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Locarno 2026 – You Don’t Belong Here (Nu e locul tau aici ) de Florin Șerban lauréat du Léopard d’or: Les racines ordinaires de la violence

Les vélos sortent quand la ville s’endort. Casqués, cagoulés, des dizaines de jeunes dévalent une rue paisible, crèvent les pneus et vandalisent des voitures garées, brisent les vitres et y mettent des pancartes – « you don’t belong here », vous n’êtes pas à votre place ici. Un homme, un Rom, tente de tenir la rue. Il finit à terre, battu à mort. De cette nuit naît You Don’t Belong Here (Nu e locul tău aici) de Florin Șerban, Léopard d’or, dont le récit va rapidement déjouer la trame narrative qui semblait tendue vers la violence physique incarnée par la jeunesse pour se déplacer vers la violence sociale qui prend chair dans la figure du père de l’un des jeunes gens du gang.

— Teodor Butănescu et Adrian Văncică – Nu e locul tau aici (You Don’t Belong Here)
© Fantascope Films

Ce père s’appelle Marius (Adrian Văncică), médecin-chef de l’hôpital de sa petite ville natale, où il élève seul Ioan (Teodor Butănescu) depuis la mort de sa femme. Sûr de lui, unanimement respecté, obsédé par sa réputation et par le respect des règles, il ignore tout des nuits de son fils qui parcourt la ville sur son vélo jaune avec cette sorte de milice d’extrême droite. Deux Roumanies semblent se faire face – l’une, post-bloc, socialement réussie et soucieuse de son image ; l’autre, fascisée, qui s’en prend dans cette ville aux Roms, mais pourrait tout aussi bien s’en prendre à n’importe quelle minorité « pas à sa place ici », pour paraphraser le titre. Mais le film montrera bientôt que cette opposition est moins étanche qu’il n’y paraît.

La mécanique dramatique s’enclenche avec brutalité. Après l’agression, le corps du vieil homme arrive à la morgue où, le lendemain matin, il est retrouvé sur le sol de la morgue, après que sa famille a provoqué un esclandre en essayant de l’emporter, refusant qu’une autopsie soit faite. Marius ordonne que rien ne soit déplacé jusqu’à l’arrivée de la police pour inspecter les lieux. Le fils du défunt lui offre ensuite de l’argent liquide pour couvrir les dégâts et récupérer la dépouille ; le médecin refuse l’argent, maintient que l’affaire relève de la police, mais promet son aide. Le lendemain, l’autopsie a pourtant déjà commencé. Le mécanisme narratif se resserre alors implacablement : la police enquête, les indices convergent vers Ioan, et le médecin – jusque-là sûr de lui, obsédé par sa réputation et par le respect des convenances – se trouve acculé à une double confrontation : avec ses propres manquements et son aveuglement, qui ont laissé s’installer ce que le film donne à voir comme l’ensauvagement progressif de son fils, mais aussi avec la question de savoir jusqu’où il est prêt à aller pour protéger un fils qu’il mésestime pour son manque d’ambition autant qu’il aime.

Formellement, la filiation est assumée : Cristian Mungiu signe ici la production exécutive, et le film s’inscrit résolument dans la veine de la Nouvelle Vague roumaine. Plans fixes et longs, intérieurs peu hospitaliers, lumière naturelle froide, beaucoup de pénombre : la tonalité chromatique traverse le récit comme une idée fixe. Les dialogues, parfois tirés en longueur dans un format pourtant déjà trop étendu, déploient, au creux de leur apparente banalité, les symptômes des mal-êtres : frustrations, colères rentrées et petites lâchetés qui structurent cette microsociété patriarcale. Le quotidien gris mais ordonné de Marius va vriller sans retour.

Le procédé fonctionne, mais la durée du film, cent cinquante-quatre minutes tout de même, finit par peser sur l’attention ; certaines scènes auraient gagné à être resserrées sans perdre de leur charge dramatique.

Car le sujet véritable n’est pas le jeune radicalisé, traité avec une économie de moyens qui laisse volontairement dans l’ombre les rouages idéologiques du gang. Șerban déplace le centre de gravité vers le père, personnage plus trouble et plus intéressant, qui devient une forme de synthèse de toute une génération post-bloc de l’Est. Marius a réussi socialement sans jamais se compromettre ouvertement avec le système – ce qui, souligne le film avec un cynisme baigné dans un effluve de regret, l’a peut-être empêché d’accéder à une position sociale plus avantageuse. Le contraste est d’autant plus cruel qu’il se targue de cette non-compromission face à son ancien camarade de lycée (Alex Conovaru), devenu chef de la police : chez Marius, l’intégrité est ainsi moins une vertu qu’une identité à défendre, une manière de se penser supérieur à ceux qui ont fait d’autres choix.

Il cultive une façade d’intégrité morale, s’occupe en apparence irréprochablement de son fils, entretient une liaison qu’il dissimule soigneusement – autant de signes d’une violence, jamais nommée, qui infuse les rapports sociaux par le biais des non-dits et de l’autoritarisme ordinaire. Derrière cette façade d’intégrité morale s’observe un dogme plus discret : un sentiment de supériorité masqué derrière l’égalitarisme. L’autoritarisme paternaliste, la sacralisation de la hiérarchie, un patriarcat de classe moyenne où les hommes décident à demi-mot du cours des choses : la violence latente de la société se transmet là, dans les non-dits.

Le scénario esquisse cependant, en creux, une alternative à ce modèle : un jeune médecin collègue de Marius, qui prend le temps de remercier le personnel infirmier après une intervention – geste que Marius perçoit comme un signe de faiblesse, lui pour qui seule l’autorité hiérarchique garantit le bon fonctionnement collectif, maintenu par des hommes forts et responsables.

La séquence où Marius, lors d’une réunion d’ancien·nes élèves, s’effondre dans une diatribe pathétique sur son incompréhension de ne pas être reconnu comme l’être exceptionnel qu’il estime être, constitue l’un des sommets du film : elle dévoile l’ampleur de l’impuissance narcissique qui sous-tend son sentiment de supériorité.

— Adrian Văncică – Nu e locul tau aici (You Don’t Belong Here)
© Fantascope Films

C’est précisément dans cet espace laissé vacant par le père que se loge la radicalisation du fils. Face à lui, Ioan, embrigadé dans une internationale fascisante, cherche, dans le gang, une validation qu’il ne trouve nulle part ailleurs. Son ressentiment devient un rouage dans la construction d’une masculinité violente, dont le moteur est la haine – être contre plutôt que pour quelque chose, trouver à l’extérieur la cause du mal-être intérieur. Le film capte avec justesse cette manière dont la violence devient d’abord terreau, puis ciment, un ciment social qui durcit sans que personne ne s’en aperçoive et qui devient, une fois pris, extrêmement difficile à défaire.

Un aspect du film laisse cependant circonspect : la représentation de la communauté rom, cantonnée à une double figure de victime et d’agressivité présentée comme presque atavique, incarnée par le fils du défunt, qui s’en prend violemment au personnel hospitalier pour récupérer le corps de son père et s’opposer à l’autopsie. Cette ambivalence dans le traitement d’un groupe déjà stigmatisé interroge sur les angles morts d’un récit par ailleurs lucide sur les mécanismes de la haine.

You Don’t Belong Here frappe par sa capacité à politiser l’intime sans jamais recourir à la démonstration ou au message explicite. Le film souffre de longueurs et d’un déséquilibre dans le traitement de sa communauté rom, mais sa radiographie d’une masculinité patriarcale rongée par le déni mérite l’attention portée par le jury de Locarno. Une œuvre exigeante, parfois frustrante dans son déploiement, mais dont l’image d’une violence devenue ciment social laisse une empreinte durable – une résonance particulièrement forte à l’aune de la situation mondiale, actuelle, où ressurgissent les replis identitaires et les logiques d’exclusion.

De Florin Șerban; avec Adrian Văncică, Teodor Butănescu, Alex Conovaru, Cristina Richter, Izdrailă Janir; Roumanie; 2026.

Malik Berkati, Locarno

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Malik Berkati

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