Berlinale 2022 – Compétition : avec Rabiye Kurnaz gegen George W. Bush, Andreas Dresen prend le pari de traiter par la comédie l’histoire vraie d’un prisonnier de Guantánamo

L’an passé, la Berlinale avait présenté dans la section Berlinale Special The Mauritanian (Désigné coupable) de Kevin Macdonald avec dans les rôles principaux Tahar Rahim, Jodie Foster, Benedict Cumberbatch et Shailene Woodley, qui relate l’histoire vraie de Mohamedou Ould Slahi, retenu plus de 10 ans dans la prison de Guantánamo, sans chef d’accusation ni procès (lire la critique en allemand). Comme Mohamedou Ould Slahi, Murat Kurnaz, un citoyen turc né et vivant en Allemagne, a écrit un livre sur ce qu’il a vécu pendant ses années de détentions illégales, entre les mains des États-Unis d’Amérique dans un no man’s land juridique. Andreas Dresen (Als wir träumten, 2015 ;  Gundermann, 2018) a lu ce livre à sa sortie en 2007 – Fünf Jahre meines Lebens (Cinq ans dans l’enfer de Guantanamo, Fayard pour l’édition française). L’idée d’en faire un film lui est tout de suite venu à l’esprit, mais a contrario de Kevin Macdonald, il ne se voyait pas raconter cette histoire dans la perspective de Murat :

« J’avais trop peur de ne pas pouvoir lui rendre justice. »

Un jour, il rencontre la mère de Murat, Rabiye. Une femme au rire explosif, à l’humour abondant et à l’énergie débordante. Le déclic se fait : l’histoire de Murat sera racontée par le prisme de la lutte menée par sa mère pour le faire libérer. Et quelle lutte, celle contre les États-Unis d’Amérique et leur président, Georges W. Bush.

— Alexander Scheer et Meltem Kaptan – Rabiye Kurnaz gegen George W. Bush
© Andreas Hoefer / Pandora Film

Rabiye Kurnaz est une femme ordinaire, mère de famille attentionnée qui élève ses enfants dans un univers ni particulièrement religieux ni traditionaliste. Elle veut que ses fils s’installent pleinement dans leur vie en Allemagne. Son mari est ouvrier spécialisé chez Mercedes pendant qu’elle mène à la baguette sa maison mitoyenne à Brême.  Peu après les attentats du 11 septembre 2001, son fils Murat, qui a commencé à se laisser pousser la barbe et se rendre à la mosquée, décide de partir sans rien dire à personne au Pakistan. C’est là que son cauchemar va débuter. Quelque temps plus tard, il est accusé de terrorisme et est expédié au camp de prisonniers de Guantánamo. Sa mère désespérée, cherche par tous les moyens à trouver quelqu’un qui pourra l’aider à sortir son fils de là. Hélas, aucune autorité ne semble coopérative, ni allemande ni turque, au contraire ! Mais Rabiye n’est pas femme à baisser les bras, quand on la met à la porte, elle entre par la fenêtre, et si celle-ci lui est également barrée, elle entrera par la cave. C’est ainsi qu’elle arrive un jour dans le cabinet de Bernhard Docke, un avocat spécialisé dans les droits humains. Le début d’un voyage au cœur de la politique mondiale commence pour cette femme résolue et son avocat engagé, voyage qui mènera cette mère de famille jusqu’à la Cour suprême de Washington !

Le tour de force d’Andreas Dresen et de sa scénariste Laila Stieler consiste à emmener le public dans une folle comédie qui, si elle n’était pas vraie, lui paraîtrait exagérée. Hélas, il n’en est rien. Les délits et manquements étatiques sont bien réels. On parle ici de torture, de privation de liberté, d’arbitraire. Or, le fait de prendre la perspective de la mère lui donne une autre dimension, celle d’une femme simple, généreuse et ingénue des affaires du monde. Elle agit sur la trame du film tel le Candide de Voltaire : elle pose tout le temps des questions auxquels les spécialistes doivent répondre le plus simplement possible, tant l’absurde le dispute à l’ignominie. L’avantage de ce parti pris scénaristique est que, dans son sillage, il est possible de déconstruire le maelström politico-judiciaire dans lequel son fils se trouve. Rabiye est une boule d’énergie qui s’alimente à une vision toujours positive sur la vie, même dans les moments les plus désespérés, ceux où on attend pendant plus d’une année des nouvelles du fils, où rien ni personne ne bouge. D’aucun.e s’abandonnerait au fatalisme, un peu comme le père de famille qui ne sait pas se positionner dans ce combat. Soutenue par son avocat avec lequel elle noue une belle amitié, elle va déplacer des montagnes.

Les actrices et acteurs ressemblent de manière incroyable aux réels protagonistes; le film est littéralement porté par Meltem Kaptan dont le sens du comique de situation crève l’écran et nous met immédiatement de son côté. Dans la première scène, Rabiye appelle son fils pour passer à table et toque à sa porte qu’il n’ouvre pas. Au bout de quelques secondes elle crie :

« Si tu n’ouvres pas, je te coupe la barbe ! »

Murat Kurnaz a fini par être libéré en août 2006. Dresen nous épargne la fin facile de l’accueil dans l’éclat de joie du fils par sa famille. Avec beaucoup de sensibilité et de réalisme, les retrouvailles sont décrites dans toute la pudeur qui les enveloppe, des larmes de joie qui se mêlent à la peine de le revoir dans l’état dans lequel il est. Car si un chapitre douloureux se referme, un autre s’ouvre, la vie d’après qui sera toujours marquée du sceau de cette injustice et des souffrances infligées. Malgré le fait que dès janvier 2002 le FBI et les services secrets allemands avaient indiqué qu’il n’était pas un danger et que rien ne pouvait lui être reproché, l’Allemagne a essayé par tous les moyens de se débarrasser de ce cas et de ne pas intervenir pour le faire rentrer. Les autorités ont même annulé sont permis d’établissement permanent au prétexte qu’au bout des six mois à l’étranger autorisés, il ne s’était pas annoncé auprès des autorités ! Si Kafka nous était conté…
À présent, Murat Kurnaz vit à Brême, il est travailleur social, marié et a trois filles. Il n’a reçu aucune excuse, ni aucun dédommagement pour ses 5 années de privation de liberté indues.

— Alexander Scheer et Meltem Kaptan – Rabiye Kurnaz gegen George W. Bush
© Andreas Hoefer / Pandora Film

Dresen avait peur de ne pas savoir rendre justice à Murat. Il est maintenant rassuré, Murat Kurnaz a vu le film et en est satisfait, Rabiye Kurnaz et Bernhard Docke étaient présents à la Première au Berlinale Palast le 12 février ; appelé.es sur scène ils ont reçu de longues minutes de standing ovation.

Lors de la sortie suisse du film, vous trouverez dans nos pages l’interview faite lors du festival avec Andreas Dresen.

D’Andreas Dresen; avec Meltem Kaptan, Alexander Scheer, Charly Hübner, Nazmi Kirik, Sevda Polat; Allemagne, France ; 2022 ; 119 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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