Cannes 2018 : après une longue absence, Spike Lee revient sur la Croisette avec « BlacKkKlansman », la véritable histoire de Ron Stallworth, une biographie méconnue, mise en scène sur un un ton empli d’humour

Vingt-six ans après Malcom X, Spike Lee s’attaque à un nouveau destin marquant. Celui de Ron Stallworth, un officier de police afro-américain de Colorado Springs qui a infiltré l’organisation du Ku Klux Klan jusqu’à son plus haut niveau. Stallworth a ainsi empêché le groupe suprémaciste de prendre le contrôle de la ville, travaillant en tandem avec Flip Zimmerman au peril de leur vie.

Au début des année, au sommet de la lutte pour les droits civiques des communautés noires-américaines, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron signe pour la police de Colorado Springs – encouragé par la note «bienvenue aux minorités» sur la bannière de recrutement. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité et des propos racistes servis en toute impunité par les agents les moins gradés du commissariat, et blancs bien évidemment.

Placé aux archives, département peu passionnant, Il est rapidement ennuyé par ses fonctions de recrue, c’est-à-dire aller chercher les casiers judiciaires des hommes noirs pour les collègues blancs qui voilent à peine leur racisme. La recrue prend alors son courage à deux mains et demande a son supérieur de lui confier une mission au service des renseignements , pour faire évoluer les mentalités et  peut-être, parvenir à laisser une trace dans l’histoire. Il se fixe alors une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions de l’organisation.

 

En se faisant passer au téléphone pour un extrémiste, Stallworth contacte le groupuscule : il ne tarde pas à se voir convier d’en intégrer la garde rapprochée. Il entretient même un rapport privilégié avec le « Grand Wizard » du Klan, David Duke, enchanté par l’engagement de Ron en faveur d’une Amérique blanche, aryenne et chrétienne. Tandis que l’enquête progresse et devient de plus en plus complexe, Flip Zimmerman, collègue de Stallworth, se fait passer pour Ron lors des rendez-vous avec les membres du groupe suprémaciste et apprend ainsi qu’une opération meurtrière se prépare. Ensemble, Stallworth et Zimmerman font équipe pour neutraliser le Klan dont le véritable objectif est d’aseptiser son discours ultra-violent pour séduire ainsi le plus grand nombre.

Pour incarner ce policier, le cinéaste a choisi John David Washington, qui est le fils de Denzel Washington qui interprétait le leader du mouvement noir américain « Nation of Islam » dans Malcom X. À ces côtés, Adam Driver interprète Flip Zimmerman, juif non pratiquant, le collègue qui va l’aider dans cette infiltration.

Dans son travail d’infiltration, Ron obtient rapidement plus que ce qu’il a négocié: Il est envoyé pour « garder un œil » sur la visite de Kwame Ture au Colorado College Black Student Union, et surveiller en toute sympathie les Black Panther au sein de leur communauté. Il convainc le chef de la police que tout risque de terrorisme du mouvement est exagéré et éprouve un soudain intérêt amoureux pour la présidente de l’Union des étudiants, Patricia (Laura Harrier). Plus tard dans le film, Ron a littéralement une conversation  tendue avec sa petite amie, potentielle activiste : il essaie de la convaincre que des films comme Coffy et Cléopâtre Jones prouvent que les flics noirs peuvent être une force pour le bien, ce qui apparaît comme une duperie à Patricia.

John David Washington et Laura Harrier – BlacKkKlansman
Image courtoisie Festival de Cannes

Le film de Spike Lee est savoureusement drôle et on pourrait s’imager que l’intrigue, emplie d’humour, est inventée de toutes pièces. Nenni non point ! En 2006, l’Amérique découvrait Black Klansman, un livre bourré d’humour racontant l’incroyable infiltration d’un inspecteur noir au sein du Ku Klux Klan, célèbre groupe raciste radical prônant une « supériorité des blancs ». Cette aventure folle véridique était racontée par celui qui l’avait vécue: Ron Stallworth, un policier fraîchement retraité :

« Je suis tombé sur une annonce du Ku Klux Klan, qui incluait une adresse postale. J’ai écrit une petite lettre en me faisant passer pour un raciste blanc: j’expliquais que je détestais les nègres, les youpins, les latinos, les jaunes et les ritals. J’ai utilisé tous les termes racistes qui me venaient à l’esprit. Et j’ai écrit que je voulais faire quelque chose afin de préserver la ‘suprématie blanche’. Mais j’ai fait une grosse erreur: j’ai signé la lettre avec mon vrai nom! Pour tout vous dire, j’ai eu un moment d’absence au moment de signer. Toujours est-il que mon vrai nom était en bas de la lettre, alors que j’avais renseigné le numéro de téléphone et l’adresse que nous utilisions pour nos couvertures. »

Les mémoires du policier noir infiltrer au sein du KKK semblait déjà retracer cette expérience, cocasse et audacieuse par essence, sur un ton humoristique, le film de Spike Lee reste fidèle a cet esprit, poussant l’exercice à servir de savoureuse répliques ou à mettre en scènes des situations improbables avec une auto-dérision totalement assumée.

Lors de la séance de presse lundi soir 14 mai, les journalistes, venus nombreux, n’ont cessé de rire de bon cœur … Sans doute aussi car le film de Spike Lee est à lire à plusieurs degrés, distillant d’évidentes et judicieuses allusions avec le gouvernement actuel de la Maison Blanche.

Alors que le film s’ouvre sur une scène d’anthologie de Autant en emporte le vent, BlacKkKlansman se termine avec des vidéos, malheureusement bien réelles,  de scènes d’émeutes suite à des agressions de Noirs américains par des Blancs issus du célèbre mouvement d’extrême droite, toujours en vigueur aux États-Unis et qui semble avoir de beaux jours devant lui, conforté par les propos du nouveau locataire de la Maison Blanche.

La colère de Spike semble plus que justifiée et mériterait une Palme.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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