Berlinale 2026 – Forum : River Dreams de Kristina Mikhailova – Un poème politique au fil de l’Aksay. Rencontre
River Dreams, premier documentaire kazakh sélectionné à la Berlinale et présenté dans la section Forum Special, a été récompensé le week-end dernier par le Prix du Jury œcuménique.

© Amir Zarubekov
Il s’agit du premier long métrage de la réalisatrice Kristina Mikhailova. Plus qu’un simple documentaire, le film explore les frontières hybrides entre composition et mise en scène, tout en laissant émerger les voix féminines d’une génération qui ose aborder des sujets longtemps demeurés tabous. Les protagonistes, rencontrées le long de la rivière Aksay – qui prend sa source dans les glaciers du Kazakhstan avant de se perdre dans la steppe – dessinent le portrait d’une société encore corsetée, mais aussi celui de femmes résolues, aspirant à leur propre souveraineté.
Plus qu’une démonstration, River Dreams s’impose comme un poème politique sur ce que signifie être une jeune femme dans le Kazakhstan contemporain, façonné par des stéréotypes de genre rigides, des violences sexuelles persistantes et une réduction préoccupante de l’espace de contestation.
Au fil de l’eau, sur 130 kilomètres, se succèdent les récits : une femme pratiquant le pole dance qui parle librement de sexualité ; une autre qui interroge les enjeux politiques et linguistiques ; d’autres encore qui évoquent les violences domestiques et sexistes, ou leur désir d’émigration. Kristina Mikhailova introduit également en contrepoint des voix plus conservatrices – parfois même réactionnaires – en donnant la parole à une directrice d’école défendant la non-mixité des classes, à des femmes d’âge mûr satisfaites de leur existence ou à des hommes travaillant dans une sablière, sans jamais poser sur ces figures un regard condescendant.
La cinéaste compose ainsi une ode à la beauté du paysage – et, par effet de parallélisme, à son pays – sans en occulter les zones d’ombre. Celles-ci se manifestent tant sur le plan sociétal, à travers les témoignages recueillis, que sur le plan environnemental : certaines images de rives polluées nous arrachent au rêve et à la poésie pour nous ramener à une réalité plus âpre.
Rencontre :
Vous avez demandé à toutes les femmes que vous avez invitées, face caméra : « quel genre de rivière êtes-vous ? » Était-ce difficile pour elles de se projeter ainsi dans l’abstraction d’une rivière ? Ont-elles eu du mal à répondre, ou était-ce très naturel ?
C’est une bonne question, car j’imagine que c’est un concept un peu complexe pour des femmes de se décrire comme une rivière. En même temps, c’est extrêmement simple. Et je suppose que la plupart des gens, quand on les interroge sur la nature, cherchent à parler d’eux-mêmes. C’était un peu mon « astuce » en tant que réalisatrice.
Elles décrivaient donc surtout leur personnalité, mais d’une manière plus poétique, ce qui a stimulé leur imaginaire pendant un instant – et c’est exactement ce dont j’avais besoin pour la suite de l’entretien. Je voulais simplement susciter cela : d’abord une dimension personnelle, puis ce niveau d’imagination qu’elles n’utilisent généralement pas dans leur vie quotidienne.

© Bauyrzhan Bismildin
Vous n’hésitez pas à dévoiler les rouages du film dès la scène d’ouverture où une jeune femme fait un monologue. Est-ce que le cadre conceptuel est aussi important que le contenu lui-même ?
Oui, tout à fait. Dans cette scène avec cette jeune femme, ce qui était le plus précieux pour moi, c’est qu’après avoir exposé le concept, elle est immédiatement entrée dans sa propre vision. J’essayais de montrer à quel point notre conversation était intime et à quel point nous étions toutes les deux ouvertes. Car quand je lui ai demandé quel genre de rivière elle était, elle m’a immédiatement renvoyé la question : « D’accord, mais pourquoi ‘la rivière des rêves ? ». C’était une belle amorce, et j’ai réagi en me disant : « Ok, maintenant nous pouvons échanger ».
Juste après ma réponse, elle a commencé à parler d’elle-même. La transition entre deux femmes qui discutent était magnifique. Avec ma monteuse indienne, nous avons essayé de garder ce juste équilibre entre mes commentaires derrière la caméra et les réponses des protagonistes. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de leurs réponses, mais plutôt de l’espace de confiance que nous partageons. Je voulais rendre extrêmement visible le fait que ces femmes me font énormément confiance, et que je leur fais confiance aussi. C’est un espace de vulnérabilité radicale, je dirais, pour nous deux. Et je pense que cela fonctionne aussi dans cette scène.
Et c’est intéressant, parce qu’on voit ces personnes dans un cadre naturel, mais parfois c’est très mis en scène, comme avec la pratiquante de pole dance. Cela fait aussi partie du concept, cette mise en scène ; on comprend immédiatement que cette femme est en train de créer quelque chose. Mais cette barre vous l’avez installée dans un bâtiment : c’est très conceptuel…
En fait, tous les lieux que nous montrons sont situés au bord de la rivière ; c’était notre seul critère pour choisir les emplacements. L’endroit avec la barre de pole dance était en fait une ancienne porcherie, située juste à côté de la rivière. C’est un vestige de l’époque soviétique, un bâtiment immense, totalement interdit d’accès aujourd’hui. Comme personne ne s’en occupe, que personne n’en est propriétaire et que tout le monde s’en fiche, nous avons simplement trouvé un moyen d’entrer.
Concernant la jeune femme à la barre : quand je l’ai invitée pour l’interview, elle m’a dit : « D’accord, je fais l’interview, mais en échange, je voudrais que vous filmiez mon art. Je suis une artiste, c’est ma façon de m’exprimer : d’abord je danse, ensuite on parle. » J’ai dit : « D’accord, si c’est ta règle, ça me va, c’est de bonne guerre. »
On ne s’attendait pas du tout à ce qu’elle apporte une installation aussi magnifique : c’est elle qui a ramené sa propre barre. Avec mon chef opérateur, on a réagi très vite pour tout mettre en place. On avait toujours des fumigènes avec nous, alors on a improvisé. J’ai dit : « Ok, si tu peux danser, on peut peut-être ajouter de la fumée, de la lumière… » et la magie a opéré. Toute l’équipe était fascinée par ce qui se passait, parce qu’elle a dansé avec une grâce incroyable, illustrant exactement ce que nous essayions de dire avec ce film.
Vous dressez le portrait de jeunes femmes qui n’ont pas peur de parler de sexe ou de sujets liés au mouvement LGBTQI, par exemple ; mais vous incluez aussi une directrice d’école conservatrice, ou encore ces deux femmes d’un certain âge qui sont très satisfaites de leur vie, de leur mari, etc. À quel point est-ce important de créer ces contrepoints à vos protagonistes ? Et vous incluez aussi des hommes, pourquoi était-ce important ?
Je dirais dans toute ligne narrative, nous avons besoin d’ombres. Pour moi, tous ces gens au bord de la rivière, les hommes et les autres femmes qui ont des perspectives de vie très différentes, sont en quelque sorte les ombres des jeunes femmes qui portent le récit principal.
Il y avait même plus d’hommes dans le premier montage. Et quand j’ai présenté les premiers montages bruts, le retour était systématiquement : « supprime les hommes ». Mais je les protégeais. Je les protégeais vraiment, et c’est même devenu une sorte de bras de fer, un ultime combat avec notre tutrice de montage qui voulait les couper. J’ai dit : « D’accord, mais deux restent », car je ne voulais pas rendre le récit trop rigide ou à sens unique ; ce n’est pas le but de l’art, et personne ne s’en porterait mieux. Ce sont les ombres qui permettent d’observer l’image sous un angle différent, je pense.
Vous avez également capturé une dimension environnementale dans le film, en mettant en évidence l’accumulation de déchets et de plastique le long des rives…
C’était l’intention de départ. Sur le plan émotionnel, l’une de mes premières intentions concernait cet endroit que j’ai filmé avec ma voix off – là où l’on voit énormément de métal rouillé et de détritus. Cela se trouve juste à côté de chez moi. J’essayais de me promener au bord de la rivière, de m’offrir 200 mètres de tranquillité, et puis tout de suite après, les ordures. Plus je voyageais le long de la rivière, plus je réalisais à quel point l’attitude des gens envers l’eau différait d’un endroit à l’autre. Et je me demandais simplement : pourquoi ? Pourquoi à certains endroits est-ce si propre, les gens s’en occupent et rendent l’accès à la rive agréable, alors qu’à d’autres, on trouve des cadavres d’animaux dans l’eau ? C’est vraiment fascinant. On voit un cadavre d’animal, et à peine un kilomètre plus loin, des enfants qui jouent dans l’eau. Pour moi, c’est un choc permanent.
Mais au Kazakhstan, d’une certaine manière, on est obligé de s’habituer à ces réalités. Disons que dans la crise perpétuelle que nous traversons, la crise environnementale ne semble pas être la plus dramatique. Parce que nous en avons bien d’autres à gérer.
Comme partout ailleurs…
Oui, tout est en train de se détruire, tout s’effondre. Et cette question environnementale, c’était aussi pour moi une façon de montrer comment on peut aimer un endroit qui, concrètement, est laid. C’est une sorte de « beauté laide », paradoxale. Parce qu’au bout du compte, on ne peut pas changer de patrie. Bien sûr, je ramasse ce que je peux, mais je ne peux pas nettoyer partout. Il faut donc finir par l’accepter comme une partie intégrante de son pays, et réussir malgré tout à ressentir de l’amour pour cela.
Vous demandez à l’une de ces jeunes femmes si elle préférerait être une femme ou un homme au Kazakhstan. Elle répond un homme, à cause de la violence, des viols… C’est bouleversant. Est-ce un sentiment courant au sein de la nouvelle génération ? Parce que vous montrez une jeune génération par opposition à des femmes plus âgées qui semblent satisfaites. Est-ce quelque chose qui émerge maintenant ? Y a-t-il plus de violence qu’avant ?
Pourquoi a-t-elle fait cette déclaration ? À vrai dire, je ne m’y attendais pas du tout de sa part.
C’est un village très éloigné de la ville, et cette jeune fille est venue à l’interview avec une intention vraiment forte. Pour moi, elle était le symbole de toutes ces autres filles qui n’ont tout simplement pas le courage de prendre la parole. Je n’ai jamais forcé aucune d’entre elles à parler de violence.
Dès que la violence était mentionnée, cela venait d’elles. Si elles le souhaitaient, parfois, elles se confiaient. Et j’ai moi-même été très traumatisée, parce que je me sens comme une femme mûre – j’ai 33 ans – et voir une gamine de 15 ans me parler comme si elle n’avait plus aucun espoir…
Elle disait que si quelque chose comme ce qui est arrivé à Saltanat Nukenova (dont le meurtre par son mari, un ancien ministre, a provoqué une onde de choc massive et un mouvement social sans précédent au Kazakhstan contre les violences domestiques ; N.D.A.) lui arrivait, elle serait tout aussi mal protégée. Et je me suis demandé : qu’est-ce qu’on peut faire dans ce pays pour changer la situation de cette jeune fille ?
En réalité, rien de nouveau ne se produit. C’est juste la façon dont certains événements des cinq dernières années ont résonné au Kazakhstan. Nous avons eu une révolution en 2022. Une révolution qui a été réprimée de manière extrêmement agressive, avec beaucoup de victimes. Ensuite, nous avons eu cette marche féministe, qui n’est désormais plus autorisée. Aujourd’hui, même si vous restez simplement debout dans la rue trop longtemps, vous pouvez finir en prison.
Et puis, il y a eu ces inondations dans le nord du Kazakhstan, causées par des erreurs gouvernementales, qui ont détruit énormément de vies. J’ai immédiatement pris un billet pour m’y rendre avec ma caméra. C’est le village que l’on voit inondé à la fin du film.
L’une de vos protagonistes parle de la décolonisation des esprits comme d’un processus de démantèlement des hiérarchies internes…
Oui, cette hiérarchie, c’est quand quelqu’un peut en discriminer un autre. Elle a parlé de « structure de pouvoir ». Cela inclut aussi les parents, les enfants, toutes ces structures. Et c’est quelque chose qui me touche vraiment, jusqu’aux larmes. Je ne peux pas y résister, que ce soit quand je le constate moi-même ou quand quelqu’un d’autre le partage. D’ailleurs, ce fut une expérience traumatisante pour moi d’entendre toutes ces histoires de la part de ces jeunes femmes.

© Amir Zarubekov
La jeune génération d’hommes est-elle aux côtés des femmes, ou pas vraiment ?
Évidemment, tous les hommes sont différents. Mais disons que l’on peut prendre l’exemple de l’industrie du cinéma. C’est une sorte d’industrie culturelle qui devrait être à la pointe, les meilleur∙es d’entre nous sont censé∙es y travailler. Et pourtant, j’y suis moi-même confrontée à énormément de misogynie, à l’inégalité des sexes. Un ingénieur du son, très reconnu, m’a dit droit dans les yeux : « Je ne t’écouterai pas parce que tu es une femme réalisatrice. » Pour moi, c’était un tel choc. Genre, ça existe encore ?
Tu es jeune. On regarde les mêmes séries sur Netflix. Comment ? Comment est-ce possible ? C’est aussi une piste de réflexion pour moi : comment leur esprit peut-il encore fonctionner ainsi ? Qu’est-ce qui les a influencés à ce point ? Parce que même concernant l’affaire Saltanat Nukenova, il n’y a pas que les vieux patriarches – ce qu’on appelle les agashkas, les vieux darons – qui ont commenté sur Instagram en disant qu’elle était coupable. Des jeunes ont aussi écrit ça. Et je me disais : « Mais comment est-ce possible ? » Je ne pourrais pas dire qu’ils changent beaucoup. Mais je ne pourrais pas dire non plus que c’est comme en Afghanistan par exemple. Non, bien sûr que non. On peut se sentir en sécurité, mais c’est d’autant plus dangereux quand on se dit « ça va, je suis en sécurité » et que, d’un coup, l’inattendu arrive.
Il m’est arrivé quelque chose juste après avoir fini mon premier montage. J’étais dans le bus, vous savez ce genre de moment où c’est bondé… et quelqu’un a commencé à me toucher les fesses. Et là, je me suis dit : « OK, je tolérais ça quand j’avais 15 ans parce que j’avais peur de parler. Mais j’ai 33 ans maintenant. Je viens de boucler mon montage. C’est quoi ce bordel ? »
Je me suis retournée et je lui ai asséné un véritable coup de poing au nez. Il y avait du sang partout, il était littéralement couvert de sang. Tout le monde a cru que c’était moi qui avais tort. Mais j’ai dit : « En fait, je me fiche de ce que vous pensez, j’ai enfin trouvé la force en moi de résister. De résister et de répondre. »
L’une de vos protagonistes aborde un sujet crucial : celui de la langue. Le kazakh face au russe, et cela la rend très émotionnelle…
C’est une question essentielle. Dans le film, nous avons essayé de rendre visible cette dualité linguistique, même si c’est difficile à percevoir pour un public international. Au Kazakhstan, nous sommes majoritairement bilingues ; c’est notre héritage, celui d’une terre de nomades où différentes nationalités ont toujours cohabité.
Regardez notre équipe de tournage : nous avons tous des physionomies différentes. C’est là notre beauté. Pour le film, j’ai utilisé une méthode particulière : je posais mes questions en russe, et ma protagoniste répondait en kazakh. Je voulais prouver que la langue importe peu quand la communication et la confiance sont là. Si le lien est établi, on se comprend, peu importe l’idiome.
J’ai d’ailleurs été choquée lors du débat après la présentation du film à la Première d’être attaquée sur cette question – le fait que je parle en Russe dans le film, car mon film prône précisément le dépassement de ces clivages. Nous sommes tous citoyen∙es kazakhs, au même titre qu’on se dit Turc ou Étasunien. Malheureusement, le nationalisme de droite et les discours conservateurs nous impactent, et le gouvernement joue à diviser la population sur ces sujets pour mieux nous fragmenter.
Il y a un autre sujet très intéressant. Quand vous demandez aux gens où ils aimeraient aller s’ils le pouvaient, il semble que ce ne soit pas juste une éventualité : ils voudraient vraiment partir en Chine, en Corée, en Turquie, etc. Est-ce quelque chose que vous vivez, cette émigration de la jeune génération ?
Oui, et cela me rend vraiment triste parce que j’ai perdu le contact avec certain∙es ami∙es qui ont émigré. Je pense que ce sont les personnes les plus courageuses et les plus intelligentes. Ils ne veulent tout simplement pas perdre leur temps avec le manque d’opportunités au Kazakhstan, ce qui est assez logique.
Mais en même temps, j’ai quelque chose au plus profond de moi qui ne peut simplement pas partir. Je suis profondément attachée à cet endroit. Et aussi, en tant qu’artiste et réalisatrice, c’est évidemment ma source d’inspiration. Mais malheureusement, beaucoup de gens partent, oui.
Quant aux filles à qui on a posé la question, c’était juste un jeu, pour voir comment elles allaient réagir. C’était amusant, mais en même temps, cette fille qui a parlé des deux langues et du fait que « c’est bien d’être à l’étranger, mais personne n’a besoin de toi là-bas », elle est tellement dans le vrai. Je l’ai ressenti moi-même à plusieurs reprises. Mon pays me manque quand je suis à l’étranger. Quand je reviens, je me dis : « OK, je suis à la maison », mais j’ai quand même envie de me barrer. C’est comme ça.
De Kristina Mikhailova; Kazakhstan, Suisse, Royaume-Uni; 2026; 99 minutes.
Malik Berkati, Berlin
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