Berlinale 2020 – compétition : Le sel des larmes de Philippe Garrel ne nous laisse que les yeux pour pleurer

Philippe Garrel, dont c’est ici la première fois en compétition au festival de Berlin (quatre de ses films ont toutefois été présentés dans la section Forum), propose un film qui n’a de larmes que celles de mauvais pressentiment que le spectateur verse dès les premières secondes, puis de désespoir que la prémonition se soit avérée juste, puis de rage de voir que le pire est toujours à venir sur cet écran, puis d’ennui qui confine à la torture psychologique, avant de le faire carrément pleurer de rire, tant le ridicule des situations le dispute à l’auto-parodie des dialogues indigents. En ce sens, on peut dire qu’il y a une montée en puissance dans le film, ce qui d’ordinaire est signe de vitalité d’une œuvre, qui permet aux vaillants spectateurs restés de tenir jusqu’au générique. Quant au sel, probablement métaphore de la douleur exacerbée lorsqu’il est en contact avec une plaie, on le cherche encore…

— Oulaya Amamra, Logann Antuofermo – Le sel des larmes
© Rectangle Productions – Close Up Films

Comme dans le film, le pire est encore à venir quand on écoute Philippe Garrel parler avec passion de son film qu’il estime bon. Tout sent le vieux, le renfermé, la resucée. Il le confirme lui-même d’ailleurs, sans même sembler s’en rendre compte, ce qui donne à l’impression général quelque chose de pathétique qui nous embarrasse pour lui.  Écrit avec le vétéran des scénaristes Jean-Claude Carrière et Arlette Langmann (qui a beaucoup travaillé avec Maurice Pialat), l’histoire racontée par Garrel est une vieille histoire qui n’’offre aucun miroir à la contemporanéité, une sorte de Jules et Jim moisi dont il reprend moult codes, tels que la voix off, les affres d’un trio amoureux, etc. Il ne s’en cache pas d’ailleurs, faisant continuellement référence à ses maîtres que son Godard et Truffaut, Fassbinder étant également cité, « puisque nous sommes en Allemagne », précise-t-il.

Je suis un inconditionnel de Godard et lorsque j’ai vu Sauf qui peut la vie (1979), co-écrit par Jean-Claude Carrière, je me suis dit qu’il est possible de faire un film moderne avec un scénario classique. Jean-Claude Carrière et moi venons de deux mondes cinématographiques, lui classique moi cherchant toujours la modernité. Et cela marche. Avec Arlette Langmann, je travaille depuis plus longtemps, elle est particulièrement fine dans l’écriture des dialogues. Nous avons donc écrit sur la jeunesse, pour ces jeunes gens (les comédiens qui l’entourent, Logann Antuofermo, Oulaya Amamra, Louise Chevillotte, Souheila Yacoub) qui sont tous mes élèves au Conservatoire, mis à part Louise qui n’était pas dans ma classe. Alors oui, nous avons entre 70 et plus de 80 ans et nous écrivons sur la jeunesse, il est inévitable qu’il y ait quelque chose des années 60 dans cette histoire car nous y laissons les traces et un portrait  de notre propre jeunesse, même si nous parlons des jeunes de maintenant.
Pour utiliser d’autres termes, j’ai voulu faire un scénario figuratif pour un film non-figuratif.

Un des (nombreux) problème du film réside précisément dans cette distorsion que ne semble pas percevoir Garrel entre les époques. À regarder ce film empesé, on n’a absolument pas l’impression d’être en 2019-2020. On flotte dans une sorte d’intemporalité à peine marquée par l’usage de quelques smartphones.

D’ailleurs son actrice Souheila Yacoub ne s’y trompe pas lorsqu’elle déclare :

J’ai pris ce rôle de femme comme celui d’une femme un peu libertine, qui a une sexualité ouverte et épanouie. Cela vient probablement du temps de Philippe Garrel car maintenant, c’est vrai que nous sommes plutôt très centrés sur le couple.

Toujours dans une forme extraordinaire de déni, le réalisateur français enfonce encore un peu plus le clou de la prétention inconsciente :

J’essaie de faire des films modernes mais très simples et explicites pour que les spectateurs le comprennent et que le film soit accessible à tous, pas seulement au milieu cultivé.

Outre la sorte de mépris mécanique qui sourd de cette déclaration (c’est quoi un milieu cultivé ?), cette phrase s’écrase sur la celle qui explicite son choix de sujet de classe sociale :

Depuis quelques années, mes films sortent du milieu bourgeois – auquel j’appartiens d’ailleurs – car il y a trop de ces films qui s’inscrivent dans cette couche de la population et les gens en ont assez. C’est pourquoi mes derniers films se passent dans le peuple.

C’est à se demander si Philippe Garrel vit dans la même dimension : quelle est la représentation de la classe populaire qu’il montre ? Celle de Luc, le jeune homme menuisier comme son père qui monte à Paris pour faire le concours de la prestigieuse école d’ébénisterie Boulle ? D’ailleurs ce métier d’artisan est le seul qui est un peu développé dans sa description et sa noblesse alors que ceux des trois jeunes filles sont totalement laissés hors champs. Il est vrai qu’une jeune maghrébine (Oulaya Amamra) qui a eu un parcours chaotique et fait un travail probablement dans le social (il n’est jamais dit ce qu’elle fait exactement, même si de nombreuses scènes se déroulent à la sortie de de son lieu d’exercice), une jeune provinciale (Louise Chevillotte) qui s’occupe des enfants des autres et une jeune infirmière (Souheila Yacoub) à Paris, c’est certes plus ancré dans le réel – et accessoirement représente des métiers importants qui permettent à ceux qui en exercent de plus prestigieux de le faire dans les meilleures conditions – mais moins dans l’imaginaire petit-bourgeois des milieux cultivés.

À n’en pas douter, Philippe Garrel est pétri de bonnes intentions, mais la vision du monde qu’il croit offrir dans son cinéma donne des hauts le cœur !

L’histoire  

— Souheila Yacoub, Logann Antuofermo – Le sel des larmes
© Rectangle Productions – Close Up Films

Poussé par son désir de devenir ébéniste, Luc (Logann Antuofermo) arrive à Paris pour passer le concours à l’école Boulle, la meilleure dans cette spécialité. Perdu dans la banlieue, il demande son chemin à Djemila (Oulaya Amamra) … qui tombe en moins d’une minute sous son charme et au premier café est prête à lui offrir son cœur tout entier. Luc rentre en province, chez son père, avec qui il travaille comme menuisier. Par hasard, il rencontre Geneviève (Louise Chevillotte) avec qui il était au lycée. Leur flamme est ranimée en moins de temps qu’il ne faut pour écrire cette phrase et elle envisage directement dans la foulée de passer toute sa vie avec lui. Mais Luc est pris à l’École Boulle, et entre ce rêve de faire cette école – rêve qui est autant le sien que celui de son père – et celui de Geneviève d’entamer une vie commune, il n’hésite pas une seconde et laisse la pauvre Geneviève derrière lui. Un jour, après les cours, Luc se rend avec un ami dans un café, lequel ami voit une femme qui lui plaît : il va directement lui demander si elle veut bien sortir avec lui un de ces soirs, la désirée répondant sans l’ombre d’une hésitation « oui ». Puisque les chose sont si bien engagées, il lui demande si elle a une copine qui voudrait bien venir avec eux pour son pote Luc. Bingo, la dame a ça sous la main! C’est ainsi qu’une troisième femme, Betsi (Souheila Yacoub) va entrer dans sans la vie de Luc, son appartement et lui faire connaître la douleur de l’amour.

Ce film devrait faire le bonheur de l’office du tourisme parisien: Paris ville de l’amour où les jeunes gens (enfin les jeunes hommes, la modernité ne va pas jusqu’à montrer des jeunes filles actives abordant des garçons) obtiennent un rendez-vous amoureux en moins de 30 secondes avec des filles qui tombent raides d’eux en moins d’une minute ! Vive l’amour, vive le cinéma français !

De Philippe Garrel ; avec Logann Antuofermo, Oulaya Amamra, André Wilms, Louise Chevillotte, Souheila Yacoub; France, Suisse; 2019; 100 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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