Berlinale 2019 – Compétition jour #7: Synonymes de Nadav Lapid – un film clivant

Le point de départ de cette histoire est très simple: Yoav, un jeune israélien débarque à Paris en espérant que la France et la langue française vont le sauver de la folie de son pays. Après, les choses, sans être vraiment compliquées, sont parfois plus obscures et leur dessein laissés en sous-texte à l’interprétation de chacun-e.

— Tom Mercier – Synonymes
© Guy Ferrandis / SBS Films

Nadav Lapid ne s’en cache pas, cette histoire est en grande partie la sienne, même si elle est ici élaborée pour contenir en un peu plus de 2 heures tout ce qu’il a à dire sur la question. Mais il tient à dire qu’il ne fait pas de l’autofiction à proprement parler:

Ce n’est pas mon but de faire de l’autofiction, mais chaque vie est une fenêtre qui permet d’observer le monde et, avec ce film, j’ai utilisé ma fenêtre sur le monde.

L’histoire de Yoav prend dès le départ des contours très particuliers: il se retrouve nu dans un appartement vide, gelé au point d’être à l’article de la mort avant d’être récupéré par un jeune couple aux contours également peu définis et qui vont devenir un pilier dans cette ville où il ne connaît personne. L’élément qui perturbe tous ses interlocuteurs rencontrés lors de son odyssée est son refus absolu de parler hébreu. Le réalisateur explique:

Lorsque j’ai eu cette sorte d’illumination qui me disait de quitter Israël et que je me suis retrouvé à Charles de Gaulle quelques jours plus tard avec quelques mots de français pour bagage, je me suis dit qu’il ne suffisait pas de prendre un avion et s’éloigner pour être sauver. Il fallait que le détachement soit radical, que je fasse une sorte de sacrifice. Et le plus grand sacrifice que je pouvais faire pour me détacher de mon identité était de cesser de parler l’hébreu et commencer à parler dans une autre langue.

— Quentin Dolmaire, Tom Mercier, Louise Chevillotte – Synonymes
© Guy Ferrandis / SBS Films

C’est une véritable obsession pour Yoav d’effacer son passé et son identité israélienne à travers la langue car la langue maternelle est bien entendu la matrice de la construction mentale d’un individu et s’en extraire modifie sa nature. Mais plus que la langue française qu’il déclame comme de la poésie ou du théâtre, c’est aux mots que le jeune homme finit par s’attacher, aux associations de mots, aux allitérations, et bien sûr aux synonymes. Ils racontent des histoires, ses histoires vécues qu’il veut donner à son ami Emile qui a des ambitions d’écritures – ceci participe également à ce délestement du passé –   dans une langue châtiée, un rythme et  une éloquence qui n’existent pas dans la réalité du quotidien. Au fur et à mesure de sa démarche, le sens et le contexte de ces mots se noient dans leurs propres flux et dynamiques.
Le langage du film est par contraste très physique, Tom Mercier jouant Yoav étant dirigé par son réalisateur dans une sorte de chorégraphie d’attitudes, de mouvements et inertie du corps, de gestes très étudiés.

Synonymes a été diversement apprécié par la critique – pour les uns c’est à date le meilleur de la compétition, pour d’autres l’un des pires puisqu’à côté des applaudissements,  certains l’ont hué. La polarisation est toujours un bon signe de vitalité pour un film. Un sujet intéressant où personne n’est épargné, tout le monde égratigné, à l’instar des deux pays évoqués, Israël et la France, mais dans un cinéma beaucoup trop maniéré… mais c’est une question de goût…

De Nadav Lapid; avec Tom Mercier, Quentin Dolmaire, Louise Chevillotte; France, Israël, Allemagne; 2019; 123 minutes.

Malik Berkati, Berlin

© j:mag Tous droits réservés

malik berkati

Journaliste / Journalist - Rédacteur en chef j:mag / Editor-in-Chief j:mag

malik berkati has 590 posts and counting. See all posts by malik berkati

Une réflexion sur “Berlinale 2019 – Compétition jour #7: Synonymes de Nadav Lapid – un film clivant

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*