«Boy Erased» : film sur les effroyables thérapies de conversion sexuelle sur les écrans romands

Boy Erased, drame américain écrit et réalisé par Joel Edgerton,  sorti en  2018,  était très attendu par le public helvétique. Présenté en avant-première au Festival international du Film et du Forum des droits humains (FIFDH), ce film est l’adaptation des mémoires de Garrard Conley, intitulées Boy Erased: A Memoir (2016).

 

Le cinéaste australien Joel Edgerton a choisi de porter sur grand écran l’histoire vraie du coming out de Jared Eamons, le fils d’un pasteur baptiste dans une petite commune rurale des États-Unis où son orientation sexuelle est brutalement dévoilée à ses parents à l’âge de dix-neuf ans. Craignant le rejet de sa famille, de ses amis et de sa communauté religieuse, Jared est poussé à entreprendre une thérapie de conversion (aussi appelée thérapie réparatrice ou thérapie de réorientation sexuelle). Il y entre en conflit avec le thérapeute principal, découvrant et revendiquant progressivement sa réelle identité mais aussi découvrant l’ambivalence évidente du thérapeute et de ses acolytes.

Le film est acclamé tant par la critique que par la presse anglophone. Lors de l’avant-première dans la grande salle des Cinémas du Grütli, la billetterie  avait été prise d’assaut et les responsables du FIFDH ont dû laissé de nombreux spectateurs bredouilles devant une salle comble. L’une des collaboratrices a accueilli les spectateurs en rappelant que

ces thérapies d’inversion sexuelle sont pratiquées essentiellement dans certaines milieux religieux aux États-Unis mais aussi dans plusieurs pays européens.

Jared Eamons (Lucas Hedges), dix-neuf ans, vit dans une petite ville avec ses parents dont le père, Marshall Eamons (Russell Crowe)  est un pasteur baptiste. Lorsqu’il leur annonce son homosexualité, le jeune homme se voit obligé de suivre une thérapie de conversion censée le rendre hétérosexuel. Abandonné et ignoré par ses amis, gardant un contact avec sa mère, Nancy Eamons (Nicole Kidman) qui sera la seule à lui apporter son soutien, il finira par affronter son « thérapeute », grâce au soutien inconditionnel de sa mère qui soulève que ce thérapeute n’a ni formation ni diplôme.

Après une mise en scène relativement classique du contexte, Boy Erased frappe rapidement les spectateurs, médusés devant la violence de ces thérapies d’inversion sexuelle comme un coup de poing en plein visage.

— Lucas Hedges, Troye Sivan – Boy Erased
© Universal Pictures International Switzerland. All Rights Reserved.

L’origine du mal-être de Jared réside dans sa relation avec ses parents, mais plus profondément avec son père magnifiquement interprété par Russell Crowe qui restitue un père obtus, borné et prisonnier de carcans et du regard de la société. Crowe est magnifique en tant que croyant qui n’arrive pas à prendre d’assaut les barricades que sa foi érige autour d’une véritable réconciliation avec son fils. Nicole Kidman  incarne parfaitement une mère attentive, initialement sous le diktat de son époux mais progressivement bienveillante et tolérante; l’actrice apporte une compassion émouvante et une force croissante à une femme qui, plus elle en apprend sur son fils, en apprend plus sur elle-même.

Lucas Hedges, vu récemment dans Ben is back où il incarne un jeune toxicomane en cure de désintoxication soutenu par une mère courage (Julia Roberts), prouve ici l’étendue de son talent en incarnant avec subtilité les affres par lesquels passe Jared, prêt dans un premier temps à satisfaire les attentes paternels en entrant dans une thérapie d’inversion sexuelle censée durer quelques jours mais découvrant rapidement, grâce aux témoignages d’autres participants, que la thérapie va durer des mois, voire des années.

Le détail apporté à chaque scène, peaufiné à la perfection à l’instar de ces thérapies de reconversion sexuelle, contribue à la violence de l’histoire à laquelle assistent les spectateurs, témoins bien malgré eux de scènes terriblement violentes tant psychologiquement que physiquement : quand le thérapeute auto-proclamé Victor Sykes (interprété par le réalisateur, Joel Edgerton) incite tout le groupe à plonger, pour le purifier de toute pratique impure Cameron (Britton Sear) dans une baignoire emplie d’eau puis à se pencher sur lui en lui imposant leur main en priant pour le salut de son âme.

Boy Erased suscite une réflexion profonde sur la manière d’accepter la différence de son enfant, avec tolérance et dialogue quand il s’agit de la mère, mais par la force et la violence quand il s’agit d’un père conservateur convaincu des bienfaits de la conversion thérapeutique. C’est là toute la force du film de Joel Edgerton qui soulève, avec subtilité et par palier, toutes les ambiguïtés des thérapies et de leurs défenseurs à travers des attitudes, des invectives, des injonctions de la part du « thérapeute » Victor Sykes qui poussent les jeunes à avouer des « fautes » et des pratiques qu’ils n’ont pas commises.

— Joel Edgerton – Boy Erased
© Universal Pictures International Switzerland. All Rights Reserved.

Tout le fonctionnement de ces centres de thérapie d’inversion sexuelle sont similaires à ceux des sectes : isolement complet des participants du monde extérieur et de leurs proches en leur confisquant leur téléphone, interdiction formelle de dire ce qui se passe dans le centre lors des permissions à l’extérieur, quarantaine pour les réfractaires, violence psychologiques et physiques. Pour couronner le tout, ces « thérapies » sont administrées moyennant des sommes colossales par les familles. Les quelques rares parents qui réalisent les sévices infligés à leur enfant et qui tentent de l’exfiltrer ont toutes les peines du monde à y parvenir tant l’emprise du thérapeute s’assimile à une toile d’araignée.

Boy Erased relate avec justesse le drame de la vie réelle que connut Jared Eamons, soutenu par une excellente distribution, y compris dans les rôles secondaires (on aperçoit Xavier Dolan) et donne à réfléchir longuement après la projection sur des pratiques qui sévissent abondamment aux États-Unis et malheureusement aussi en Europe.

Il vaut vraiment la peine de rester jusqu’à la fin du générique : on y découvre que le thérapeute dont il est question dans le livre et dans le film, Victor Sykes, vit désormais au Texas avec … son mari !

Le film est à l’affiche dans plusieurs salles romandes dont celle du magnifique Cinéma Empire, dont le responsable, Didier Zuchuat, a  choisi la moquette de Shining pour habiller sa salle.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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