Pour la sortie suisse de Undine, entretien avec son réalisateur Christian Petzold réalisé à la Berlinale 2020

Le mythe d’Ondine créé au 19e siècle par et pour les hommes se transforme dans cette interprétation de Christian Petzold en une lutte d’autodétermination pour les femmes.

Le dernier film du cinéaste allemand (Transit, Barbara) est un condensé de son style qui consiste à mélanger les genres et tisser une trame à la fois limpide et truffée d’éléments qui donnent au récit une épaisseur et plusieurs couches d’interprétation. Undine est une histoire d’amour universelle dont  Petzold s’empare à travers un thème mythologique mais qu’il traite avec le réalisme cinématographique qui le caractérise, sans essayer de mystifier le spectateur. Et c’est une réussite !

Undine (Paula Beer) a un petit appartement qui donne sur l’Alexanderplatz, une maîtrise en histoire et donne des conférences sur le développement urbain de la ville au Stadtmusuem. Sous cet air de vie urbaine moderne se cache un ancien mythe : si l’homme qu’Undine aime la trahit, elle doit le tuer et retourner dans le lac de la forêt d’où elle provient. Ainsi, lorsque son amant Johannes (Jacob Matschenz) la quitte pour une autre femme, Undine pense qu’elle n’a pas le choix. Mais, de manière inattendue – et humoristique, car ce film ne manque pas d’esprit – elle rencontre Christoph (Franz Rogowski), un plongeur industriel. Ils tombent éperdument amoureux l’un de l’autre, un bel amour rempli de la curiosité et de la confiance en l’autre. Un jour cependant, Christoph sent un battement manquant dans le cœur d’Undine. L’idylle fait place au retour de la malédiction à laquelle elle va devoir faire face une fois pour toutes.

Voir la critique faite à la sortie de la séance de presse du festival : Undine ou le réenchantement du monde

Entrevue

Pendant le film je ne pouvais m’empêcher de penser à Joseph von Eichendorff dont l’œuvre est une longue définition du terme Sehnsucht (mot intraduisible mais exprime une sorte de nostalgie, N.D.A.)…

C’est étrange que vous m’en parliez car pendant le tournage de mon précédent film j’ai souffert des disques intervertébraux et je suis allé voir un physio : il avait peint sur le plafond un poème de Eichendorff que je lisais pendant chaque massage. Le texte, Schläft ein Lied in allen Dingen, ne fait que 4 lignes :

„Schläft ein Lied in allen Dingen,
Die da träumen fort und fort,
Und die Welt hebt an zu singen,
Triffst du nur das Zauberwort.“

En substance il dit que le monde est à l’origine enchanté, qu’il y a une chanson en toute chose et si nous arrivons à trouver le mot magique qui peut l’expliquer et le décrire, il redevient enchanté. Le capitalisme désenchante le monde, tout devient exploitable et marchandise. Eichendorff pousse ce cri: ne laissez pas le monde se désenchanter ! Le cinéma est, à mon avis, l’obligé du romantisme allemand et doit toujours et encore tenter d’enchanter le monde. Même un film d’action comme Assaut de John Carpenter le fait quand par exemple les choses que touche une balle tirée par un silencieux commencent à bouger et à chanter. C’est comme Buster Keaton, Charlie Chaplin, Stan Laurel et Oliver Hardy, tous ces films sont des films sur les objets qui sont contre vous, par exemple Charlie Chaplin qui frappe ses propres chaussures ; les choses deviennent magiques. Le cinéma est l’endroit où cette magie existe encore, le cinéma a le pouvoir d’enchanter le monde.

— Franz Rogowski, Christian Petzold et Paula Beer – Berlinale 2020 pour Undine
© Malik Berkati

C’est cette recherche de magie qui vous mené vers Undine?

Le mythe d’Ondine est en réalité simple: un homme aime une femme qui ne l’aime pas en retour ; l’homme est à deux doigts de se suicider, il se rend dans une forêt où il y a un lac ; dans ce lieu vit la très belle Ondine. Elle sort belle et nue de l’eau et dit: je suis tienne pour l’éternité. Il est enchanté, comme un homme qui pourrait commander une femme en plastique dans un catalogue. Elle ajoute: je suis tienne, mais si tu m’abandonnes, je devrai te tuer et retourner dans l’eau pour attendre le prochain. Et comme tous les hommes à leurs poupées sexuelles, il lui dit: je ne t’abandonnerai jamais. Quand il se marie avec une autre, elle revient dans une bulle d’eau dans laquelle elle le noie. Elle dit: je t’ai pleuré à mort ; et elle retourne dans son lac. C’est la grande histoire des femmes et des hommes, mais c’est une projection masculine de cette histoire racontée dans des milliers de films, par exemple Liaison fatale. Cette histoire ne m’intéresse pas au contraire de l’histoire revisitée par Ingbor Bachman (Undine geht) où Ondine dit: je ne veux plus continuer. Au moment où la perspective change et devient celle d’Ondine je peux en faire un film. Le sort qui vit dans Ondine, c’est le système dans lequel on vit : il fait tout pour empêcher que les femmes soient aimées comme Undine et les hommes soient capables d’aimer comme Christoph, ce serait une menace pour le système comme on le connait, il pourrait tomber.

Quelle est le plus grand défi d’utiliser de l’eau comme une figure centrale du film?

Les scènes sous-marines m’ont toujours fasciné au cinéma. Mes deux films préférés sous l’eau sont 20 mille lieux sous les mers et Le lagon bleu. Ce sont des films que je peux toujours revoir, je trouve que les personnes sous l’eau ont une autre matérialité corporelle ; certains films de science fiction sont également des films sous l’eau, je trouve que l’espace a également des allures sous-marines. Dans le Moby Dick de Melville il y a un très joli passage où le survivant dit: « c’est étrange, quand les gens ont des problèmes ils cherchent la proximité de l’eau. » Cette recherche de l’origine d’où nous venons quand on a des problèmes me touche aussi et je suis attiré vers l’eau. Que ce soit les gens qui sont dans le désert à la recherche d’eau ou dans le film de Kelly Reichardt First Cow (présenté également à la Berlinale 2020 ; N.D.A.) la recherche du fleuve, ou de la mer, il y a toujours une recherche de l’eau. Cela m’a toujours impressionné ce  mouvement élémentaire de l’homme pour aller à l’eau. Les prises de vue sous l’eau sont un rêve d’enfant que j’ai pu réaliser. Mais je ne peux pas faire du cinéma pour réaliser mes rêves d’enfant, je n’aime cette approche de cinéma où  les cinéastes adultes font des films qui assouvissent leurs rêves d’enfants ; les rêves d’enfants ne sont pas une bonne base pour réaliser des films. J’aime par contre quand tout à coup on découvre quelque chose, et pour moi cela a été une grande chance de découvrir ce mythe d’Ondine et me dire, ça y est je peux faire des prises de vue sous-marines. Dans les studios de Babelsberg nous avons construit un énorme bassin. Rien n’est fait par ordinateur, tout est construit. Cette beauté, cette magie qu’il y a sous l’eau. Je me suis rappelé des images du film de Charles Laughton La nuit du chasseur, où Shelley Winters est noyée par Robert Mitchum : elle est assise dans une voiture sous l’eau et ses longs cheveux blonds sont comme des nénuphars. Il y a une beauté dans cette image et c’est ce genre de choses que nous avons réalisé sous l’eau. Quand sont venus les acteurs et qu’ils ont plongés, j’ai remarqué qu’eux-mêmes étaient fascinés par l’élément eau, par la beauté de cet univers sous-marin ; fascinés aussi de ne plus recevoir de consignes de mise en scène car nous n’avions plus de contact avec eux : ils sont développé une sorte de chorégraphie et une physicalité qu’eux-mêmes ne maîtrisaient pas. Pour moi en tant que réalisateur c’était l’un des plus beaux moments de mon travail de cinéaste.

L’autre personnage principal du film est la ville de Berlin…

J’ai voulu montrer une ville vivante, construite sur des marécages, qui a dû constamment se drainer pour construire son infrastructure et devenir ce qu’elle est. Berlin n’a pas de mythe propre, c’est une ville-carrefour qui a toujours importé ses mythes. D’un autre côté, depuis la Chute du mur, elle a tendance à effacer son histoire de manière brutale. Ici sur la Potsdamer Platz nous sommes assis sur le travail des plongeurs industriels. Ils sont des prolétariens comme les mineurs, ils travaillent dans le noir avec des lampes frontales, c’est fascinant. La ville est faite d’assèchements continuels. Et quand vous asséchez tout, ou brûlez tout comme au Brésil, vous asséchez la vase du monde, vous perdez les histoires et l’Histoire. Notre histoire est aussi construite sur les histoires orales qui se rejoignent. Quand tout est brûlé ou asséché, il faut faire comme Undine, aller devant des maquettes et raconter l’histoire mais par l’angle de la destruction.

L’histoire de Berlin avec la chute du mur, est-ce que ceci aussi est une sorte de sortilège que subit la ville?

Nous avons un petit problème en Allemagne: notre histoire est terrible et nous n’avons plus envie de l’affronter. La première chose entre 1989 et 1990, après que le mur est symboliquement tombé, a été de le raser. Il n’existe plus, juste 12 mètres pour les touristes. Nous avons fait la même chose en faisant sauter le Palais de la République qui nous aurait également raconté quelque chose des désirs et des rêves de la RDA, mais nous nous sommes amputés de cette histoire. Quand on balaie l’histoire et qu’on ne fait que construire des bâtiments pour faire gagner de l’argent à des fonds de pension on détruit la mémoire et une part de son identité.

Entretien réalisé à Berlin le 24 février 2020 par Malik Berkati

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