FIFDH 2021 : dans la Compétition fiction, Les racines du monde, de Byambasuren Davaa vite à un voyage poétique tout en faisant réfléchir sur les menaces de la mondialisation

Accompagné par des complaintes envoûtantes d’un violon, le film de Byambasuren Davaa s’ouvre sur de vastes étendues aux tons impressionnistes et chatoyants, la caméra s’approche progressivement d’une voiture qui file au travers de ces immenses plaines où la nature semble préservée de prime abord.
Au milieu de la steppe mongole, Amra, douze ans, grandit dans une communauté nomade traditionnelle dans une yourte. Sa maman, Zaya (Enerel Tumen), fait paître le troupeau de chèvres, confectionne des fromages de chèvre qu’elle confie à Amra pour les vendre sur le marché de la ville et parcourt les steppes à cheval. Le matin, Amra est conduit à l’école par son père, Erdene (Yalalt Namsrai), le soir il aide à conduire le troupeau de moutons et de chèvres à la yourte.

Les racines du monde (Die Adern der Welt) de Byambasuren Davaa
Image courtoisie FIFDH

«L’esprit des montagnes existe. Si tu crois en lui de tout ton cœur, il te donnera toute la force du monde. », dit le père à son fils, lui inculquant les valeurs et les traditions de leur culture qui vit depuis des siècles en symbiose avec la nature et ses éléments. Mais Amra est un pré-adolescent comme les autres et même si la connexion à internet est vacillante dans sa région, il regarde des vidéos YouTube avec des amis du même âge et rêve d’apparaître sur Mongolia’s Got Talent. Un jour, le rêve devient réalité alors que son enseignante annonce à sa classe la venue de l’émission dans leur école, une nouvelle qui réjouit le jeune garçon.

Les adultes de sa région ont d’autres préoccupation face à l’invasion progressive de leur région par des entreprises qui déroutent le cours des eaux pour creuser le sous-sol et en extraire des minéraux précieux. Dans le grincement des machines d’extraction qui malaxent la terre et puisent sans répit, pillant le sol en quête d’or au détriment de la nature, le combat des nomades de Mongolie semble bien vain. Face à cette menace croissante qui avance inexorablement sans se préoccuper ni de l’environnement ni des conséquences sur les habitants, ceux-ci se réunissent à la maison d’Edenté, chef de file de la résistance, pour discuter de l’avenir de la communauté. Dans leur recherche d’or, les sociétés minières mondiales menacent les moyens de subsistance de la steppe.

En révolte contre cette exploitation, le père d’Amra représente avec persévérance et pugnacité les intérêts des nomades, mais il ne se doute pas que certains des nomades ont succombé à la tentation facile de céder leurs terres contre une somme dérisoire. Amra vit encore avec l’insouciance de l’enfance et nourrit de son désir de pouvoir se présenter aux auditions de l’émission télévisée, Mais, pour se faire, Amra doit obtenir la signature d’un de ses deux parents. Son père semble faire la sourde oreille puis, in extremis, signe le formulaire d’inscription. Amra et son père se rendent à l’audition.
Une chanson populaire mongole raconte que « lorsque le dernier filon d’or sera sorti de la Terre, le monde partira en poussière ». Amra compte bien la chanter lors de l’audition, et, s’il est sélectionné. Amra est convaincu de son choix car cette chanson symbolise la résistance de sa tribu dont l’habitat est de plus en plis menacé par la cupidité de l’industrie minière du monde entier.

Sur le chemin de retour de l’audition, la mort accidentelle de son père laisse les rêves d’Amra céder la place à la réalité. Propulsé brutalement de l’enfance à l’âge adulte et à ses responsabilités, Amra commence à faire l’école buissonnière et investit toutes ses forces pour revenir l’homme de la maison et pour honorer de l’héritage de son père. Mais Amra opte pour une solution facile de gagner de l’argent rapide : travailler pour l’industrie minière au risque de sa vie. Ainsi, pour reprendre le flambeau hérité de son père Amra est bien décidé à défendre l’espace vital qui est menacé par des sociétés minières globalisées tout en poursuivant ses rêves dans un difficile apprentissage des responsabilités.

Née en 1971 à Oulan-Bator, Byambasuren Davaa travaille d’abord comme présentatrice jeunesse et assistante-réalisation à la télévision mongole en parallèle à des études de droits. Après une formation à l’École de Cinéma de Mongolie, elle s’établit en Allemagne où elle intègre la prestigieuse école de cinéma de Munich (HFF). Son premier long métrage coréalisé avec Luigi Falorni, L’Histoire du chameau qui pleure, a connu un immense succès et reçoit de nombreux prix puis se voit nommé à l’Oscar du Meilleur Film Documentaire en 2003. Avec Les racines du monde (Die Adern der Welt), la cinéaste mongole Byambasuren Davaa se tourne cette fois-ci vers la fiction, dressant le portrait poétique d’une famille nomade qui doit composer, dans un équilibre fragile, tant bien que mal avec la tradition de leur mode de vie et la modernité d’une époque qui fait primer les intérêts financiers sur le respect des minorités. La beauté de la mise en scène célébrant l’immensité de la nature encore intacte et l’harmonie de la vie des Nomades avec leur environnement est mise en valeur par une photographie soignée, délicate et picturale.

À travers ce conte des temps modernes, Byambasuren Davaa évoque diverses problématiques qui sont devenues universelles à l’instar du développement économique et de l’exploitation effrénée ; la destruction des habitats des populations autochtones, l’environnement et l’écologie, l’hégémonie des multinationales. Byambasuren Davaa invite au voyage, à la découverte des nomades de Mongolie, de leurs traditions et de leur mode de vie si authentique. Mais la réalisatrice nous fait garder la conscience éveillée et les pieds sur terre face à ces menaces qui s’étendent à travers le monde. On songe à la destruction de la forêt amazonienne et des habitats des indiens autochtones.

Présenté à la Berlinale 2020 dans la section Génération KPlus, Les racines du monde sont co-présentées avec ARTE dans le cadre de la 19e édition du Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH) et visibles à la demande jusqu’au 14 mars.

Le distributeur suisse Filmcoopi sort Les racines du monde dans les salles de Suisse romande au printemps 2021 si les dieux du septième art parviennent à adoucir les mesures sanitaires !

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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