Les deux Alfred, de Bruno Podalydès, croque avec justesse les dérives d’une société de plus en plus déshumanisée

Bruno Podalydès revient sur les écrans avec un comédie à la fois drôle mais aussi subtilement critique sur les dérives de notre société contemporaine ultra-connectée et de plus en plus déshumanisée. Le titre Les deux Alfred fait référence aux deux inséparables singes en peluche des enfants du protagoniste et qui servent de fil conducteur à cette satire du monde du travail et de la société hyper-connectée. Depuis son premier film Versailles Rive-Gauche (1992), un moyen métrage très remarqué qui a remporte le Prix du Public et une mention du Jury au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, Bruno Podalydès enchante les spectatrices et les spectateurs avec ses films au ton savoureux, décalé et cocasse. Voilà bientôt trois décennies que son cinéma d’auteur a fidélisé son public qu’il avait amusé en 2018 avec Bécassine, hymne à la bonté et au bon sens populaire à travers la figure de la fille de ferme, issue de l’imagination de l’illustrateur Joseph Pinchin.

— Denis Podalydès – Les deux Alfred
Image courtoisie Xenix Filmdistribution

Les deux Alfred s’ouvre sur un père, de toute évidence, qui peine à gérer seul la prise en charge de ses deux enfants, en particulier quand il s’agit de les amener à l’heure à la crèche et de rester sur place pour l’adaptation. Il s’agit d’Alexandre (Denis Podalydès), récemment chômeur, qui a deux mois pour prouver à sa femme qu’il peut s’occuper de leurs deux jeunes enfants et être autonome financièrement. Après divers entretiens d’embauche infructueux, Alexandre décroche un essai au sein de The Box, la start-up très « brandy et friendly ». Alexandre s’en réjouit mais découvre aussitôt que le règle au sein de cette entreprise, et que chaque employé semble appliquer à la lettre, est : « Pas d’enfant ! ».

Dès la rencontre entre Alexandre et Arcimboldo, alors que le premier tente de définir le poste de travail qu’il a décroché au second qui cumule de petites emplois ubérisés tandis que des drones survolent la ville avant de s’écraser au beau milieu de la chaussée, les spectatrices et les spectateurs s’imaginent avoir affaire à un film d’anticipation quelque peu futuriste mais, rapidement, le sujet du film semble bien plus contemporain qu’il n’y paraît. Dans un décor futuriste et bigarré, chacun doit être modulable et assumer des fonctions diverses et variées : arroser les plantes vertes, apporter les cafés, et accepter au jour le jour de trouver un lieu de travail dans cet « open space » où il n’y a pas de bureau mais des canapés, une table de tennis de table, un baby-foot, des chaises longues, des trampolines, un distributeur à bonbons aux couleurs bigarrées fluorescentes, des plantes. L’absurde devient rapidement abracadabrant alors qu’Alexandre fait la rencontre de sa future supérieure, Séverine (Sandrine Kiberlain), une « tueuse » au caractère éruptif et imprévisible, en particulier quand sa voiture autonome ne lui obéit plus et « part se brancher seule pour se recharger » ou refuse de lui ouvrir les portières.

— Sandrine Kiberlain – Les deux Alfred
Image courtoisie Xenix Filmdistribution

Pour obtenir ce poste tant espéré, Alexandre est contraint de mentir sur sa situation privée : la rencontre – fortuite?- avec Arcimboldo (Bruno Podalydès), « entrepreneur de lui-même » et roi des petits boulots sur applications, aidera-t-elle cet homme vaillant et déboussolé à surmonter tous ces défis a priori titanesques ? Le tandem des deux frères à la ville se mue dès les premières séquences en la rencontre facétieuse et rocambolesque de l’Auguste – Alexandre, gaffeur et dont les initiatives se terminent en catastrophes – et le sauveur, le clown blanc – Arcimboldo, qui se prénomme ainsi à cause de « son nez en aubergine » et qui trouve avec sérénité et calme des solutions à tous les problèmes. L’intrigue, fruit d’une envie assez ancienne de Bruno Podalydès de raconter l’histoire d’un homme obligé de cacher sa paternité pour trouver du travail, a des origines autobiographiques comme l’explique le réalisateur-acteur :

« A l’époque, j’étais moi-même père de deux enfants en bas âge et j’avais senti que ce pouvait être un ressort de comédie assez fort. J’imaginais cet homme en train d’extirper de sa poche un joujou de bébé en pleine réunion, de se mettre à fredonner machinalement une comptine…des situations très drôles… Et puis Denis est devenu père à son tour et j’ai eu envie de reprendre cette idée avec lui. On a commencé à travailler ensemble, à improviser quelques scènes, et puis on a dévié vers une histoire qui ne nous correspondait plus. J’ai donc repris le scénario en me concentrant sur le monde de demain. »

Alors que les exigences du directeur de The Box sont drastiques, le lieu de travail semble invite à la détente et semble vouloir titiller l’esprit de l’enfant qui sommeille en chacun des adultes employés dans cette entreprise. Si l’intérieur des locaux de la start-up apparaît comme avant-gardiste et d’une modernité déconcertante, l’extérieur, les rues de la ville, les parcs, les carrefours sont survolés par des drones qui s’écrasent au milieu des passants qui semblent accoutumés à leur présence : une société et un monde du travail 2.0 ! Ce décalage, voire ce paradoxe d’un société toujours plus intransigeante et exigeante est conforté par le mode de vie extérieur : voitures-jouets dans lesquelles Arcimboldo convoie ses passagers, drones en forme de parachutes pour la livraison de colis. Bruno Podalydès a fait de l’observation participante si chère à Bourdieu en aller sur le terrain :

« En visitant un certain nombre de start-up pour les repérages, j’ai vraiment eu l’impression de rentrer dans le monde de Pixar ; il n’y avait pas de fontaines de bonbons mais beaucoup de baby-foot, de tables de ping-pong. Tout juste s’il n’y avait pas des piscines à boules. Ce sont des espaces régressifs, très infantilisants qui correspondent, me semble-t-il, à des buts de management très pensés qui peuvent remplacer le paternalisme d’autrefois ».

En sus de la puérilité ambiante, les employés du film doivent constamment se connecter aux machines. Les réunions sont en conf’call, les « Galette des Kings » selon la terminologie du Boss qui exige toujours tardivement la présence de tous les employés pour ces débriefings qui se déroulent devant un écran-web. On a le sentiment, d’autant plus exacerbé après la période du confinement, que la fiction est déjà presque en-deçà de la réalité. Durant ses repérage set ses investigations en immersion, Bruno Podalydès n’était pas au bout de ses surprises :

« Je n’aurais jamais imaginé pouvoir filmer le « Weboot », cet écran qui se balade physiquement entre les bureaux – c’est un appareil qui a été conçu pour mener des conférences avec l’étranger et qui permet de visiter un lieu à distance. Moi, j’avais prévu un petit drone de surveillance piloté par Aymeric. C’est au cours d’une visite dans une start-up que j’ai découvert cette matérialisation d’un homme à distance, enfermé dans une machine. Le comique saute aux yeux. Mon plaisir a été de chercher comment dans le film détruire cette machine. J’ai imaginé plusieurs moyens : une chute dans un escalier, une barre qui le décapite, une noyade… et finalement, je l’ai tout simplement bloqué bêtement sur un trampoline ».

Dans un premier temps, les employés de The Box déblatèrent docilement des mots tels des robots, des mots dénués d’âme et d’humanité aux côtés de machines détournées de leur sens : le tout abonde en jeux de situations, en jeux de mots et, dans un savoureux clin d’oeil à 2001, l’Odyssée de l’espace ou à l’univers de Tati ou de Chaplin, l’homme est dépassé par les machines qui n’en font qu’à leur tête et se mettent à vivre leur vie devant l’affolement ou le courroux des êtres humains.

— Bruno Podalydès – Les deux Alfred
Image courtoisie Xenix Filmdistribution

Face à des individus qui se croient de plus libres et responsabilisés grâce à la technologie, Bruno Podalydès pointe que cette soit-disant liberté semble plus une vaste supercherie. Au fil des séquences, le cinéaste-comédien démontre combien ces employés qui s’illusionnent d’être maître à bord répètent comme des perroquets des mots de vocabulaire sans vraiment comprendre ce dont il s’agit. Dans le film, Denis dit qu’il fait du reacting process – un concept inventé par son frère – sans appréhender la finalité de leur travail. Force est de constater que Bruno Podalydès, réalisateur, a pris goût au jeu et se retrouve de plus en plus souvent devant la caméra. Le cinéaste devenu comédien confie avoir été très admiratif de voir son frère Denis, le voyant s’épanouir mais confesse que cela il lui a pris du temps pour prendre confiance et accepter de faire l’acteur :

« C’est un plaisir. Bizarrement, je me sens parfaitement réalisateur quand je joue, je vois la scène alors que je suis dedans, je ne me sens pas complètement abandonné au rôle d’acteur. Truffaut disait qu’on mettait en scène de l’intérieur et c’est vrai : on imprime un rythme, une note. Je n’ai pas besoin d’aller voir une scène au combo quand j’ai joué dedans : je l’ai sentie, je l’ai vue dans le regard des uns et des autres. »

Quant à la bande musicale mentionnes que pour les besoins de son film, Bruno Podalydès a recouru à plusieurs titres de Daft Punk, un groupe qu’il avait déjà pris pour Comme un avion, Daft Punk qu’il remercie vivement de me permettre de poser leur musique sur ses images :

« Leur palette est immense, entre humour et puissance. Ils interrogent beaucoup à leur manière le rapport homme-machine. J’en suis même parfois terrassé. Ici pour la scène de « coming-out » à la fin du film, on entend Veridis Quo où ils marient là encore des contraires : une mélodie simple et mélancolique qui prend de l’ampleur et se met inexorablement en marche. Et puis la version de Daft Punk reprise en style country par The banjo Lounge 4, pour la quête nocturne des ColiBirds montre que c’est le propre des grandes musiques de pouvoir être déclinées dans des genres très différents. »

Nul doute : Bruno Podalydès réussit à combiner le jeu et la réalisation avec brio et aisance à l’instar de Clint Eastwood et Woody Allen et cette double casquette lui sied tellement à ravir qu’on en déduit que Bruno Podalydès excelle derrière comme devant la caméra et s’y épanouit :

« Cela fait partie intégrante de mon travail. Il n’y a pas de division du travail. C’est tout à fait naturel et c’est même très agréable de jouer dans le plan qu’on a mis en scène parce qu’on le voit de l’intérieur. Ça fluidifie l’ensemble. »

S’il y a un message fort à retenir de ce film, c’est qu’il ne faut pas sacrifier sa vie de famille aux diktats d’un monde du travail de plus en plus déshumanisé et qu’il faut savoir conserver notre part d’enfance – ce qui est salvateur – sans nous laisser infantiliser. À ce propos, Bruno Podalydès souligne :

« Si vous voulez qu’on joue au baby-foot ou au ping-pong sur le lieu du travail, soit… Mais je trouve ça assez agressif en fait, ces gens sommés de se comporter comme des enfants sur leur lieu de travail. »

Comme la marche cassée dans l’escalier chez Hergé, dont Bruno Podalydès est féru, Les deux Alfred regorge de situations au ressort comique rôdé et efficace, mais le message du film résonne comme une douce révolte contre une évolution effrénée de nos sociétés, une évolution frénétique, angoissante, voire anxiogène.

Le film Les deux Alfred faisait partie des films de la Sélection Officiel du Festival de Cannes 2020 et a été présentés au Festival du Cinéma Américain de Deauville 2020 et au Zurich Film Festival 2020.
À savourer avec une âme d’enfant et un regard critique sur notre société et ses dérives !

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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