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Cannes 2023 : Inshallah A Boy (Inchallah un fils), présenté en première mondiale à la 62ème Semaine de la Critique, est le tout premier long métrage jordanien sélectionné à Cannes

Dans ce premier long-métrage du cinéaste jordanien d’origine palestinienne, Amjad Al Rasheed suit le quotidien d’une jeune veuve qui se heurte aux lois patriarcales de son pays sur la succession, car les fils héritent.

— Mouna Hawa et Celina Rabab’a – Inshallah A Boy (Inshallah walad)
Image courtoisie Semaine de la Critique

De nos jours, en Jordanie, dans les méandres d’Amman, Nawal (la sublime Mouna Hawa), trente ans, vit avec son mari et leur fillette, Nora (Celina Rabab’a). La jeune femme ne cesse de courir, enchaînant des journées interminables, entre son travail comme infirmière auprès d’une famille aisée où elle s’occupe d’une femme âgée, Colette, et échange avec la fille adulte de la famille, Lauren (la plantureuse Yumna Marwan), qui lui confie ses insatisfactions maritales et son refus de maternité alors qu’elle découvre qu’elle est enceinte. Durant ses journées de travail intense, Nawal se fait rudoyée par la mère de famille, Souad (Salwa Nakkara). Malgré ces conditions de travail difficile, Nawal reste constamment serviable et aimable avec tout le monde avant de courir chercher sa fille que garde la voisine.

Cependant, après la mort soudaine de son mari (qui survient dès les premières scènes), Nawal doit rapidement se battre pour sa part d’héritage afin de sauver sa fille et sa maison. En effet, Nawal, fraîchement veuve, peine à faire face au bouleversement de sa vie. Son beau-frère, Rifqi (Haitham Ibrahem Omari), ne perd pas de temps à réclamer le pick-up de feu son frère, puis exige rapidement des arriérés d’argent, sans aucune preuves, et l’appartement dans lequel Nawal et sa fille vivent. Rapidement, la douleur est aggravée par la possibilité de perdre sa maison au profit de ce beau-frère qui ne lui cesse aucun répit. Désespérée devant la menace de ne pouvoir garder sa maison et d’offrir une vie stable à sa fille, Nawal recourt à la tromperie en simulant une grossesse. Mais au fil du temps, le mensonge devient plus difficile à soutenir et Nawal fait face à un choix difficile. Avec seulement trois semaines pour trouver une solution, elle se lance dans un voyage existentiel qui défie ses peurs, ses croyances et sa moralité, alors qu’elle se bat pour assurer son héritage légitime et protéger l’avenir de sa fille.

Amjad Al Rasheed dépeint avec une observation sociologique fine et soignée la condition des femmes dans une société patriarcale où une femme seule vit sous le diktat des hommes : en premier lieu, Nawal est harcelée par son beau-frère auquel les juges donnent raison puis même son frère la culpabilise et la blâme au lieu de la soutenir. Avoir un fils changerait la donne pour Nawal et son avenir ! Le titre prend tout son sens dès les premiers déboires de Nawal et les obstacles auxquels elle se heurte qui sont de plus en plus nombreux : son beau-frère la fait convoquer à une cadence infernale devant les juges, tous des hommes, pour obtenir le logement de sa belle-soeur mais aussi la garde complète de sa nièce.

Peu à peu, Nawal trouve un peu de réconfort auprès de son collègue physiothérapeute, Ahmad (Mohammed Al Jizawi), en tout bien tout honneur, mais les commérages s’enflamment aussitôt. Amjad Al Rasheed montre toutes les facettes de la condition féminine entre les femmes émancipées portant des tenues occidentales comme Lauren ou sa mère, des femmes portant le hijab sauf devant leur mari et leurs enfants, à l’instar de la protagoniste, mais aussi des femmes portant le niqab noir ainsi que des gants noirs, illustrant parfaitement la diversité des pratiques religieuses et des exigences vestimentaires qui en découlent.

Dans Inchallah un fils, Amjad Al Rasheed aborde de manière délicate et subtile des sujets tabous : on parle entre femmes de sexe et de grossesse. Le film traite aussi du carcan de la misogynie et des injustices sociales qu’il engendre. Plusieurs des protagonistes du film s’indignent, se rebellent, osent dire « non » à une société qui ne leur laisse aucune décision et qui les enferme dans un statut éternel de dépendance aux injonctions des hommes. Amjad Al Rasheed souligne :

« L’idée principale était de parler d’une femme qui refuse quelque chose qui est considéré comme normal dans sa société ».

Très sobre et pragmatique dans la description son intrigue, livrant suffisamment d’éléments au public pour comprendre les enjeux qui se jouent et l’épée de Damoclès qui pèse sur Nawal et sa fille, Amjad Al Rasheed livre un captivant récit à suspense soutenu par un compte à rebours qui repose sur des tensions dramatiques provoquées par les fréquentes dépositions judiciaires et les menus mensonges que commet Nawal. Des mensonges salvateurs, stratégiques donc véniels, qui alimentent les habiles rebondissements du passionnant récit qui bénéficie de l’excellent scénario co-écrit par deux écrivaines, Rula Nasser et Delphine Agut.

Amjad Al Rasheed est un auteur-réalisateur jordanien né en 1985, diplômé d’un Master en réalisation et montage. En 2016, le jeune cinéaste fait partie au sein de Screen International des cinq Arab Stars of Tomorrow mettant en avant les talents émergents de la région. Lors de la 57ème Berlinale il a participé au Talent Campus. Par la suite, Amjad Al Rasheed a réalisé des courts-métrages sélectionnés et récompensés dans des festivals arabes et internationaux. Le projet de ce film avait remporté quatre prix au Final Cut in Venice Workshop du 79ème Festival international du film de Venise, dont le prix du jury.

Présenté à la Semaine de la Critique durant les premiers jours, ce petit bijou cinématographique mérite que l’on suive sa carrière de près !

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

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