Cannes 2022 : La Nuit du 12, de Dominik Moll, présenté dans la sélection Cannes Première, prouve une nouvelle fois le talent du cinéaste

À la PJ, chaque enquêteur tombe un jour ou l’autre sur un crime qu’il n’arrive pas à résoudre et qui le hante. Pour Yohan (Bastien Bouillon), c’est le meurtre de Clara à Saint-Laurent-de-Maurienne. Les interrogatoires se succèdent, les suspects ne manquent pas, d’autant plus que les aventures de la jeune fille étaient nombreuses. Les petits amis à interroger sont légion et les doutes de Yohan ne cessent de grandir. Une seule chose est certaine, le crime a eu lieu la nuit du 12. Son ami et collègue Marceau (Bouli Lanners) lui dit que chaque enquêteur traîne un cas irrésolu comme un fardeau qui le poursuit toute sa carrière, voire toute sa vie.

— Bastien Bouillon et Bouli Lanners – La Nuit du 12
© Fanny de Gouville

Harry, un ami qui vous veut du bien (2000) avait marqué les esprits des spectateurs, asseyant la maîtrise narrative et du suspens de Dominik Moll. Depuis, le cinéaste a flirté avec tous les genres, mais le polar demeure celui qu’il privilégie. Immergeant les spectateurs dans des univers froids, présentés de manière clinique et efficace, et surtout sans fioritures, Dominik Moll les amène à côtoyer au plus près ses personnages à travers une mécanique bien rodée qui ne leur laisse aucun répit.

Dans La nuit du 12, la méthode du cinéaste qui a fait ses preuves depuis plus de deux décennies, sévit à nouveau avec maestria et avec intensité. Le public suit Yohann dans ses doutes, dans ses questionnements, dans ses suppositions. Sans relâche, l’enquêteur de la Police judiciaire de Grenoble remet l’ouvrage sur le métier mais ne parvient toujours pas à trouver le meurtrier de Clara. Pourtant, les indices sont nombreux et maintiennent en haleine les spectateurs qui vont de surprise en surprise.

Suivant une narration captivante mais dont les multiples rebondissements déconcertent, Dominik Moll ne se contente pas de suivre l’enquête que mène Yohann qui finit pas baisser les bras faute de moyen pour poursuivre l’enquête. C’est sans compter sans la pugnacité de la juge (Anouk Grinberg) en charge du dossier qui l’incite à reprendre l’enquête. Dominik Moll part de l’assassinat de Clara durant cette nuit du 12, la seule certitude de l’enquête étant la date du drame, mais poursuit sa description du genre humain à travers la représentation de ces policiers qui, à force de se consacrer aux victimes et à leurs proches, finissent par s’oublier eux-mêmes.

Fuyant le quartier sans âme où se trouve la PJ de Grenoble, les policiers se rendent régulièrement dans les Alpes où les montagnes vertigineuses semblent à la fois protectrices et inquiétantes. Ses montagnes cachent ce mystérieux assassin dont on distingue une silhouette dans la dernière vidéo que Clara a envoyée à son amie alors qu’elle rentrait chez elle. Un chat noir passe à plusieurs reprises sur le chemin des enquêteurs et il semble que ce soit le seul témoin du drame. …

À force d’être confronté aux drames humains, ces policiers se soutiennent mais certaines blessures personnelles finissent par affleurer : incarnant la force tranquille, Yohann finit par être en proie à des doutes de plus en plus effroyables et Marceau, empli d’empathie et de tendresse désespérée, peine à faire la distinction entre vie professionnelle et vie personnelle. Avec arrivée d’une femme dans cette univers masculin, Dominik Moll questionne la virilité et la masculinité dans un univers demeuré longtemps uniquement masculin.

Recourant à une narration efficace, fruit d’une écriture implacable, le réalisateur réussit à nouveau à nous immerger dans son univers si particulier et si atypique, avec une maitrise de tous les codes du genre policier.

Pourquoi La nuit du 12 ne figure-t-il pas en compétition ? C’est une question légitime que l’on est en droit de se poser. Lors de la présentation du film, Thierry Frémaux s’est dit contrarié d’avoir lu que Cannes Premières est encore une énième section. Et pourtant, le sens même de cette section n’est pas très claire… À moins que cette section soit le réceptacle des excellents films qui auraient dû figurer en compétition officielle.

La projection à la Salle Debussy avait commencé par des sifflements et des applaudissements intempestifs jusqu’à ce que le réalisateur, présent dans la salle avec ses comédiens, réalise qu’il n’y avait pas les sous-titres en anglais et s’exclame : « Arrêtez le film ! ». Une vingtaine de minutes plus tard, la projection du film a repris depuis le début, en toute sérénité et avec sous-titres !

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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