Berlinale 2026 – Compétition : Kurtuluş (Salvation) d’Emin Alper – La mécanique du fanatisme
Emin Alper s’est inspiré d’un événement tragique survenu en 2009 dans un village kurde de Turquie pour son nouveau film Salvation : douze membres d’une même famille avaient attaqué un mariage, tuant quarante-quatre personnes, dont des femmes et des enfants. À partir de ce fait divers, le réalisateur turc interroge une question universelle : quelle est la mécanique de manipulation et de fanatisation qui amène des individus ordinaires à commettre des actes de violence collective, jusqu’au massacre, voire au génocide ?

© Liman Film
Dans les hautes montagnes de l’est de la Turquie, deux villages kurdes se font face : Haut-Pingan, perché sur un sommet, et Bas-Pingan, situé sur le plateau en contrebas. Il y a des années, alors que des « terroristes » sévissaient dans la région, les membres du clan Bezari — plus aisé — ont quitté leur village pour la ville. Les habitant·es du haut, bergers ou employé·es par ceux du bas, sont resté∙es dans leur village. Le clan rival, les Hazeran, s’est mis au service du gouvernement afin d’épauler l’armée dans sa lutte contre l’insécurité. En cultivant les terres laissées à l’abandon par les Bezari, ils se sont progressivement enrichis, consolidant leur influence sous l’autorité spirituelle d’un cheikh soufi respecté, fédérant plusieurs communautés environnantes.
Lorsque le conflit armé s’apaise, les Bezari reviennent et entendent récupérer leurs terres. Le cheikh Ferit (Feyyaz Duman), chef des Hazeran, prône une coexistence pacifique — quitte à céder les terrains disputés. Son frère aîné, Mesut (Caner Cindoruk), adopte au contraire une posture belliqueuse. Il nourrit une rancœur intime, attisée par le soupçon qu’il porte sur son épouse, qui avait autrefois travaillé pour la famille dirigeante des Bezari. À cette jalousie s’ajoutent des rêves récurrents dans lesquels lui apparaît son grand-père, ancien cheikh du village, dont il interprète les paroles comme des avertissements divins. Peu instruit et longtemps demeuré dans l’ombre de son cadet, Mesut conteste désormais son autorité, entraînant dans son sillage celles et ceux qui redoutent de perdre leurs biens et leur avenir. Le ressentiment enfle, la fracture se creuse.
Le récit dissèque implacablement cette mécanique, montrant comment des dirigeant·es meurtrier·es se mettent en scène comme des sauveurs et sont perçu·es comme tels par des populations fragilisées, réceptives à un discours fondé sur la peur. Tout commence par une manipulation verbale, ici redoublée par une mystique religieuse instrumentalisée, qui permet de justifier les actes les plus amoraux au nom d’une mission divine ou nationale. Ces figures émergent dans des contextes où l’insécurité — réelle ou construite — nourrit le désir d’un pouvoir fort et de solutions radicales.
Mesut incarne ce processus. Ses cauchemars, d’abord intimes, contaminés par la jalousie et le sentiment d’humiliation, se diffusent peu à peu dans le village et se transforment en psychose collective. Une peur archaïque prend forme : Si nous n’agissons pas, nous serons réduits en esclavage ou exterminés. Le fanatisme prospère ainsi sur la haine entretenue de « l’autre » et se pare de justifications idéologiques — ici, la lutte contre le terrorisme — pour légitimer la violence.
Les séquences oniriques constituent un ressort narratif et stylistique majeur dans le cinéma d’Emin Alper — de Burning Days (2022) à A Tale of Three Sisters (Les Sœurs, 2019) — mais, pour ce film, elles occupent une place encore plus centrale. « Habituellement, elles me permettent de relier un personnage à son inconscient, explique-t-il. Ici, elles vont plus loin : elles révèlent sa psychologie — y compris à travers des rêves érotiques, car je pense que nos névroses naissent souvent d’une sexualité réprimée —, tout en véhiculant un message mystique et en donnant forme à un imaginaire collectif proche de la paranoïa. »
En brouillant les frontières entre réalité et hallucination, ces séquences immergent également le·la spectateur·ice dans la spirale mentale qui rend possible le passage à l’acte. La mise en scène, d’une grande puissance visuelle, épouse la rudesse du paysage montagneux et s’autorise des incursions vers le western et le film d’horreur, renforçant la tension dramatique : la nature minérale devient l’écho d’une radicalisation progressive.
En conférence de presse à la Berlinale, le cinéaste a souligné que ce mécanisme ne connaît ni frontières, ni religions, ni systèmes politiques. Il l’inscrit dans une logique universelle où des leaders populistes ou autoritaires exploitent la peur de « l’autre » pour légitimer l’oppression et la violence. Il évoque des échos contemporains, de l’Iran à la Palestine, mais aussi en Occident, rappelant que la rhétorique de la « mission salvatrice » sert souvent à justifier des politiques d’exclusion ou d’anéantissement. « L’histoire de l’humanité est remplie d’atrocités de ce type, affirme-t-il. Aucune religion, aucune nation, aucun système politique n’a le monopole de ces dérives. Le sentiment d’avoir un ennemi permanent peut conduire à croire que l’épuration ethnique est la seule solution. »
Avec Salvation, Emin Alper livre ainsi une réflexion glaçante sur la répétition de l’Histoire : lorsque la quête de salut se mue en obsession identitaire, elle devient le terreau de la destruction. Mais le film apparaît aussi comme l’un des rares véritables souffles de cinéma d’une compétition 2026 composée de 22 titres qui restera sans doute moins dans les mémoires pour sa tenue artistique que pour l’accumulation inédite de scandales politiques.
Car cette Berlinale 2026 marque un tournant. En revendiquant une position de réserve face à la guerre à Gaza, le festival a mis en lumière un décalage frappant avec les prises de position assumées ces dernières années en faveur de l’Ukraine ou des cinéastes iranien·nes. Cette posture, perçue comme une neutralité à géométrie variable, a déclenché retraits, protestations et prises de parole en cascade, fragilisant l’identité même d’un rendez-vous historiquement considéré comme le plus engagé du circuit international.

© Dirk Michael Deckbar / Berlinale 2026
Emin Alper a reçu l’Ours d’argent Grand Prix du Jury et, à cette occasion, a réitéré ses prises de position solidaires en prononçant un discours d’un rare courage : « La moindre des choses que nous puissions faire, c’est de briser le silence. Pour celles et ceux de Gaza, d’Iran, du Rojava : vous n’êtes pas seul·es. »
Il a ensuite cité les noms de plusieurs concitoyen·nes turc·ques emprisonné·es depuis des années pour des raisons politiques, martelant après chaque nom : « Vous n’êtes pas seul·e ! » — transformant la scène de remise de prix en véritable tribune, et rappelant, par un geste simple mais puissant, que le cinéma peut encore être un acte de solidarité et de résistance.
De Emin Alper ; avec Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman, Naz Göktan, Özlem Taş, Eren Demir, Uğur Karabulut, Selim Akgül; Turquie, France, Pays-Bas, Grèce, Suède; 2026; 120 minutes.
Malik Berkati, Berlin
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