j:mag

lifestyle & responsible citizenship

Cannes 2026Cinéma / KinoCulture / Kultur

Cannes 2026 – Un certain regard : Ton animal maternel (Forever Your Maternal Animal) de Valentina Maurel – Entre mysticisme et impasses affectives

Valentina Maurel revient avec son deuxième long-métrage en confirmant ce qu’annonçait déjà I Have Electric Dreams (prix de la meilleure réalisation Locarno 2022): elle est une cinéaste de la fracture domestique, de ces silences familiaux qui font plus de bruit que n’importe quelle dispute. Ton animal maternel s’installe dans San José, au Costa Rica, et déploie avec une précision presque clinique le portrait d’une famille bourgeoise-intellectuelle dont chaque membre semble habiter une réalité parallèle, sans que les quatre univers ne se touchent jamais vraiment.

— Mariangel Montero et Daniela Marín Navarro – Ton animal maternel
© Wrong Men – Geko Films

Elsa revient d’Europe après des années d’études en Belgique. Officiellement, elle est venue pour établir un document administratif, une sorte d’équivalence de diplôme. Sa première visite est pour sa sœur cadette Amalia. La serrure de la maison familiale a été changée. L’appartement est dans un état sordide. L’électricité a été coupée, non pas par erreur, mais faute de paiement. Amalia, vingt ans, a abandonné l’université – sans en informer son père –, donné les clés à un homme beaucoup plus âgé rencontré sur la plage, qu’elle laisse élever des chiens dans sa cour. La réalisatrice pose ce décor sans fioritures ni commentaire moral : c’est ainsi, voilà ce qui est.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Maurel parvient à raconter énormément de choses tout en maintenant une atmosphère délibérément opaque. On sait ce qui se passe – la dérive d’Amalia est documentée séquence après séquence – mais on ne sait pas pourquoi. La jeune femme est-elle en décompensation psychotique, peut-être liée à une consommation de cannabis ? S’agit-il d’une rébellion contre l’abandon parental ? D’une personnalité qui se cherche dans les marges du monde réel ? Le film ne tranche pas, et c’est l’un de ses atouts les plus sûrs. Amalia parle de reptiliens, affirme avoir été visitée la nuit par des esprits qui l’auraient violée pendant son sommeil, change de table dans un restaurant pour éviter d’avoir des gens dans le dos, refuse catégoriquement tout plombier de peur d’une agression. Elle ne consomme pas non plus sexuellement sa relation avec l’éleveur de pitbulls, elle se réserve pour le mariage, dit-elle à sa sœur. Cette phrase ne sonne pas comme une conviction religieuse mais comme autre chose, quelque chose de moins nommable. Cette oscillation entre l’inquiétant et l’ordinaire est au cœur du portrait que dresse Maurel.

La réalisatrice franco-costaricienne a choisi un casting mêlant acteur·ices professionnel·les et non-professionnel·les, ce qui confère à l’ensemble une texture particulière, entre le frottement de la vie telle qu’elle est et la mise en forme du récit. Daniela Marín Navarro incarne Elsa avec une retenue qui pourrait passer pour de la froideur, mais qui traduit en réalité une présence scindée : elle est là, elle observe, elle règle, elle donne de l’argent, elle fait faire des doubles de clés, elle accompagne Amalia à la banque pour débloquer un compte fermé – et pourtant quelque chose en elle reste inaccessible, même au·à la spectateur·ice.

C’est l’un des choix les plus intéressants du film : Elsa est de toutes les scènes, elle est le fil conducteur de ce tour de famille, et pourtant on ne voit pas les choses depuis son point de vue. Une distance scénaristique est maintenue, comme si la caméra refusait de s’identifier à elle. Son désir presque européen de réparer, de contrôler, de trouver des solutions concrètes se heurte à une réalité costaricienne – latino-américaine plus largement – où certaines formes de spiritualité et de porosité au mystique semblent davantage intégrées au quotidien. Elsa est revenue dans sa ville natale, mais celle-ci ne lui appartient plus tout à fait.

À propos de San José précisément, Maurel est éloquente dans ses intentions. La capitale costaricienne n’existe guère dans l’imaginaire international et ici, pas d’exotisation, la cinéaste installe la perception du lieu dans son chaos organique, un peu en miroir de celui de cette famille dysfonctionnelle. La ville devient alors le réceptacle idéal d’une histoire sans résolution : les deux se ressemblent, contradictoires, refusant d’être réduites à une signification unique.

Les parents gravitent en orbites lointaines. Leurs errances respectives portent aussi la marque d’un milieu privilégié où la crise existentielle peut encore prendre la forme d’une quête artistique ou sentimentale. Isabel, la mère – incarnée par Marina De Tavira avec une élégance triste –, s’est fait opérer les paupières pour être présentable lors des interviews liées à la réédition de son premier recueil de poèmes érotiques, écrit dans sa jeunesse mexicaine. Elsa y voit une capitulation antiféministe. Isabel y voit simplement son affaire. Elle passe à la radio, répond avec une précision mélancolique à la question de savoir pourquoi elle n’écrit plus de poésie : il lui faut de l’isolement, de l’espace ; avoir eu deux filles ne lui a pas rendu la chose aisée – non que la maternité soit un obstacle à la créativité, se défend-elle immédiatement, mais la poésie naît d’un besoin, pas d’une plage horaire. Elsa écoute cette émission de son appartement AirbnB, presque en cachette, presque honteuse, comme une voyeuse, à la manière dont elle regarde une vidéo lorsqu’elle tente, le soir, de faire exulter son corps.

Le père, Nahuel, est lui aussi entouré de livres, avec une jeune compagne et une manière de renvoyer chaque problème à l’autre parent. Quand il apprend qu’Elsa n’a pas lu le recueil de son ex-femme, il dit simplement : « Ce sont ses meilleurs textes. » Cette phrase tient lieu de tout un roman. Lors de la présentation de la réédition, en fin de film, une larme lui échappe, à côté de sa jeune compagne. C’est l’un des moments les plus justes du film – non pas parce qu’il résout quelque chose, mais parce qu’il laisse coexister l’amour résiduel et l’échec, sans les départager.

La sexualité traverse Ton animal maternel comme un courant souterrain. Elsa se masturbe, seule ou par un ancien petit ami, sans jouissance apparente, comme une simple mécanique de plaisir partagé. Sa mère publie des poèmes érotiques. Amalia se réserve pour le mariage et parle d’esprits qui l’ont violée dans son sommeil. La réalisatrice semble tracer ici une cartographie du désir familial : chacun·e cherche son élan vital, son point de contact avec le vivant, mais le trouve dans le fantasme plutôt que dans le présent. Les parents sont tournés vers le passé ; Amalia vers un futur ésotérique ; Elsa est la seule à tenter de vivre au présent, sans y parvenir non plus. Le titre lui-même demeure partiellement insaisissable, comme si le film cherchait moins à désigner un « animal maternel » précis qu’à capter les liens invisibles – parfois étouffants – qui relient encore les trois femmes.

Car Elsa aussi fuit. On apprendra qu’elle est partie de Bruxelles parce qu’elle se sentait trop attachée à Sven, son compagnon, que cela lui avait fait peur. Sa mère – dans une dispute en voiture qui est l’une des scènes les plus tendues du film – lui retourne le diagnostic : ce n’est pas Amalia qui l’inquiète le plus, c’est elle. Et quand Elsa s’indigne qu’on remette en question son mode de vie, on mesure que cette famille éclatée a au moins ceci en commun: chacun·e voit très clairement les angles morts des autres, et très difficilement les siens.

Ton animal maternel n’offre pas de résolutions. On ne saura pas pourquoi le mot « pute » revient régulièrement tagué sur le mur de la maison familiale, effacé puis réapparu. On ne saura pas où Amalia va aller, ni si elle s’en sortira. On ne saura pas si Elsa retournera à Bruxelles. Mais quelque chose, dans les dernières séquences, laisse entrevoir une possibilité – pas un espoir naïf, plutôt une brèche. Chacun·e semble avoir entrevu, fugitivement, l’impasse dans laquelle il ou elle se trouve. Que cela suffise à changer quelque chose, le film ne le dit pas. Il nous regarde nous poser la question.

De Valentina Maurel; avec Daniela Marín, Mariangel Montero, Marina De Tavira Reinaldo Amién; Belgique, France, Mexique; 2026; 105 minutes.

Malik Berkati

© j:mag Tous droits réservés

Malik Berkati

Journaliste RP / Journalist - Rédacteur en chef j:mag / Editor-in-Chief j:mag

Malik Berkati has 994 posts and counting. See all posts by Malik Berkati

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*