Berlinale 2021 – Compétition : Albatros de Xavier Beauvois ; pulsions de vie, pulsions de mort entre terre et mer

L’Albatros est réputé être un oiseau lourd qui met du temps à s’envoler, mais une fois qu’il est dans les airs, son envergure lui permet de faire faire des centaines de kilomètres sans battre des ailes. Dans le dernier film de Xavier Beauvois (Des hommes et des dieux – 2010 ; Les Gardiennes – 2017 ), Albatros, le phénomène est plutôt inversé. Dans sa première partie, le rythme du film est fluide, léger dans sa structure, dans le jeu des actrices et acteurs, les dialogues qui coulent naturellement de manière à donner un instantané de cette vie dans une petite ville normande, Étretat, connue internationalement pour ses falaises, mais qui charrie son lot de pesanteur sociale et de petite criminalité. Pas de surexplications, l’auteur fait confiance à la capacité de discernement du spectateur et le laisse s’immerger dans le contexte proposé. Mine de rien, cette texture narrative permet d’évoquer les soubresauts sociaux qui traverses la France depuis quelques années – les manifestations récurrentes, les violences policières, l’inceste, l’environnement, les suicides des agriculteurs, … et le blues des gendarmes dû à la charge mentale très lourde qu’il faut apprendre à laisser sur le palier de sa maison. Pas d’animosité particulière contre les forces de l’ordre ici, elles sont plutôt bien intégrées au tissu social et sont encore vu comme proches des gens avec la mission première d’aider.

— Jérémie Renier – Albatros
© Guy Ferrandis

Laurent (l’exceptionnel acteur belge Jérémie Renier, capable de jouer dans tous les registres, toujours avec justesse) est sous-officier dans la caserne et chef de son unité. Il demande en mariage Marie (Marie-Julie Maille, co-scénariste du film), la mère de sa fille qui répond au surnom de Poulette (Madeleine Beauvois), avec qui il est en couple depuis 10 ans. Proche des gens, il essaie d’instaurer un climat de confiance avec la population et de régler les problèmes avant qu’ils n’adviennent. Un jour, il reçoit Julien (Geoffrey Sery), agriculteur en transition pour une exploitation bio, mais qui ne répond pas aux normes de la Direction départementale de la protection des populations ni aux règlements de L’UE. Pris à la gorge, Julien va finir par exploser et entraîner avec lui toute une chaîne de réaction avec au bout, la chute de Laurent. Car Laurent va commettre l’irréparable en voulant sauver Julien qui menace de suicider. Comme nous ne sommes pas dans un film hollywoodien, mais dans un cinéma proche du réel, quand quelqu’un tire sur une autre personne pour éviter un drame, il a quand même plus de chances de le blesser ou de le tuer que de simplement lui infliger une éraflure permettant de faire tomber son arme.

Ici s’opère un changement de perspective : dans la première partie, la caméra est dans le sillage de Laurent, posant le contexte global ; dans cette seconde partie, l’œil se recentre et concentre sur lui et sa famille. Car bien sûr la bavure ne sera pas sans conséquences. Tout ce qui intéresse la hiérarchie, c’est le ramdam que cela va faire, pas l’état de choc dans lequel se trouve Laurent qui a des faits de service irréprochables par ailleurs. Pour se couvrir probablement, la procureure met en examen, dès sa sortie de garde à vue, le gendarme. Ici, on s’étonne un peu tout de même du déroulé des choses qui s’éloigne de la fluidité de sa première partie et de sa vraisemblance, pour s’alourdir ici à des fins dramaturgiques. Car, à regarder les informations en France sur les violences policières intentionnelles, il est rare de constater la diligence des forces de l’ordre et de la justice pour faire la lumière sur les faits…
L’Albatros n’est pas qu’une métaphore, c’est également le nom d’une maquette de bateau majestueux dont Laurent hérite et qui permet à sa fille d’apprendre le nom des voiles et les termes techniques. Dans son combat contre lui-même, Laurent va décider de s’isoler et prendre la mer et affronter l’océan et ses démons. Le moment cathartique est d’une extrême beauté, mais tellement attendu, comme la fin du film que l’on regrettera que l’Albatros n’ait pas pu développer toute son envergure et ait dû battre un peu des ailes afin d’arriver à bon port.

Ce dernier long métrage de Xavier Beauvois reste une œuvre cinématographique très intéressante, avec une scène d’ouverture mémorable –il est à parier que ceux qui l’auront vu et se rendront sur la plage d’Étretat ne pourront s’empêcher d’y penser : un couple asiatique venu faire des photos de mariage dans ce paysage fantastique sont à deux doigts de se faire écraser par un Parisien venu se suicider là !

De Xavier Beauvois ; avec Jérémie Renier, Marie-Julie Maille, Victor Belmondo, Iris Bry, Geoffrey Sery, Olivier Pequery, Madeleine Beauvois; France; 2020; 115 minutes.

Malik Berkati

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