Les rivières de Mai Hua ou l’autopsie d’une généalogie contrariée, parfois bafouée

Proposé par Sister Distribution sur la plateforme suisse filmingo.ch, Les rivières, film documentaire de et avec Mai Hua est une quête intime voire très intime et universelle sur une lignée de femmes et les enjeux de la mémoire familiale. Une mémoire douloureuse, parfois enjolivée, très souvent occultée afin de ne pas se confronter à une réalité éprouvante.

Mai Hua, femme française d’origine vietnamienne, est une mère divorcée qui vit avec ses deux enfants. En 2013, Mai Hua et sa mère décident de ramener sa grand-mère mourante en France. Alors que la grand-mère renaît de manière miraculeuse, un passé non résolu refait surface : Mai Hua devient l’héritière d’une mémoire familiale emplie de chapitres tus, enfouis et enrobés dans une version censée satisfaire tout questionnement. Sentant le poids des non-dits pesait sur elle, Mai Hua ne veut pas transmettre un tel héritage à sa fille. À travers cette lignée de femmes et sa quête de vérité, la réalisatrice plonge dans une archéologie familiale à la fois intime et universelle.

Mai Hua se confie sur le cheminement qu’elle a effectué au fil de ses recherches :

«J’ai réalisé ce film extrêmement intime en six années. Ce projet a été entièrement financé, sous-titré, partagé par une communauté aimante et bienveillante. »

Habituellement, Mai Hua travaille comme blogueuse, color designer – créatrice de couleurs dans la langue de Molière – vidéaste. Avec Les Rivières, elle devient réalisatrice de ce documentaire intimiste. Les rivières naviguent entre quatre générations de femmes, entre le Vietnam et la France.

Dès la première séquence, cette quête plonge le spectateur dans l’intimité de Mai Hua avec ses deux enfants qu’elle vient d’embrasser avant que son ex-mari ne vienne les chercher. Une fois ses enfants partis, Mai Hue essuie avec pudeur quelques larmes qui coulent sur ses joues. Puis elle se met à tracer un arbre généalogique au stylo-plume noir sur le papier tel que lui avait montré son oncle … un arbre généalogique où seule figure la lignée maternelle et que cet oncle décrit comme « une lignée de femmes maudites ». Dans un premier temps, Mai Hua, fraîchement séparée, accepte cette version de l’histoire familiale.

Puis, au fil de ses recherches, elle constate que cet arbre généalogique incomplet, banal, est amputé de certains éléments qui permettraient de mettre un mot sur les branches absentes :

« Des embranchements partout où la vraie histoire n’est jamais celle quoi voudrait. Mon arrière-arrière-grand-mère était une femme très belle, qui avait une famille, un mari et des enfants. Elle était tellement belle qu’elle était convoitée au point qu’un Français a voulu l’acheter. Son mari l’aurait vendue à ce Français. Ensemble, mon arrière-arrière-grand-mère et ce Français ont eu une petite fille, une petite métisse, mon arrière-grand-mère qui s’amourache d’un homme avec qui elle a eu ma grand-mère mais cet homme était déjà promis à une autre femme donc il abandonne sa compagne, mon mon arrière-grand-mère et sa fille, ma grand-mère. A l’âge de dix ans, ma grand-mère perd sa mère et à dix-sept ans, elle s’éprend d’un garçon mais sa mère adoptive le découvre et lui interdit de revoir ce garçon. »

Dans les confidences de Mai Hua, on comprend les lacunes, voire les silences de l’arbre généalogique que lui a transmis son oncle. En filigrane, on comprend que la famille vietnamienne a été victime d’un système colonial où tout était permis : acheter une femme autochtone, abandonner un enfant métisse, tout ceci avec l’aval de la métropole puisque le Vietnam est une colonie française.

Ma fille s’appelle Tâm qui signifie coeur. Je m’appelle Fleur de bambou. Ma mère s’appelle Phoenix rouge. Ma grand-mère s’appelle Belles larmes et mon arrière grand mère métisse, Pauline.

Au fil de ses recherches et de ses pérégrinations, Mai Hua découvre que sa mère et sa grand-mère ont subi la violence et l’abandon. Elle imagine qu’elle s’inscrit dans ce schéma de femmes violentées et abandonnées alors qu’elle se met à tourner ce documentaire puisqu’elle est fraîchement divorcée. Ultérieurement, elle réalisera qu’elle n’a pas connu les violences traversées sa mère et sa grand-mère. Elle en veut à sa mère qui est partie, sans explication, alors que Mai Hua était petite. Sa grand-mère a fait pareil. De nombreuses pièces du puzzle manquent encore …

Plutôt que de se contenter d’accepter passivement ce lourd héritage familial, Mai Hue décide de s’y plonger pour en analyser les arcanes afin de casser la répétition, a priori inéluctable, d’un schéma quelle ne veut pas imposer à sa fille. Elle redoute de transmettre un tel héritage à sa fille et cherche à tout prix à comprendre, à trouver une explication – ou des explications – à cette ignée maudite afin « de ne pas répéter les schémas du passé. L’annonce de la mort de son oncle tombe comme un couperet alors quelle vient de se séparer :

Cette annonce me fragilise mais me donne quelque chose à combattre.

Les rivières est un documentaire très intimiste qui dévoile aux spectateurs les doutes, les questionnements mais aussi les voies empruntées pour parvenir à panser les maux des générations précédentes et assainiront l’héritage si lourd et complexe. Recourant au yoga, à la méditation et à la thérapie, Mai Hua réalise donc que rien n’est résolu le jour où son oncle meurt. Quand Mai Hua se décide à faire un film, elle espère pouvoir peut-être objectiver certains éléments qui lui échappent et qui pourront lui paraître plus clairs sur grand écran. Elle est consciente de tout savoir de cette histoire familiale mais ne parvient pas à en déceler la « substantifique moelle.»

Quand Mai Hua découvre la violence de son grand-père contre ses propres enfants, contre sa mère et ses abus, l’inceste, elle s’interroge dans un étrange écho avec ce qui se passe actuellement dans les médias suite à l’affaire Duhamel et les accusations de Coline Berry contre son père, l’acteur Richard Berry, qui divise les personnes qui le soutiennent et celles qui le condamnent :

Dans la vie, on peut croiser des gens sans jamais les connaître. Ma grand-mère, je ne la connais pas : ma grand-mère. cela équivaut à peu de câlins, c’est juste la mère de ma mère.

Quand Mai Hua se rend au Vietnam en 2013, accompagnée de ses enfants et de sa mère, le but de ce voyage est de rendre visite à ses grands-parents. Dans le film, on passe du français au vietnamien avec aisance, on chante en vietnamien mais en réalité, les grands-parents n’y vivent que depuis quelques années et ont passé quarante ans à Paris. Pour leurs vieux jours, l’oncle a décidé de les ramener au pays mais « ce fantasme du retour à la terre-mère s’est révélé être un désastre, car entretemps, « leur pays, c’était la France. »

Mai Hua fait le triste constat que ce qui semblait être une bonne décision de la part de son oncle s’avère tout le contraire dans les faits :

« Avec l’émotion du retour, mon grand-père, déjà faible, est tombé dans un état végétatif, et ma grand-mère qui avait un Alzheimer tout à fait gérable à Paris car elle avait une vie sociale avec sa famille, ses amis, la danse se retrouve esseulée dans un pays qu’elle ne connaît plus. Elle va vouloir revenir en France mais son mari est devenu trop faible pour faire le voyage. Ma grand-mère se retrouve piégée dans une situation où personne, même pas elle, ne peut se résoudre à laisser le grand-père seul au Vietnam. »

La grand-mère reste au Vietnam, elle va dépérir. Au fil de l’enquête familiale, certaines décisions s’imposent d’elles-mêmes :

« L’idée a cheminé de ramener ma grand-mère en France pour que ma mère puisse la soigner. On rentre à Paris pour tout préparer et on revient trois mois plus tard la chercher : sa situation est catastrophique. On retrouve une femme profondément malheureuse, ballotée par les événements de la vie, une femme proche de la démence. »

De retour en France, après un furtif passage en maison de retraite, la grand-mère se retrouve chez sa fille, la mère de Mai Hua : à son contact, la grand-mère renaît de manière spectaculaire, danse à nouveau, tombe amoureuse, et d’elle émane un appétit de vie communicatif. Ayant retrouvé l’usage des mots, la grand-mère parviendra-t-elle à combler les silences de l’histoire familière, à compléter les branches absentes de l’arbre généalogique ? Entre quêtes, enquête, moments de rire comme instants de pleurs, des introspections, des rêves, des chants vietnamiens, Les Rivières est un film qui se ressent plus qu’il ne se regarde, un film intime dont il faut percevoir les émotions plus que de chercher à tout comprendre. La mère de Mai Hua lui assène :

« Ton histoire n’est pas la mienne. J’étais une enfant, pas une mère. »

D’ailleurs, si Mai Hua semble avoir pansé ses blessures à la fin de sa quête, il subsiste une question qui taraude les spectateurs : cette femme dans la soixantaine dit avoir pardonné à son père sa violence et ses abus et avoir pardonné à sa mère de « n’avoir rien vu. » Mais cette femme qui distille abondamment des conseils et des explications existentielles à ses petit-enfants a-t-elle vraiment oublié et pardonné ou se voile-t-elle la face par un jeunisme à l’excès, les traits du visage tendus par la chirurgie esthétique et les lèvres boursouflées par les injections ? Cette grand-mère sexagénaire qui veut paraître aussi jeune qu’une jeune femme, voire de la fillette n’a-t-elle pas enfoui ses atroces souvenirs dans une jouvence éternelle mais superficielle ? C’est elle qui explique à ses petits-enfants :

« Il n’y a pas de souvenirs, chez les gens qui ont eu des traumatismes : ils ne souviennent pas. »

Et d’ajouter aussitôt ce qui semble une confession déguisée en conseil :

« Quand on est avec une personne qui va partir, on n’a plus de temps à perdre, on doit partager même de la peine, échanger, passer un message, pas forcément une parole mais ce lien qu’on ressent, un clin d’oeil, une larme. »

Mai Hua analyse l’imbroglio des nœuds familiaux à travers des questions existentielles et qui se demande si l’on peut pardonner et comment. Mai Hua se demande aussi comment les membres de la famille ont pu fermer les yeux sur ces agissements et constate que les familles sont maintenues « dans les lois du silence, qu’il y ait inceste ou pas. » Un questionnement brûlant d’actualité ! Même dans des cas lourds comme celui de sa famille, les membres de la famille qui subissent ou qui savent sont régis par la peur et par le conflit de loyauté vis-vis des parents, pour les protéger, de peur d’être arrachés aux parents :

« C’est une question de survie, de peur d’être orphelins en tant qu’enfants. C’est indéniable pour un enfant qui grandit avec ce nœud inextricable. Il y cette amnésie traumatique qui fait que l’on ne sait même plus ce qui s’est passé. »

Mai Hue assiste à une dispute entre sa mère et sa grand-mère et deux phrases la marquent à jamais quand la mère de Mai Hue dit à sa grand-mère : « Une femme n’est rien sans homme. » Mai Hua réalise qu’elle est pleinement dans cette croyance invisible et constate qu’elle pense ainsi. Puis, quand son fils dit telle une sorte de petit oracle qui voit tout :

« Mais c’est pareil pour les garçons. »

C’est alors que Mai Hue prend conscience que son fils est autant touché que sa fille et qu’il est impératif de dénouer ses nœuds de l’arbre généalogique, un travail salutaire pour ses deux enfants. Mai Hua parvient à mettre enfin des termes sur cet héritage :

Ce n’est pas une malédiction mais des enfances négligées. Des adultes qui ne jouent pas leurs rôles d’adultes mas au contraire, dans une impunité maximale, abusent des enfants, les négligent et les maltraitent.

Mai Hua a passé des années à cheminer pour trouver des réponses mais un jour, elle perd sa caméra et comprend qu’elle doit cesser de filmer.

« J’ai trente-sept et ma mère et moi, on n’a jamais vraiment dialogué, on ne sait pas faire. Les coups mais aussi l’inceste qu’elle a subis étaient des mots tabou. On dit que l’inceste est une forme d’amour : c’est pour cela qu’il détruit autant. »

Mai Hua semble apaisée après ces/ses six longues années de quête personnelle et familiale durant lesquelles elle a traversé de nombreux ruisseaux méconnus et des torrents tumultueux mais ont-ils pu se jeter les rivières du titre ? Bien des questions restent en suspens à la fin de la projection.

Après avoir été plusieurs fois repoussée, la sortie du documentaire Les Rivières, de Mai Hua, a eu lieu sur la plateforme indépendante suisse filmingo.ch.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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