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FFMUC 2026 – Von Scham und Geld (Hatixhja dhe Shabani) de Visar Morina: Une économie de la honte

Pristina, capitale kosovare gagnée par une fièvre immobilière et une brutalité économique sans fard : c’est dans cette ville-décor, filmée comme un organisme vorace, que le réalisateur germano-kosovar Visar Morina installe son troisième long métrage de fiction, Von Scham und Geld (que l’on pourrait traduire par « De la honte et de l’argent »), après Babai (2015) et Exil (2020). Après avoir remporté en janvier dernier à Sundance le Grand Prix du jury de la compétition World Cinema, il a reçu le CineMasters Award du meilleur film international au Filmfest München.

Von Scham und Geld de Visar Morina
© Janis Mazuch

Le point de départ tient en une trahison familiale. Shaban (Astrit Kabashi) et Hatixhe (Flonja Kodheli), couple quadragénaire vivant modestement d’un petit élevage dans le Kosovo rural, voient leur existence basculer lorsque Liridon, le frère cadet de Shaban, vend en cachette tout le bétail familial et s’enfuit en Allemagne avec l’argent. Ce geste de rupture, né d’une gifle échangée à table et d’un orgueil blessé, prive la famille de tout moyen de subsistance. Il ne reste alors qu’une option : quitter la ferme et s’installer à Pristina avec leurs trois filles et la grand-mère, Nana.

En ville, le couple loge dans un appartement de location qui s’avérera être le premier lieu d’humiliation sociale et le début du déclassement ainsi que de la descente aux enfers citadins. Plus profondément, c’est tout un univers régi par des codes qui leur sont étrangers qui se referme sur eux. Louer un appartement, chercher un emploi, présenter un curriculum vitae au beau-frère : autant de gestes ordinaires qui deviennent autant d’épreuves révélant leur inadéquation à cette nouvelle réalité urbaine. Ils vont finir par devoir accepter de vivre dans une dépendance de la maison des beaux-parents de Lina, la sœur aisée de Hatixhe, et son mari Alban (Alban Ukaj) – un hébergement qui se révèle vite empoisonné. La générosité affichée de la belle-famille se double d’une condescendance insidieuse, faite de conseils non sollicités et d’aumônes déguisées en solidarité. Shaban, lui, tente désespérément de retrouver un emploi digne de ce nom ; il finit journalier, debout au bord de la route parmi d’autres hommes, attendant qu’un employeur de passage daigne le choisir pour une poignée d’euros. Cette image est d’ailleurs insupportable pour son beau-frère, davantage préoccupé par le discrédit social qu’elle fait peser sur la famille que par la précarité qu’elle révèle. Hatixhe, de son côté, aide sa sœur à s’occuper du grand-père invalide – un service rendu qui, dans cette économie du don empoisonné, ne sera jamais tout à fait gratuit.

Le film multiplie les scènes d’injustice feutrée, sans jamais céder au pathos : un employeur qui refuse de payer un tas de bois pourtant fendu dans les règles, un bailleur qui empoche puis revend une pièce d’or de famille, dont la valeur n’est pas que pécunière mais aussi symbolique ainsi que témoignage indirect de la guerre du Kosovo, laissée en gage sans jamais envisager de le restituer. Visar Morina filme cette accumulation de petites trahisons avec une économie de moyens qui rappelle, par instants, la tension d’un thriller – la caméra, souvent statique, se resserre sur les visages et laisse advenir la pression plutôt que de la souligner.

Pas de cinéma démonstration chez Morina. La violence, ici, n’est jamais frontale : nul coup, nulle scène spectaculaire de rupture. C’est une violence structurelle, diffuse, presque atmosphérique, celle qu’exerce une société entière sur ses membres les plus vulnérables, et qui affleure dans chaque échange, chaque regard détourné, chaque silence prolongé autour de la table familiale. Le réalisateur troque le spectaculaire contre l’accumulation : c’est la répétition des humiliations, certaines minuscules, plus que leur intensité, qui finit par ronger l’intégrité du protagoniste.

Le dispositif visuel épouse ce mouvement de dépossession. La famille passe d’une ferme spacieuse et chaleureuse à un appartement urbain exigu, dont l’étroitesse même devient un langage : chaque plan resserré, chaque porte trop proche traduit une compression progressive de l’espace vital et, par extension, de la dignité. Les scènes de repas, souvent cadrées depuis le point de vue silencieux de la grand-mère, installent un contrepoint mémoriel – le poids d’un passé rural qui continue de peser sur un présent urbain hostile. La photographie, aux teintes délavées, et une lumière blafarde achèvent de démasquer, sous le vernis des promesses de prospérité, un système fondamentalement cynique. Un choix de mise en scène résume à lui seul cette ironie : tandis que Shaban attend un employeur au bord du trottoir, la caméra dérive vers une statue démesurée de Bill Clinton, monument dressé en hommage au sauveur néolibéral et à ses promesses, tandis que, juste au-dessous, celles-ci semblent ne jamais avoir atteint les laissés-pour-compte que filme Morina.

Von Scham und Geld explore avec acuité la manière dont le travail devient l’instrument même de la négation de la dignité humaine. Dans un monde où l’argent détermine le pouvoir, l’humain devient la ressource la plus onéreuse. Le travail lui-même devient une monnaie d’échange dont l’accès est monopolisé par celles et ceux qui détiennent le pouvoir économique, libres d’en fixer arbitrairement les conditions comme la valeur. Shaban ne perd pas sa dignité d’un coup : il la voit s’effriter par paliers, dans un glissement de statut social en statut social qu’il subit en silence. Cette lente descente, incarnée avec une retenue remarquable par Astrit Kabashi – gestes économes, regard résigné, quelques instants seulement où la façade craque –, constitue le cœur battant du film. Face à lui, Flonja Kodheli campe une Hatixhe d’une force tranquille, médiatrice entre l’orgueil de son mari et les exigences d’un monde nouveau, celle-là même qui prononce la phrase-clé du récit : « La honte est un luxe. »

Cette phrase mérite qu’on s’y arrête, car elle contient tout le paradoxe moral du film. Le couple l’énonce en ville, comme un renoncement pragmatique face à la nécessité de survivre sans plus se soucier du regard d’autrui. Mais elle occulte, ou refoule, la honte fondatrice qui les a précisément conduits à fuir leur village : plutôt que de dénoncer publiquement le vol commis par le frère cadet – un geste qui aurait aussi éclaboussé leur autre frère, instituteur, et compromis son avancement professionnel –, Shaban et Hatixhe ont préféré taire l’affront et s’exiler. Il y a donc, dans Von Scham und Geld, deux hontes distinctes et pourtant enchevêtrées : celle, indicible, qu’on ne pouvait affronter au village, et celle, quotidienne, qu’il faut désormais ravaler en ville – jusqu’au point de rupture. Cette mise en abîme donne au film une profondeur psychologique : la honte n’y est jamais un simple sentiment, mais un mécanisme social qui se déplace, se transforme, sans jamais vraiment disparaître.

Dans cet univers où tout – jusqu’au plus anodin des bonjours – finit par s’apparenter à une transaction, où chaque interaction humaine semble immédiatement convertible en dette ou en obligation, l’histoire d’amour entre Shaban et Hatixhe fait figure d’îlot de résistance. Leur lien conjugal constitue un authentique contrepoint humaniste à la marchandisation généralisée des rapports sociaux : rien, dans ce couple, ne laisse penser qu’un obstacle matériel pourrait un jour les désunir. Les épreuves qui les traversent relèvent de malentendus profondément humains, de ceux qui trouvent leur résolution dans un sentiment plus fondamental encore, celui de faire famille envers et contre tout. En creux, le film semble ainsi rappeler qu’aucun être social ne saurait vivre durablement dans un espace de pure transaction – qu’il subsiste, quelque part, un besoin irréductible de lien humain non monnayable.

— Astrit Kabashi et Flonja Kodheli – Von Scham und Geld
© Janis Mazuch

Von Scham und Geld refuse avec rigueur le sentimentalisme pour une construction dramatique qui souligne un déterminisme implacable accentué par une partition signée Mario Batkovic, qui mêle folklore albanais et pop contemporaine, traduisant de manière sonore la tension entre tradition rurale et brutalité urbaine. Une séquence fantasmagorique tardive, où réalité et fantasme se brouillent délibérément, vient fissurer la texture par ailleurs très réaliste du récit.

On pourrait reprocher au film une certaine austérité, un ton uniformément grave qui laisse peu de répit au spectateur ou à la spectatrice, qui ne trouveront guère de soulagement émotionnel. Mais c’est précisément dans cette intransigeance que réside sa force : Visar Morina refuse toute facilité dramatique, toute résolution consolatrice, pour mieux dresser le portrait d’une société où la survie économique et la préservation de la dignité entrent en collision permanente. Si cette histoire s’enracine profondément dans le Kosovo contemporain, elle dépasse largement son contexte national : les mécanismes silencieux de l’humiliation sociale, de l’effritement des solidarités et de la marchandisation des rapports humains qu’elle met en lumière résonnent bien au-delà de ses frontières. Porté par des interprétations habitées, ce troisième long métrage confirme un cinéaste capable de conjuguer précision formelle et empathie sans complaisance. Un film exigeant dont la reconnaissance internationale – de Sundance au CineMasters Award de Munich – ne semble que justice.

De Visar Morina; avec  Astrit Kabashi, Flonja Kodheli, Kumrije Hoxha, Fiona Gllavica, Alban Ukaj, Tristan Halilaj, Refet Abazi, Besnik Krapi, Fatos Berisha; Allemagne, Kosovo, Slovénie, Albanie, Macédoine du Nord, Belgique; 2026; 129 minutes.

Malik Berkati, Munich

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Malik Berkati

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