Disparition de Jean-Pierre : un râleur attachant et facétieux nous tire sa révérence

On le devinait à sa maigreur : Jean-Pierre Bacri était malade mais tous ses proches, comme Richard Berry, disaient qu’il restait très discret au sujet de son état tout en se battant avec vaillance. Décédé lundi 18 janvier 2021 à l’âge de soixante-neuf ans d’un cancer, Jean-Pierre Bacri aurait dû fêter ses septante ans en mai prochain.

— Jean-Pierre Bacri en 2007
Georges Seguin (Okki), CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons

Le monde du cinéma et du théâtre comme les spectateurs pleurent un immense acteur, d’une justesse et d’une authenticité remarquables. Jean-Pierre Bacri a joué avec les plus grands : Alain Resnais, Claude Letouch, Jacques Deray, Luc besson, Yves Robert, Jean-Marie Poiret, Nicole Garcia, Alexandre Arxady, Cédric Klapisch, Alain Chabat. A son palmarès, Jean-Pierre Bacri affiche plus de soixante de films et une vingtaine de pièces de théâtre; Jean-Pierre Bacri a été nommé six fois aux Césars du Meilleur acteur.

Né le 24 mai 1951 à Castiglione – aujourd’hui Bou Ismaïl . dans la Wilaya de Tipaza, à l’époque de l’Algérie, colonie française, Jean-Pierre Bacri s’est mis à fréquenter les salles de son enfant puis il a dû s’exiler avec sa famille, comme tous les Pieds Noirs, et s’est retrouvé sur la Côte d’Azur entre Cannes et Nice. Jean-Pierre Bacri avait découvert le cinéma dans les salles du pays qui l’a vu naître. Et pourtant ! Jean-Pierre Bacri ne se destinait pas au métier de comédien ni d’acteur. Il y est arrivé par un heureux concours de circonstances comme il l’avait confié :

J’avais rendez-vous avec une amie pour faire plus ample connaissance. (rires) Elle a annulé notre rendez-vous me disant : »Pas ce soir ! J’ai un cours. Je lui ai demandé quel cours, elle m’ a répondu : »Un cours d’art dramatise, » Je l’ai donc suivie et je suis rentré dans un cours. Ensuite, tout n’a été que magie, chance et réussite.

Et d’ajouter avec amusement :

Ma tête revient beaucoup dans les personnages que je joue et souvent, on prend la tête pour le rôle.

Jean-Pierre Bacri, tant l’acteur, le dramaturge que le scénariste, incarnait le cinéma français par excellence, dans ses multiples facettes, à la fois représentant du cinéma populaire, du cinéma d’auteur et d’un cinéma artistique. En tant que scénariste, Jean-Pierre Bacri maniait les mots de manière détaillée, avec un verbe fourni pour parler de chose simples en les enjolivant.

Incarnant souvent des personnages emplis de désillusion, ayant raté leur carrière voire leur vie, dépités amoureusement, il endossait volontiers le rôle du râleur attachant qui ne râle pas par pessimisme ou cynisme mais parce qu’il est persuadé que tout le monde peut mieux faire, l’éternel ronchon que tout le monde souhaite câliner, le grognon tendre qui cache sa tendresse par le truchement de ses bougonnements dont on devine qu’il dissimule une immense bienveillance, mais toujours très drôle et attachant, Jean-Pierre Bacri leur donnait vie avec élégance et justesse, leur apportant une humanité très attachante.

Ces multiples facettes que Jean-Pierre Bacri a magnifiquement incarnées, les cinéphiles peuvent les retrouver dans Le grand Pardon (1982), d’Alexandre Arcady, On connaît la chanson (1997) d’Alain Resnais, Didier (1997) d’Alain Chabat, Un air de famille (1996) de Cédic Klapisch, ou encore Le sens de la fête (2017), d’Eric Toledano et Olivier Nakache, où Jean-Pierre Bacri fait culminer son art en tant qu’acteur puisqu’il réussit la gageure de râler pendant deux heures.

A la scène comme à la ville – Jean-Pierre Bacri distillait beaucoup d’auto-dérision durant les entretiens – l’acteur regorgeait d’un humour noir qui était sa carte de visite. Que ce soit l’acteur, le scénariste ou le dramaturge, Jean-Pierre Bacri s’amusait à observer les profils psychologiques des personnes qui l’entouraient comme ceux des personnages qu’il interprétait, se plaisant à croquer l’humanité et ses travers à l’instar d’Honoré Victorin Daumier. D’ailleurs, Jean-Pierre Bacri aimait sonder les couches de la société et autopsier les injustices sociales dans nombre de ses œuvres. Cependant, il reconnaissait être un privilégié grâce à son métier.

Des œuvres longtemps développées sous le signe de la complicité issue de la relation de Jean-Pierre Bacri avec Agnès Jaoui, une complicité fruit de leur histoire d’amour puis d’amitié. En effet, en 1987, Jean-Pierre Bacri rencontre Agnès Jaoui, sa partenaire dans la pièce L’Anniversaire d’Harold Pinter, mise en scène par Jean-Michel Ribes. Il forme avec elle un couple à la ville jusqu’en 2012. Ils demeurent ensuite proches et ont continué d’écrire et de jouer ensemble au cinéma et au théâtre.

Quand on leur demandait de décrire leur écriture, Jean-Pierre Bacri décrivait leur travail symbiotique ainsi :

« Ce sont des thèmes qui nous viennent. En général, on cultive les mêmes schémas, c’est-à-dire les dominants et les dominés, les jeux de pouvoir qu’il y a entre les gens : dans un couple, dans une famille ou dans la société, il y a toujours un plus fort et un plus faible. »

Après vingt-cinq-ans d’amour, Jean-Pierre Bacri a conservé une étroite relation emplie de connivence et de complicité, stimulante artistiquement avec Agnès Jaoui, qu’il qualifiait d’«âme sœur». Ce couple mythique du cinéma français contemporain, écrivant à quatre mains dans une parfaite osmose, coauteur de films et pièces de théâtre, a su avec justesse poursuivre leur collaboration au-delà de leur séparation. Leur credo était de montrer toutes les facettes de l’être humain. Quand on questionnait Jean-Pierre Bacri sur leur méthode d’écriture à quatre mains, il précisait :

« A deux, cela rebondit. On s’enrichit des contraintes du doute, on s’enrichit des censures de l’autre. »

Le tandem a ainsi remporté quatre Césars du meilleur scénario.

Pour le public suisse, Agnès Jaoui était venue présenter au FFFH – le Festival du film francophile d’Helvétie – en 2017 heur dernier film commun, Place publique; elle avait alors expliqué qu’ils commençaient l’écriture ensemble, puis se séparaient pour la poursuivre chacun de son côté, puis se retrouvaient pour peaufiner et trouver la quintessence de leurs idées afin de finaliser leur travail.

A plusieurs reprises, nous les avons rencontrés; deux rencontres marquantes se sont déroulées dans un palace lausannois sur les rivages du Lac Léman par un dimanche ensoleillé. En 2000, pour Le goût des autres, d’Agnès Jaoui, et pour Comme une image (2004), d’Agnès Jaoui aussi.

— Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri en 2013
Georges Biard, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons

Alors que Jean-Pierre Bacri allumait cigarette sur cigarette, sirotant un express en attendant le début de l’entretien, Agnès Jaoui nous avait rejoints et lancé quelques expressions à l’humour savoureux qui avaient mis Jean-Pierre Bacri d’excellente humeur : de laconique, il était devenu loquace et souriant. Pour incarner ses personnages, Jean-Pierre Bacri avait dévoilé :

« On s’inspire de ce que l’on a en nous et de ce qui ne sort généralement jamais. On exacerbe une chose qui est, en général, latente : la colère, les grandes émotions. »

On retiendrai de Jean-Pierre son rôle de copain cynique, de grande gueule et de râleur et acariâtre, attitude qu’il pouvait parfois adopter en interview lors des tournées pour la promotion d’un film mais qui s’apaisait rapidement grâce aux interventions bienvenues d’Agnès Jaoui.

Celles et ceux qui connaissent bien Jean-Pierre Bacri retiendront son engagement politique, ses prises de position sans concession et ses propos virulents, dotés d’un belle dose de sarcasme. Un engagement politique dont Jean-Pierre Bacri disait :

« Si mon engagement politique aide, le joue le jeu très volontiers. Parce que c’est une forme de putasserie qui me plaît bien. Humanitairement, je veux bien faire la pute, cela ne me déranger pas du tout. »

Depuis le 18 janvier 2021, les hommages fusent sur toutes les chaînes francophones qui ont chamboulé leur programmation pour saluer l’acteur, le scénariste, le dramaturge et l’homme. Jean-Pierre Bacri continuera à vivre à travers ses œuvres si nombreuses qui continueront à nous égaler !

Le mot de la fin à l’artiste :

« Si on s’intéresse à moi, on s’aperçoit qu’il n’y a aucun rôle qui ressemble à un autre et que j’ai joué que des rôles différents ».

Chapeau bas, l’artiste !

Firouz Elisabeth Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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