lui se sent rejeter par la société et s’insurge. Le maire de la ville meurt subitement et son successeur, un jeune pédiatre propulsé à cette fonction par les instances nationales du parti (Alexis Manenti), prévoit de réaménager le quartier. Le plan est mené en catimi mais Haby découvre que son immeuble, le fameux bâtiment 5, est voué à la démolition. Avec les résident·es de l’immeuble, Haby se lance dans un bras de fer contre la municipalité jusqu’à ce que l’incendie d’un restaurant clandestin dans l’immeuble précipite les événements.

La force du récit réside dans le fait que d’un côté, nous sommes émotionnellement en phase avec celles et ceux qui résistent aux expulsions, de l’autre, on se demande comment il est possible de vivre dans ces conditions. La scène d’ouverture, spectaculaire dans sa puissance d’évocation, est à cet égard édifiante : depuis des années, l’ascenseur ne fonctionne pas et lorsque quelqu’un meurt, le cercueil est descendu, cahin-caha, par les jeunes de l’immeuble. L’indignité de ces habitats se traduit jusque dans la mort.

La force du film est de montrer des citoyen·nes lambda, animé·es comme tout le monde par leur besoin de gagner leur vie, leurs désirs de vivre et de rêver à un monde meilleur pour eux et les leurs, mais qui en sont empêché·es par des conditions insalubres qui les bloquent à chaque espoir d’avancement. Ladj Ly donne voix à ces individus qui ne sont bien souvent considérés que comme une entité, mais montre également une voie possible à certaines résolutions des problèmes structurels qui les étouffent : la participation active au système politique.

De Ladj Ly; avec Anta Diaw, Alexis Manenti, Aristote Luyindula, Steve Tientcheu, Aurélia Petit, Jeanne Balibar; France ; 2023 ; 100 minutes.

Écouter ici l’entretien de Firouz E. Pillet avec Ladj Ly.

Malik Berkati

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