Cannes 2018 – Un certain regard : «Girl», le premier long métrage du réalisateur flamand Lukas Dhont, brosse le portrait sensible d’une adolescente en pleine mutation

Girl, premier long métrage du Gantois de vingt–six ans, Lukas Dhont, fait partie des films pour retenus dans la section Un Certain Regard pour la 71e édition du Festival de Cannes.

Lukas Dhont, dont le film a suscite de vives et longues ovations, que ce soit lors de la présentation officielle ce jeudi, ou lors de la projection de presse ce samedi matin, a été une belle surprise dans la sélection d’Un certain Regard. Les cris enthousiastes et les applaudissements ont duré plus d’une demi-heure.

Lukas Dhont semble être un enfant prodige du septième art : en effet, le jeune cinéaste a fait ses études à la KASK (School Of Arts) à Gand. Précisons que le jeune réalisateur flamand est déjà habitué aux compétitions. Son documentaire Skin Of Glass (2012) a été sélectionné parmi les cinquante demi-finalistes à la Mostra de Venise. Quant à ses courts-métrages, Corps perdu (2012) et L’Infini (2014) ont remporté des prix au Festival du Film de Gand et au Festival international de Court-métrage de Louvain.
La Ciné Fondation avait déjà remarqué ce jeune cinéaste flamand et l’a invité à a élaborer et développer son projet de long métrage, à Cannes l’an dernier, ce qu’il a poursuivi aux Ateliers Premiers Plans à Angers.

Abordant le sujet délicat du changement de genre en pleine adolescence, le film saisit avec justesse et délicatesse les affres auxquels est confrontée Lara, seize ans, née garçon mais qui se sent et se sait fille, nourrissant le rêve de devenir danseuse étoile.

— Victor Polster – Girl
Image courtoisie Festival de Cannes

Le film commence avec une musique placide et les chuchotements de Milo, son petit frère, qui tente de réveiller Lara,, une étudiante aspirante en ballet qui essaie d’entrer dans une académie de danse supérieure. Lara est acceptée dans la meilleure école de Belgique, ce qui entraîne le déménagement de sa famille et un changement d’école pour Milo et un changement de travail pour leur père, chauffeur de taxi. Lara s’acharne à travailler dur, sans ménagement, pour réussir à rattraper le niveau de ses collègues de cours.

Incarné par l’étonnant Victor Polster – dont l’interprétation est impressionnante – dans la double souffrance de l’apprentissage de la danse classique et de sa transformation physique qui tarde a venir, vu que les médecins l’estiment trop faible pour supporter une telle opération, le film de Lukas Dhont émeut, bouleverse, convainc et interroge.

Le film commence tranquillement jusqu’à ce que la protagoniste affronte l’animosité des autres élèves du cours de danse, en particulier les questions provocatrices et la méchanceté de l’une d’elle. Si toute la famille semble avoir accepte la décision de Lara, le regard de la société porte un jugement sur son choix : par exemple, cette mère de famille qui l’accueille pour une soirée pyjama et qui la place dans une chambre à part du reste des filles.

Lukas Dhont dépeint, par touches subtiles et progressives un caractère doux qui s’aventure dans un territoire extrême, pour aboutir, dans une ultime catharsis, à un drame déchirant dont la chronique est annoncé par des réflexions de Lara à son père, aux médecins, au psychiatre.

Le film pose les questions existentielles du regard sur la différence, sur l’acceptation.

Girl de de Lukas Dhont
Image courtoisie Festival de Cannes

L’admission de Lara dans cette célèbre école de ballet souligne qu’elle est indéniablement talentueuse, Mais Lara a au moins trois ans de retard par rapport au niveau des autres étudiants dans l’entraînement qu’elle fait pour danser en pointe, mais l’académie va lui permettre de faire un essai de huit semaines. A priori, ses camarades de classe semblent accepter Lara comme une fille, avec les autres ballerines qui l’encouragent même à prendre une douche avec eux. Ce qui reste implicite mais ce n’est pas un secret pour l’école ou ses élèves, c’est que Lara est née garçon et subit un traitement hormonal en prévision d’une opération de confirmation du genre choisi. Les épreuves que Lara traverse pour rattraper le niveau de danse sont à l’image de la souffrance qu’elle va endurer, stigmatisée par les autres élèves, et même certains professeurs.

La camera de Lukas Dhont montre la souffrance avec une précision presque chirurgicale dans les détails, ponctuant les scènes de pieds ensanglantés avec de remarquables scènes de danse, en particulier des portées aériennes. L’arrachement de Lara à son corps masculin de fait dans la douleur qu’elle s’inflige, se scotchant son pénis en le meurtrissant pour dissimuler son ancienne identité sous le juste-au-corps.

— Victor Polster – Girl
Image courtoisie Festival de Cannes

Lara, interprétée par le remarquable jeune danseur et acteur Victor Polster après que Dhont ait auditionné les hommes et les femmes pour le rôle, n’aime jamais ce qu’elle voit quand elle se regarde dans le miroir : ses seins ne grandissent pas, et contre les recommandations de ses médecins et de son père, elle continue à douloureusement à écraser ses organes génitaux.

Puis, alors que le film, qui reposait généralement sur la sobriété et la retenue, s’assombrit progressivement : «Je ne veux pas être un exemple», dit Lara à un moment donné a son père, un père présent (subtilement interprété par Arieh Worthalter, toujours très juste, comme à l’accoutumée), aimant, qui sent une faille chez sa fille mais ne parvient pas à communiquer. «Je veux juste être une fille.» ne cesse de répéter Lara. Ce père tente de la rassurer : « Tu es en pleine adolescence, tu dois aussi la vivre. Tu aimerais déjà être une femme, même dans l’évolution normale des petites filles, elles deviennent d’abord des jeunes filles avant d’être des femmes. »

— Arieh Worthalter et Victor Polster – Girl
Image courtoisie Festival de Cannes

Ce que lui dit aussi le psychiatre de l’hôpital : «Tu as quelqu’un en vue ? Tu dois profiter de la vie maintenant pour encore mieux en profiter après. »
Lara continue de dire à tout le monde qu’elle va bien, mais les spectateurs savent que ce n’est pas le cas. Ils pressentent un drame, le redoutent. Leur angoisse s’incarne : à la fin, ce film tranquille sombre dans un acte horriblement douloureux et désespéré mais pressenti depuis un moment.

Girl, magnifiquement porté par le jeune Victor Polster, est sans nul doute le seul film de la sélection officielle du Festival de Cannes éligible à la fois à la Camera d’Or pour le meilleur premier long métrage du festival et au prix Queer Palme pour le meilleur film gay. Girl offre une description audacieuse et juste de la difficulté d’être adolescente transgenre. Lors de la projection de presse, Lukas Dhont a choisi de monter seul sur scène pour nous présenter son film, sans doute pour nous laisser la surprise de découvrir à l’écran la troublante mais fort réussie interprétation de Victor Polster, un nom à retenir.

L’impossibilité de ce rêve repose sur un cas réel que Lukas Dhont a lu, et l’intrigue lui est apparue plus clairement au fil du film.

La formation de ballet est déjà assez brutale sur un corps d’adolescent; lorsque vous injectez les traitements hormonaux il faut la force nécessaire pour faire face à la chirurgie, Lara fait face à une réalité brutale.

Firouz E. Pillet, de Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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