Berlinale 2019 – Berlinale Special: Photograph, de Ritesh Brata, invite à une improbable rencontre, délicatement poétique, entre deux univers censés ne jamais se croiser

Rafi, modeste photographe, propose ses services aux visiteurs de la Getaway of India, au débarcadère de Bombay, afin d’immortaliser pour trente roupies leur venue. Il trime pour rembourser les dettes laissées par feu son père et récupérer la maison familiale pour sa grand-mère, Dadi, qui vit à la campagne. Cette dernière lui met la pression pour qu’il se marie enfin et, même si le film se déroule dans le brouhaha de la tonitruante Bombay, tout se sait, tout se raconte : ainsi, quand Rafi s’achète à manger, le vendeur lui demande si il va enfin trouver une fiancée et se marier. Idem chez l’épicier chez qui il achète un rasoir, de la mousse à raser et un peigne. Bref, la mentalité villageoise a migré avec ses habitants et Ritesh Brata nous la dépeint avec des scènes savoureuses et emplies d’humour.

— Nawazuddin Siddiqui, Farrukh Jaffar
© Joe D’Souza / 2018 Tiwari’s Ghost, LLC. All Rights Reserved

Un jour, alors que le flux de visiteurs semble bercer la routine du travail de Rafi, il fait la rencontre d’une muse improbable, Miloni, jeune femme issue de la classe moyenne et éduquée de Mumbai. Miloni étudie à L’université et ses parents souhaitent lui faire rencontrer le fils de leur associé qui envisage d’aller étudier aux Etats-Unis. Ce fameux jour, Rafi prend Miloni en photo pro bono et, alors qu’il cherche dans son sac une fourre en plastique pour protéger la photo qu’il a prise de Miloni, celle-ci s’’est évaporée. Cette furtive rencontre va changer la vie de Rafi, d’autant plus que sa grand-mère débarque, en ville pour presser son petit-fils de se marier. Pour satisfaire ses attentes, Rafi demande à Miloni si elle accepte de se faire passer pour sa petite amie, petite amie qu’il appelle Nourie comme dans la chanson d’un film. Peu à peu, ce qui n’était jusque-là qu’un jeu se confond avec la réalité.

Ritesh Brata réussit avec brio, par touches subtiles, à dépeindre la société indienne, aux différences multiples à l’instar des saris bigarrés des femmes. Miloni appartient à la classe bourgeoise, qui vit dans une belle demeure, avec une bonne qui cuisine et dort à même le sol de la cuisine, là où elle prépare à manger pour ses employeurs. Cette femme, dévouée et discrète, est la seule à prêter écoute à Miloni, à s’intéresser à elle. Alors, quand elle comprend que les parents de Miloni tentent de la donner en mariage au fils de leur associé, elle s’enquiert auprès de celle qu’elle appelle tendrement Didi pour savoir ce qu’elle pense de cette union.

— Nawazuddin Siddiqui – Photograph
© Joe D’Souza / 2018 Tiwari’s Ghost, LLC. All Rights Reserved

La caméra de Ritesh Brata filme les personnages au plus près de leurs corps, parfois en gros plan sur leur visage ou en  plongée et contre-plongée pour les suivre au plus près de leurs mouvements quand Rafi se hisse au sommet d’une rampe d’escalier pour rentrer dans son maigre abri qu’il partage avec des amis ou quand il emmène Miloni au cinéma. Les visages sont aussi filmés au plus près de leurs traits, captant la moindre expression, quand la caméra filme les étudiants dans la classe où étudie Miloni. Le résistat est puissant; invitant les spectateurs dans une totale immersion au coeur de Bombay, tant dans les castes plus aisées à laquelle la famille de Miloni appartient tant au coeur des quartiers populaires où on a soudain l’impression de sentir les effluves de la restauration de rue.

Tout n’est pas question de rencontre fortuite dans Photograph mais d’apprendre à se connaître au fil des rencontres, malgré l’interdiction sociétale de le faire, et de tomber amoureux. Parfois, passer du temps avec quelqu’un peut apporter un sens à notre vie et nous rappeler que nous ne sommes pas seuls.

Le réalisateur indien Ritesh Batra avait déjà réussit avec une touche très picturale à parler des petites choses qui font la vie, en soulignant avec justesse les liens aléatoires qui provoquent des rencontres improbables et tissent des destins. Sa douce et émouvante narration permet aux émotions de se construire à travers des moments et des interactions et pas seulement par le truchement des dialogues ou de l’histoire.

Photograph est le dernier film de Batra après la réalisation de deux longs métrages en anglais en 2017, The Sense of an Ending et Our Souls at Night, qui font suite à son succès, The Lunchbox (2013). Batra revient à ses racines pour ce film, racontant l’histoire d’une tente amitié entre deux personnes silencieuses à Mumbai, sa ville.

Nawazuddin Siddiqui joue Rafi, un humble photographe de rue compose avec Miloni, interprétée par la merveilleuse Sanya Malhotra, très discrète, un couple qui attendrit rapidement les spectateurs. Tous deux sont introvertis et donc incompris par leur entourage; c’est sans doute là leur point d’ancrage. Tous deux sont aussi sous la constante pression de leur famille et ne profite pas de leur jeunesse.

Comme à l’accoutumée chez Ritesh Batra la photographie est lumineuse, même dans les scènes nocturnes, et met en valeur les protagonistes. La caméra de Ritesh Brata sait capturer les rues, les images et les sons de l’Inde d’une manière que peu d’autres cinéastes parviennent à faire. L’un des meilleurs plans du film montre les parents de Miloni qui interagissent à l’arrière-plan, tandis que la caméra montre à travers les mains de la bonne qui fabrique du chapati près du poêle. C’est un superbe plan, simple mais parfaitement exécuté et très symbolique des relations intrafamiliales. De nombreux belles séquences ponctuent le film, mis en forme par les directeurs de la photographie Tim Gillis et Ben Kutchins.

Firouz E. Pillet, Berlin

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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