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Berlinale 2024 – Compétition : Mé el Aïn (Who Do I Belong To) de Meryam Joobeur met en scène les démons qui hantent les revenant·es de Daesh. Rencontre

Empreint de réalisme magique, le premier long métrage de la cinéaste tunisienne-canadienne revient sur l’épisode traumatisant des partant·es et revenant·es tunisien·nes de Daesh. À l’instar du documentaire fonctionnalisé de Kaouther Ben Hania, Les Filles d’Olfa, le défi est de rendre compte à la fois de destins individuels et d’un contexte général. Là où le récit de Kaouther Ben Hania péchait par une trop grande complaisance envers ses protagonistes, celui de Meryam Joobeur a le mérite d’intégrer dans son histoire l’image des victimes des djihadistes, même si elle n’évite pas totalement l’écueil de mettre les spectateurs·trices en position d’empathie envers ces jeunes gens partis semer la mort en Syrie. En revanche, totalement maîtresse de son film, au contraire de sa consœur, elle n’élude pas la question quand on le lui fait remarquer. Cette honnêteté de la réalisatrice est assez rare pour être soulignée !

— Malek Mechergui, Dea Liane – Mé el Aïn (Who Do I Belong To)
© Tanit Films, Midi La Nuit, Instinct Bleu

Aïcha (Salha Nasraoui ) vit dans une ferme au nord de la Tunisie avec son mari Brahim (Mohamed Hassine Grayaa) et ses trois fils. La vie de la famille est complètement bouleversée après le départ de leurs fils aînés, Mehdi (Malek Mechergui) et Amine (Chaker Mechergui). Où sont-ils partis ? Avec un bateau au nord, en Europe, ou à l’est, vers la Syrie ? Ce sont peu ou prou les deux destinations qui viennent à l’esprit lorsque, dans cette région et à cette époque, des jeunes hommes disparaissent subitement des radars familiaux et officiels. Aïcha et Brahim, choqué·es, demandent au poste de police, dirigé par un jeune homme, Bilal (Adam Bessa), ami des deux frères qui lui a pris son destin en main en faisant l’école de police, de les rechercher. Les mines graves et l’absence de nouvelles des un·es et des autres, entre déni et maigre espoir, laissent supposer le pire. Aïcha explique à son plus jeune enfant, Adam (Rayen Mechergui), que ses frères sont partis en Europe, mais lui sait où sont partis ses frères. Quelques mois plus tard, Mehdi rentre clandestinement chez ses parents, avec à ses côtés une femme enceinte, portant le niqab, nommée Reem (Dea Liane). Cette femme est étrange, ne parle pas, et d’elle, on ne voit que ses yeux bleus. Ce retour va à nouveau perturber l’ordre familial, avec Brahim qui veut que son fils se rende aux autorités alors que la mère veut le protéger et le cacher. Cependant, le retour de Mehdi va déclencher d’étranges événements dans le village.

Plus le récit avance, plus Mé el Aïn prend des atours mystiques, au début symbolisé par le fait qu’Aïcha a la capacité sensorielle d’aller vers le surnaturel – elle peut lire dans le marc de café et a des visions lorsqu’elle dort – , par la suite à travers le personnage très mystérieux de Reem et les événements qui affectent le village. Cette atmosphère est soutenue par la photographie de Vincent Gonneville (qui tenait déjà la caméra pour le court métrage multiprimé, Brotherhood, 2018), éthérée, glissant en gros plan sur les visages, capturant dans ses plans larges la beauté des lieux, mélange végétal et chromatique, allant des herbes folles aux dunes en passant par des tapis de fleurs sauvages qui viennent teinter d’impressionnisme le cadre de ce drame. Cette photographie si bien léchée provoque un certain malaise, si ce n’est une dissociation, entre la réalité psychologique de ce que veut nous raconter Joobeur et sa romantisation esthétique.

Rencontre

Est-ce que ce long métrage peut être considéré comme un prolongement de votre court métrage Brotherhood?

Vous savez, ce n’est pas du tout une adaptation du format court: ce n’est ni une extension, ni une suite, ni un préquel – pour moi, ces deux films existent vraiment indépendamment. C’est presque comme s’ils se complétaient mutuellement. La meilleure façon de le décrire serait comme le yin et le yang, ou comme s’ils se déroulaient dans des univers parallèles.
Quand je me suis attelée à écrire ce long métrage, c’est comme si je faisais être un saut dans un nouveau territoire. Thématiquement, les histoires antérieures des personnages étaient différentes, même esthétiquement, et nous avons décidé d’explorer de nouveaux horizons. Donc, j’ai juste pensé que c’était intéressant d’explorer un contexte similaire, mais de deux points de vue très différents.
Et peut-être que si les gens décident de regarder les deux films, ils pourraient engager une conversation plus large sur ces différentes perspectives.

Toute la famille semble être en état de syndrome post-traumatique. Est-ce que cette impression peut s’étendre à toute la société, en pensant aux régimes autoritaires depuis l’indépendance, puis une sorte de transition floue après la révolte 2010-2011 qui a finit par à nouveau amener de l’autoritarisme, sans compter les migrants et ceux qui sont partis combattre avec Daesh?

Il existe de nombreux traumatismes collectifs dans le monde, et je crois que c’est à cette problématique que nous devons nous atteler. La société dans son ensemble y est confrontée, ce qui n’est pas surprenant étant donné que les familles sont les éléments constitutifs de la société.
Les traumatismes des décennies passées sont encore présents aujourd’hui, comme nous pouvons le constater dans les différentes phases de violence en Tunisie. Il s’agit également de l’histoire des espoirs brisés de la révolution. D’une certaine manière, nous sommes toujours en phase de reconstruction. Parfois, le problème réside dans le fait que nous tenons pour acquis le temps nécessaire au changement. Ainsi, malgré les espoirs suscités par la révolution, il est difficile de voir ce qu’elle a réellement engendré.
Changer la société ou essayer de le faire devient complexe en raison du grand nombre de personnes ayant vécu des expériences conflictuelles. C’est un sujet qui nécessite une réflexion approfondie. Je voulais aborder la manière dont nous traitons les traumatismes, comment nous les acceptons. C’est pourquoi j’ai choisi de le faire à travers le prisme de la famille, considérant que celle-ci constitue la base de la société. Il arrive parfois que nous nous sentions submergés par les problèmes du monde, et c’est ainsi que j’ai décidé d’y faire face.

— Meryam Joobeur réalisatrice de Mé el Aïn (Who Do I Belong To)
Image courtoisie Luxbox

Qu’est-ce qui vous attire dans ce sujet des revenant·es ?

Je suis extrêmement intéressée par les racines de l’extrémisme, un sujet que je trouve pertinent et universel compte tenu des événements mondiaux. Mon intérêt s’étend à l’extrémisme religieux et politique, ainsi qu’à la décision de rejoindre une secte. À titre d’exemple, une situation banale, mais illustrative de l’extrémisme, serait celle des fans ultra de football qui, parfois, en viennent à s’entretuer simplement parce qu’ils soutiennent différentes équipes. Pour moi, cela représente une forme extrême. Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à ancrer son identité à ce point dans une équipe de football au point de considérer la violence envers un supporter d’une équipe rivale ?
Ainsi, ce qui suscite davantage mon intérêt en tant que membre de la société, c’est la réflexion sur les mécanismes de l’extrémisme et sur ce qui attire les individus. Je suis convaincue que cela découle largement de la construction de l’identité et du vide que ressentent certaines personnes, des insécurités qui les poussent à s’attacher à un groupe, qu’il s’agisse d’une équipe de football, d’une secte religieuse, ou même d’une organisation terroriste.

L’approche du sujet se fait par le biais du traumatisme des revenant.es, on pourrait presque avoir de l’empathie pour Mehdi, alors que c’est un assassin qui a été tuer des gens qui ne lui ont rien fait en Syrie. Pouvez-vous comprendre que cela pourrait choquer un·e Syrien·nes qui regarderait votre film ?

Je suis un peu en désaccord avec vous au sujet du récit du film, car pour finir, toute sa famille est détruite par ce qu’il a fait. Il paie pour ses crimes. Ce n’est pas comme s’il s’en sortait tranquillement.

Vous pensez qu’il a payé un prix élevé pour ses crimes ?

La question est complexe à mes yeux. Je considère que la victime et le coupable peuvent parfois être une seule et même personne, une réalité que nous observons actuellement dans le monde. Ce qui se déroule à l’échelle mondiale, c’est une quête pour une vision binaire : le mal d’un côté, le bien de l’autre. Cependant, je crois que ces deux aspects résident en chacun·e de nous. En examinant l’histoire humaine, il est clair que tout individu possède la capacité de commettre des actes tant positifs que négatifs.
C’est ainsi que je perçois la situation, et c’est une décision que nous devons prendre individuellement. Quelle est notre relation avec notre côté obscur ? Depuis mon plus jeune âge, je me suis toujours posé la question en lisant sur les génocides : comment cela peut-il se produire ? Comment des voisin·nes peuvent-ils en arriver à tuer d’autres voisin·nes ? En réalisant ce film, je me suis interrogée sur la possibilité que chacun·e d’entre nous puisse en être capable. Nous aimerions tous penser que, face à une guerre dans nos pays, nous ferions le choix juste. Cependant, l’histoire nous montre que cela n’est pas aussi simple. Un exemple frappant est l’augmentation spectaculaire des ventes d’armes à feu en Amérique pendant la pandémie. Les balles étaient tellement demandées qu’il n’y en avait plus à vendre. Ainsi, il semble que si une pénurie survenait, je ne serais pas surprise que les gens puissent potentiellement se tuer les un·es les autres.
De mon point de vue – je ne peux parler que de ma perspective –, la capacité au bien et au mal réside en chacun de nous, et c’est une chose effrayante, mais aussi émancipatrice, car cela nous donne la possibilité de faire un choix. Si nous nions cette capacité, alors je crains que lors de moments de chaos, sous pression, nous ne puissions pas contrôler notre côté obscur. Nous devons toutes et tous faire face à la réalité du monde qui nous entoure, du moins, c’est ainsi que je le perçois.
Le problème avec le personnage, c’est qu’il s’est identifié comme une victime toute sa vie en raison de son père. Il attribue tous ses problèmes existentiels à son père et ne prend pas de responsabilité personnelle. C’est pourquoi il part, pensant qu’il peut trouver quelque chose de meilleur en se considérant comme une victime, aspirant à devenir un homme, et le film explore cette idée.
La question cruciale est comment nous identifions notre propre identité et le danger de trop s’attacher à certaines identités. Ainsi, c’est sa perception de lui-même en tant que victime qui le pousse à commettre l’acte horrible. Je ne le justifie pas. Pour moi, le problème réside dans le fait qu’il n’assume pas suffisamment de responsabilité personnelle pour sa propre vie.

Est-ce que Mehdi et Aïcha représentent pour vous également les façons complexes dont la mémoire fait revivre les traumatismes ?

Oui, absolument ! C’est symbolique. Les traumatismes, ainsi que la culpabilité refoulée, ne peuvent pas être cachés. Rien ne peut l’être éternellement. Tout ressurgira, d’après mon expérience. Donc, en termes de chemin à suivre, j’ai tenté d’incarner cela à travers le personnage de la mère. Quelle est la voie à suivre quand on vit tant de douleur ? La seule réponse que j’ai pu trouver pour moi-même est d’accepter que la douleur fait partie de la vie. J’avais cette notion naïve que la guérison consiste à trouver le bonheur, comme si c’était aussi simple.
Cependant, avec le temps, et à travers la réalisation de ce film, j’en suis venue à comprendre que non, c’est simplement accepter l’ensemble complet des émotions de l’existence, et l’une d’entre elles est la douleur. Beaucoup de choses n’ont pas de sens. Pourquoi certains perdent leurs enfants et d’autres non ? Cela n’a pas de sens, mais comme il n’y a pas de réponse, la seule solution est d’accepter qu’il n’y a pas de sens à tout cela et d’essayer d’avancer. C’est la chose la plus difficile, mais pour moi, c’est devenue ma perspective. Voir, regarder, c’est accepter.

Vous utilisez la musique comme un élément à part entière du récit. Pouvez-vous nous en parler ?

Je suis vraiment très fière de cela, car le compositeur et moi avons travaillé trois ans dessus. Nous avons commencé à travailler à partir du scénario, et nous avons également expérimenté lors des repérages et du tournage, en enregistrant les sons de la nature. Beaucoup de choses restent non dites dans le film, car il y a peu de dialogue.
Notre intention était que la musique puisse capturer davantage les émotions intérieures des personnages, les choses qui demeurent non dites. J’aime particulièrement le thème que nous avons créé pour Reem. Il apparaît trois fois dans le film, et je l’apprécie vraiment, car elle demeure un mystère pendant la majeure partie du film. J’ai l’impression que le thème la définit, une tristesse ou quelque chose que vous ne comprenez pas complètement. Chaque fois qu’il surgit dans le film avec elle, c’est presque comme si vous obteniez une révélation. Le sens de la musique se dévoile jusqu’à ce que vous entendiez enfin et compreniez la vérité. Peter Venne, le compositeur, a fait un travail incroyable. Il y a mis tout son cœur et son âme.

De Meryam Joobeur ; avec Salha Nasraoui, Mohamed Hassine Grayaa, Malek Mechergui, Adam Bessa, Dea Liane, Rayen Mechergui, Chaker Mechergui; Tunisie, France, Canada; 2024; 118 minutes.

Le court métrage Brotherhood, avec en partie la même distribution, peut être visionné ici.

Malik Berkati, Berlin

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Malik Berkati

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