Berlinale 2022 – Encounters : I Poli ke i Poli (The City and the City) fouille dans la mémoire défaillante de Thessalonique envers sa communauté juive

Thessalonique, seconde plus grande ville de Grèce, contient dans ses entrailles les reliques d’une histoire qu’elle a complètement enfouie, encoffrée sous de nouvelles strates de construction. Avec I Poli ke i Poli Christos Passalis et Syllas Tzoumerkas proposent de déterrer cette mémoire délibérément effacée. Qui arpente aujourd’hui les rues de Thessalonique, anciennement Salonique, ne saurait imaginer que la ville était autrefois surnommée la Jérusalem des Balkans ! Le campus de l’Université est construit sur l’ancien cimetière juif qui était, avant sa destruction par les nazis et leurs supplétifs grecs, l’un des plus anciens et grands d’Europe. Mais ces tombes n’ont pas disparu, n’ont pas fusionné avec la terre comme les ossements qu’elles contenaient. Non, une partie de ces pierres tombales ont servi à paver les trottoirs, les rues, les arrière-cours de Thessalonique. Tous les jours, les habitants de la ville marchent sur leur histoire sans en avoir conscience.

— Vassilis Kanakis – Poli ke i Poli (The City and the City)
Image courtoisie Homemade Filmsi

Cet essai-documentaire vise à reconstituer l’histoire dramatique de la communauté juive de la ville, qui comptait plus de 50’000 membres, exterminée à 90% entre l’hiver 1943 et la fin de la Deuxième guerre mondiale. Les deux réalisateurs optent pour une narration fragmentée, disruptive, qui mêlent les langues (grec, ladino, français, allemand, turc, arménien), les effets chromatiques – noir et blanc, couleurs –, une ville contemporaine et celle de l’époque. Le titre que l’on pourrait traduire par « La ville et la ville », reflète ce parti pris. Passalis et Tzoumerkas proposent une expérience sensorielle plus qu’intellectuelle, juxtaposant les temps et les lieux pour mettre en évidence la cicatrice invisible qui balafre cette ville, passée, en trois ans d’occupation, de multiculturelle à homogène. Le plus frappant est cette mémoire totalement effacée pendant des décennies, qui émergent par bribes depuis une dizaine d’année grâce au travail d’associations et d’historien.nes.

— Alexandros Vardaxoglou – Poli ke i Poli (The City and the City)
Image courtoisie Homemade Filmsi

La mémoire est salutaire si on veut faire la paix avec les fantômes. La résurgence du nazisme en Grèce depuis plusieurs années, et ceci au plus haut niveau, démontre, une fois de plus, que l’histoire, quand elle n’est pas travaillée, se répète avec d’autant plus de facilité. Il faut renouer le fil historique entre les Juifs et les Grecs, reconnaître la ligne brutalement coupée de la communauté juive, rétablir un dialogue entre passé et présent. Dans une forme cinématographique hybride qui convoque différentes formes visuelles et narratives, nous plonge dans un maelström frisant l’état d’urgence émotionnel, I Poli ke i Poli ouvre la voie à une nouvelle géographie de la mémoire qui s’incarne dans le vivant venu du passé, marchant parmi nous jusqu’à ce que nous prenions conscience de sa présence.

— Vassilis Kanakis et Niki Papandreou – Poli ke i Poli (The City and the City)
Image courtoisie Homemade Filmsi

Pour aller plus loin :

Sur les Juifs de Salonique, le livre de Michèle Kahn – Le Rabbin de Salonique.

Sur le nazisme politique grec, les documentaires d’Angélique Kourounis – Aube dorée : Une affaire personnelle et Aube Dorée l’affaire de tous.

De Christos Passalis, Syllas Tzoumerkas; avec Vassilis Kanakis, Alexandros Vardaxoglou, Angeliki Papoulia, Argyris Xafis, Niki Papandreou; Grèce; 2022, 87 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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