Berlinale 2019 – Compétition jour #5 : Répertoire des villes disparues de Denis Côté – un film naturaliste de zombies

Dès la première scène, une sensation de fin du monde, le pressentiment que le paysage mental des habitants d’ Irénée-les-Neiges, bourgade perdue de 215 habitants, reflète celui du lieu, et vice-versa.

Répertoire des villes disparues de Denis Côté
© screengrab

Des enfants habillés étrangement et portant des masques, semble-t-il de feutre, jouent lorsqu’apparaît dans le champs une voiture qui s’encastre brutalement dans un container. Simon Dubé vient donc de mourir dans des circonstances dont personne n’ose vraiment parler. Commence pour les parents et le frère de Simon un travail de deuil extrêmement compliqué, car emprisonné dans le silence, les doutes et l’incompréhension. A ceci s’ajoutent les réactions collectives à cette mort, avec une mairesse qui tient à traiter les problèmes, les angoisses et les questions laissées en suspens comme si cette petite communauté était une famille : sans aide extérieure, en totale autarcie. Mais des événements troublants commencent à se multiplier dans la région : les gens voient des silhouettes, des étrangers apparaître au milieu du brouillard de leur deuil. Comme l’a énoncé Denis Côté à la conférence de presse:

Dans le film, le supranaturel devient le naturel.

L’histoire s’attache à plusieurs personnages qui réagissent de manière très différente à la perte de Simon et aux événements surnaturels. Difficile de faire ressortir exactement les thèmes que Denis Côté a voulu aborder, certains semblant appartenir fortement à l’ancrage québécois du film. Citons cependant trois sujets qui concernent tout le monde par les temps qui courent : la notion d’étranger, celui du détricotage du tissu social dans les lieux sinistrés et/ou loin des grands centres doublé de la résistance au changement, et celui du problème de communication.

— Rémi Goulet, Robert Naylor – Répertoire des villes disparues
© screengrab

Ce qui est fascinant, c’est la mise en abîme que fait le réalisateur canadien de cette notion d’étranger : les autorités centrales québécoises veulent envoyer une psychologue dans le bourg pour assister les habitants dans leur processus de deuil, ce que la mairesse refuse catégoriquement. La femme vient tout de même dans le village et, lorsqu’elle prend un café dans le restaurant du coin, elle est l’objet de toute l’attention ; la femme est  doublement étrangère puisque venant de Montréal et en plus voilée. Lorsque les apparitions de silhouettes sont validées par les autorités, le reflexe des villageois est de les nommer également les étrangers. Mais qui sont donc ces étrangers ? Que nous veulent-ils ?
La mairesse pense que tout peut être traité en interne, elle ne veut pas d’intervention extérieure afin de préserver sa communauté qu’elle a peur de voir se déliter. Pour se justifier, elle explique d’ailleurs que : « les gens s’adaptent toujours ». Mais les gens s’adaptent-il vraiment toujours s’il se contente de glisser la poussière de la vie sous le tapis du quotidien? Et quid de ceux qui ne veulent ou peuvent pas s’adapter ?

Les habitants ne sont pas forcément enfermés dans le silence, mais leur parole est pour certain-e-s empêchée par l’angoisse, pour d’autres empêtrée dans les circonvolutions des non-dits, pour d’autres encore cachée dans le babillage et les réflexions absurdes ; et pourtant l’on sent cette fébrilité à chercher des signes à la compréhension de ce qui leur arrive et du monde dans lequel ils vivent.

Film étrange, à l’image très granuleuse et désaturée, tourné en super 16 mm, il ouvre un univers à la fois déprimé, déprimant mais aussi fascinant qui peut, si le spectateur accepte de s’y laisser aller, à ses propres fantômes.

De Denis Côté ; avec Robert Naylor, Josée Deschênes, Jean-Michel Anctil, Larissa Corriveau, Rémi Goulet, Diane Lavallée, Rachel Graton, Normand Carrière, Jocelyne Zucco ; Canada ; 2018 ; 96 minutes.

Malik Berkati, Berlin

[La « quote of the day » est associée à ce film.]

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malik berkati

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