Le piège de Huda (Huda’s Salon) de Hany Abu-Assad – la double oppression subie par les femmes palestiniennes

Ce qui est fascinant dans le travail d’écriture de Hany Abu-Assad est qu’il expose une certaine binarité choses, sans pour autant la réduire au manichéisme du noir et blanc. Au contraire, sa représentation est si fine que l’on entre dans sa projection du monde par la multitude d’interstices qui tisse cette toile qui mène du bien au mal et vice-versa.

— Manal Awad – Le Piège de Huda (Huda’s Salon)
Image courtoisie Rencontres cinématographiques Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E)

Il y a oppression, donc résistance ; il y a le moteur du courage, mais aussi celui de la peur ; il y a le poids du collectif face à l’insignifiance de l’individuel ; il y a l’injustice qui implique la quête de justice ; la trahison versus la loyauté – il y a la vie des un∙es qui se nourrit de la mort des autres. Et entre tout cela, il y a des femmes et des hommes qui essaient de trouver leur place dans un monde hostile. C’est ce qui rend les films Hany Abu-Assad universels, malgré le contexte spécifique dans lequel il inscrit son cinéma, ses personnages et les situations dans lesquels ils se trouvent renvoient à des affects communs. Loin des représentations héroïques, ses protagonistes portent toutes et tous quelque chose de nous, de nos colères, de nos désarrois, de nos aspirations, de nos lâchetés mais aussi de nos courages.

Le réalisateur multi-primé (entre autres, en 2006 avec Paradise Now, Golden Globe du meilleur film en langue étrangère et représentant de la Palestine à l’Oscar dans la même catégorie ; Omar Prix spécial de la section Un certain regard au Festival de Cannes 2013 et nomination à l’Oscar du meilleur film étranger), récidive après le succès public de son premier long métrage à l’international – Le Mariage de Rana, un jour ordinaire à Jérusalem (2002) – avec une thématique de résistance et de féminisme. On retrouve dans Le Piège de Huda, sous un autre mode, la même double thématique que dans Le Mariage de Rana: une double oppression, celle de l’occupation par un corps étranger et celle d’une société patriarcale recroquevillée, dont les ressorts sont bloqués sur ses formes de traditions qui véhiculent un autoritarisme délétère.

— Maisa Abd Elhadi et Manal Awad – Le Piège de Huda (Huda’s Salon)
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Nous sommes à Bethléem, Huda (Manal Awad) tient un salon de coiffure dans lequel, régulièrement, elle drogue des clientes, les met dans une situation compromettante, photo polaroïd à l’appui, pour les obliger à collaborer avec les services secrets de l’occupant, la révélation d’un adultère pouvant au mieux être synonyme d’ostracisation, au pire de condamnation à mort. C’est ce qui arrive à Reem (Maisa Abd Elhadi), une jeune mère de famille qui se trouve prise dans les filets d’Huda, mais très vite également dans ceux de la résistance palestinienne, avec à sa tête Hassan (Ali Suliman), qui fait la chasse à ce réseau de traîtresses. Le réalisateur explique que même si l’histoire est basée sur des événements réels (des salons de coiffures utilisés par les services secrets pour faire chanter des femmes et les amener à trahir la Palestine), ses personnages sont fictifs, tout comme son histoire.

Hany Abu-Assad maîtrise parfaitement les espaces de sa mise en scène, les premiers et seconds plans du champ, les cadres pleins – de vie, de gens, d’objets –, à la lumière du jour, ceux du monde d’en haut, en contraste avec ceux du monde souterrain, aux couleurs désaturées, qui soulignent le vide à l’exception de deux ou trois personnes qui y jouent un état dépouillé de toute considération sociétale, un retour à l’état primaire de survie ou de mort. Il se permet également de convoquer l’iconographie, le dialogue des images avec un symbolisme compréhensible de tou∙te∙s. – entre autres, Reem, sa petite fille dans ses bras, qui court dans la rue, terrorisée et s’arrête quelques secondes devant une fresque de rue sur laquelle est peinte Marie de Nazareth avec son petit fils dans ses bras ; ou dans le salon de coiffure de Huda, une reproduction du Garçon qui pleure de Bruno Amadio devant lequel Hassan, qui a les yeux secs, se met des larmes artificielles. Ce qui, chez d’autres cinéastes, amènerait à simplifier le propos, à le surexpliquer, donne ici de l’épaisseur narrative, pousse le curseur sur les aspects individuels de l’histoire qui ne sont pas directement liés à l’intrigue première : celle de l’occupation qui induit dans sa perversité les éléments à même de faire imploser de l’intérieur un peuple résistant.

— Ali Suliman – Le Piège de Huda (Huda’s Salon)
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En écho à Omar (2013), où un jeune résistant palestinien se fait capturer et se voit « proposer » un deal avec l’occupant, Hany Abu-Assad explore ici à nouveau les affres dans lesquelles se trouvent plongé∙es celles et ceux qui essaient de sauver leur peau et leur désir de vie individuel dans un contexte où la seule issue qui leur est donnée est de trahir ou se sacrifier. À cet égard, la longue conversation entre Hassan et Huda, lors de l’interrogatoire de cette dernière, est édifiante – en miroir, ils se reflètent et s’annihilent ; leurs voix opposées disent la même désespérance et le même sentiment d’abattement.

Hassan face à cette femme qui se déclare coupable, mais estime ses « recrues » innocentes :

« Ce n’est pas la question de savoir qui est coupable ou non, avoir des traîtres parmi nous est catastrophique. »

Lorsqu’il s’insurge quand Huda insiste sur le fait que les femmes qu’elle a choisies sont des victimes de leurs familles et que paradoxalement, le fait de collaborer leur donne de la force pour résister à l’emprise de leurs maris, « collaborer avec l’ennemi leur donne de la force?! », elle réplique avec un calme implacable :

« Quels ennemis ? Tout le monde est un ennemi pour l’autre. Il est plus facile d’occuper une société qui se réprime déjà elle-même. »

Peut-être le nœud gordien à trancher ?

De Hany Abu-Assad; avec Maisa Abd Elhadi, Manal Awad, Ali Suliman, Samer Bisharat, Jalal Masarwaw, Kamel El Basha, Omar Abu Amer; Égypte, Pays-Bas, Territoires palestiniens occupés, Qatar; 2021; 91 minutes.

Le Piège de Huda à voir le 3 décembre au Spoutnik à Genève lors des Rencontres cinématographiques Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E).

Malik Berkati

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