Berlinale 2020 – Generation 14plus : La déesse des mouches à feu (Goddess of the Fireflies), d’Anaïs Barbeau-Lavalette, retrace l’adolescence grunge de la jeune Cat dans les années nonante

La déesse des mouches à feu est présenté à la Berlinale en première mondiale dans la section Generation 14plus . Ce long métrage d’Anaïs Barbeau-Lavalette est adapté du roman éponyme de la romancière Geneviève Pesteriez.

— Éléonore Loiselle, Kelly Dépeault – La déesse des mouches à feu
© Laurent Guérin

En bruit de fond qui accompagne la séquence d’ouverture, on perçoit le roulis des vagues puis la camera filme, en plan aérien, les vagues dont l’écume qui vient mourir sur la plage. La caméra d’Anaïs Barbeau-Lavalette offre un plan rapproché sur le visage d’une adolescente en train d’engloutir du beurre de cacahuètes et des céréales en essayant d’ignorer ses parents qui se disputent à ses côtés. Puis bondit de joie quand sa mère (Caroline Néron) lui donne ses cadeaux d’anniversaire : «Christiane F. droguée, prostituée, trop cool, tout le monde l’a à l’école ! » Pris de court devant l’euphorie de l’adolescente devant les cadeaux maternels, le père (Normand D’Amour) sort un billet de mille « piastres », enlaçant sa fille tout en provoquant sa femme du regard. Le conflit parental est lourd, larvé et on réalise rapidement que la jeune adolescente est prise en otage entre ses deux parents qui en viennent aux mains et aux crachats.

Le film suit donc l’adolescence grunge de Catherine (Kelly Depeault), qui est confrontée au divorce de ses parents dans le Québec des années nonante.
Catherine traverse l’adolescence, avec ses espoirs, ses soubresauts, ses déconvenues et ses déceptions en même temps que ses parents entament un processus de séparation. L’exploration de cette période initiatique de découvertes ne sera ni facile ni paisible, d’une dérive à l’autre, d’une tentation anodine comme embrasser un garçon à celle plus vertigineuse des paradis artificiels qui la font sombrer dans un paradis illusoire et éphémère qui vire rapidement au chaos.

Lorsque Catherine, surnommée Cat, est étouffée par les tensions au sein de sa famille, elle cherche une échappatoire. Plutôt solitaire, elle parvient à se faire accepter dans un groupe qui traîne ensemble, en planches à roulettes, joints, premiers baisers … Jusqu’au jour où Mélanie, qui lui a frappé le visage au lycée pour une histoire de petits copains revient tout sourire pour lui proposer d’essayer de la « mesc ». Dans son nouveau cercle d’amis, Cat rencontre ainsi la mescaline, connue pour induire des états extatiques et qui régit bientôt sa routine quotidienne. Une intoxication  progressive et une rapide dépendance qui donnent à Cat l’illusion de se libérer de la violence verbale et gestuelle des conflits parentaux à la maison … La maison qui n’est plus havre de paix et que Cat fuit pour retrouver sa clique qui est leste  à fournir évasion et diversion.

Dès sa première prise, Cat découvre des horizons nouveaux, de prime abord oniriques, ce que la caméra d’Anaïs Barbeau-Lavalette retranscrit par des images floutées, parfois brumeuses qui fait comprendre l’atmosphère flottante, aquatiques parfois où Cat se laisse porter voluptueusement par l’eau, dans une descente progressivement confuse, une sorte d’ivresse, accompagnée par une bande-son, signée Mathieu Charbonneau, qui alterne la musique grunge et des partitions plus classiques, en passant par rock ‘n’ roll suicide de David Bowie :

«Cela ressemble à des vagues. Ecoutez. Vagues poussant un bateau contre un quai. Magnifique, non? Comme un tsunami. Un tsunami géant. »

Dans cette description à la poésie brute ét aux plans rapprochés sur les visages, La déesse des mouches à feu montre le premier amour, hésitant et maladroit, les premières expériences sexuelles et le poids du divorce de ses parents qui amènent l’adolescente à sombrer petit à petit, de manière insidieuse, presque à son corps défendant. La caméra d’Anaïs Barbeau-Lavalette plante les spectateurs dans l’atmosphère spécifique du milieu des années nonante avec le punk rock, le suicide de Kurt Cobain et le look de Mia Wallace (Cat aimerait se faire sa coiffure)  qui font vibrer les adolescents pour tenter de sortir de leur chrysalide.  Tout au long de son film, Anaïs Barbeau-Lavalette reste proche de ses comédiens, les filmant de manière organique et avec une proximité qui nous immerge à leurs côtés, restituant une période trouble, rebelle d’une adolescente aux bas nylon troués, à la jupe customisée en lambeaux, à la veste à clous, aux santiags en cuir de serpent rouge héritées de sa mère,  qui cède aux tentations faciles pour supporter un quotidienne devenu trop difficile pour elle.

— Maxime Gibeault, Robin L’Houmeau, Noah Parker, Kelly Dépeault, Éléonore Loiselle, Antoine Desrochers – La déesse des mouches à feu
© Laurent Guérin

Cette descente en enfer traverse des garde-fous, des signaux de rappel qui invitent à la prudence comme Martial, un policier et ami du père de Cat, qui la met en garde car elle a été prise en photo avec des toxicomanes et elle est dorénavant fichée. Malgré ces mises en garde, Cat poursuit inexorablement son exploration dévastatrice des psychotropes, entretenue à son insu par son père qui, en proie à la culpabilité, lui donne fréquemment des sommes considérables d’argent. Cette période trouble connaît des moments de sursaut quand Mélanie fait une overdose. Solidaires mais pas téméraires, les jeunes potes amènent Mélanie, inconsciente, et la laissent devant l’entrée des urgences.

Ce portrait abrupt distille une énergie palpable et laisse quelques séquelles sur les spectateurs qui ne peuvent rester indifférents aux marasmes de Cat et aux troubles existentiels de certains adolescents du groupe « aux idées fatales » comme dans la nouvelle version de Voyage voyage qui entoure le groupe dans leurs expériences multiples.

La comédienne et réalisatrice québécoise Anaïs Barbeau-Lavalette maîtrise son sujet et dirige parfaitement ses comédiens; mais elle a reçu ces talents en héritage puisqu’elle est la fille de la cinéaste Manon Barbeau et du directeur photo Philippe Lavalette.

Depuis ses deux films de fiction – Le ring (2007) et Inch’Allah (2012), Anaïs Barbeau-Lavalette  a fait montre de son talent dans de nombreuses disciplines, dont de nombreux projets documentaires qui lui ont permis d’aborder divers enjeux sociaux, au Honduras (Les Petits princes des bidonvilles, 2001), en Argentine (Buenos Aires No llores, 2001), en Inde, en Tanzanie, en Palestine et au Québec.

La déesse des mouches à feu s’inscrit pleinement dans son parcours, parlant d’une thématique universelle avec une mouture si québécoise. Dès que la cinéaste a su que son film était sélectionné pour la 70ème édition de la Berlinale, elle a exprimé son enthousiasme de concourir dans une section consacrée à la jeunesse :

« C’est tellement émouvant de savoir que le festival de Berlin a senti que notre Déesse des mouches à feu, pourtant si québécoise, par sa langue, sa musique – très présente dans le film –, ses références, pouvait résonner de façon internationale. »

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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